‹ Le bienheureux curé d'ArsChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

LB PÈLERINAGI : LBS COlfTERSIONS

« Prions pour la conversion des pécheurs, aimait à dire le Curé d'Ars : c'est la plus belle et la plus utile des prières. Car les justes sont sur le chemin du ciel, les âmes du purgatoire sont sûres d'y entrer... Mais les pauvres pécheurs, les pauvres pécheurs !.. Que d'âmes nous pouvons convertir par nos prières ! . . Toutes les dévotions sont bonnes, mais il n'y en a pas de meilleures que celle-là. »

Lui-même priait sans cesse, il faisait prier sans cesse autour de lui pour la conversion des pécheurs : et c'est ce qui en poussa des milliers à ses genoux.

Cherchant à expliquer l'origine du pèlerinage, Catherine Lassagne écrit dans ses notes : « Mais ce qui a le plus augmenté l'affluence des visiteurs, c'est M. le Curé par ses prières pour la conversion des pécheurs. La grâce qu'il obtenait était si forte qu'elle allait les chercher sans leur laisser un instant de repos. »

On ne saurait résumer en termes plus heureux que Ta fait cette simple fille la vie apostolique du Curé d'Ars : il fut si zélé pour le salut des âmes, qu'afin qu'aucun de ses moments ne fût perdu pour elles,

il n*eut point à aller chercher les pécheurs ; la grâce les lui envoya ; elle les lui envoya, sans leur laisser à eux, sans lui laisser à lui-même un instant de repos. L'histoire des saints ne nous offre pas un seul autre exemple d'un apostolat qui se soit exercé dans des conditions semblables.

Pendant plus de trente ans le Curé d'Ars travailla ainsi à la conversion des pécheurs, et il y aurait travaillé volontiers plus longtemps encore.

a Monsieur le curé, lui disait un jour Tabbé Toccanier, si le bon Dieu vous proposait ou de monter au ciel à l'instant même, ou de rester sur la terre pour travailler à la conversion des pécheurs, que feriez- vous ?

— Je crois que je resterais.

— Est-ce possible ? Les saints sont si heureux dans le ciel 1 Plus de tentations ! Plus de misères !

— C'est vrai; mais les saints sont des rentiers. Ils ne peuvent plus comme nous glorifier Dieu par le travail, la souffrance et le sacrifice pour le salut des âmes.

— Resteriez-vous sur la terre jusqu'à la fin du monde ?

— Tout de même. »

Il ne conçut jamais aucun orgueil de la mission sublime que son zèle lui avait méritée. Son humilité, ce qui paraît incroyable et ce qui pourtant est vrai, en fut même centuplée ;car, il se persuada que Dieu, qui se vante d'accomplir ses œuvres avec de faibles outils, ne l'avait choisi que faute d'en trouver un pire. « Le bon Dieu qui n'a besoiiî de personne, disait-il un jour, se sert de moi pour ce grand ouvrage, quoique je ne sois qu'un prêtre ignorant. S'il avait eu sous la main un instrument plus misérable,

il l'aurait pris, et il aurait fait par [lui cent fois plus de bien. »

Il disait le même jour : « On ne saura jamais en ce monde combien de pécheurs ont rencontré leur salut à Ars. »

On ne saurait faire, en effet, un compte même approximatif des conversions qui se sont accomplies par le ministère du Curé d'Ars. On ne peut qu'essayer de faire comprendre comment les pécheurs lui étaient en général amenés et comment il les accueillait.

Beaucoup tombaient à ses pieds tout préparés à la conquête qu'il devait faire de leur âme. Depuis un temps plus ou moins long ils vivaient mal ; mais un jour ils avaient entendu la voix du remords, et ils étaient partis pour ce petit village des Bombes où ils avaient ouï dire qu'ils trouveraient un prêtre très doux, devant qui on n*avait aucune peine à s'agenouiller.

Ainsi fit ce charretier qui aux premiers temps du pèlerinage arriva en pleine nuit sur la place d'Ars avec sa voiture et alla frapper vigoureusement à la porte de M. le Curé en lui criant de descendre. Celui-ci, étonné, ne répondit point tout d'abord. Mais sur une nouvelle sommation il ouvrit sa porte et se trouva en face d'nn grand gaillard qui lui dit : « Venez à l'église. C'est une affaire entendue. Je veux me confesser, et tout de suite. — Venez, mon ami, » répondit M. Vianney. Il confessa l'homme, Teiubrassa et, le voyant très enrhumé, lui donna des bas et des chaussons.

Avec ces âmes qui venaient spontanément à lui la tâche de l'apôtre était facile. Un mot murmuré à l'oreille, un bras jeté affectueusement autour du cou c'en était assez pour faire jaillir les aveux sur les>

IJO LE BIENHEUREUX GURÈ D'ARS.

lèvres et susciter le repentir dans le cœur. Bientôt le pénitent se releyait le front lumineux et parfois il témoignait sa joie par les transports les plus naïfs. Le Curé d'Ars aimait à citer ce mot qu'un brave homme, nouvellement converti, lui disait un jour : « Mon père, mon père, que je suis heureux! Je ne voudrais pas pour mille francs ne m'êtrepas eonfessé. Jusqu'à présent j'avais un vide ici — il montrait son cœur, — vous avez rempli ce vide ; je ne le sens plus ; il ne manque rien; tout est plein. »

Si parfois le repentir était un peu lent à naître, le Bienheureux avait des mots auxquels on ne résistait point. Un jour, un de ces pécheurs à demi-contrits s'étonnait de voir le confesseur pleurer abondamment. « Et pourquoi donc pleurez-vous ainsi, mon père ? — Ah ! mon ami, je pleure de ce que vous ne pleurez point. > Ce mot fondit toutes les glaces et le pénitent sentit de grosses larmes couler de ses yeux.

Avec un grand nombre de pécheurs l'œuvre de la grâce fut plus laborieuse. Ceux-là n'étaient pas venus à Ars pour s'y confesser. Quelques-uns avaient cédé aux instances d'une femme ou d'une fille : depuis longtemps elle priait en secret pour la conversion du mauvais chrétien ; un jour elle lui avait demandé de l'accompagner à Ars, espérant qu'il en reviendrait peut-être réconcilié avec Dieu, et par complaisance il avait consenti à être du voyage. La plupart avaient été poussés par la curiosité de voir un homme auquel on attribuait des miracles, et chez beaucoup cette curiosité n'avait rien eu de sympathique. Parfois, elle avait même été foncièrement hostile : les uns s'étaient vantés de saisir le thaumaturge en flagrant délit de supercherie ; les autres, sans douter

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de sa bonne foi, s'étaient flattés de reconnaître par un exemple vivant que la crédulité des simples était le seul fondement de la religion. Mais ils furent pris, eux qui croyaient prendre : car leur curiosité fut l'appât par lequel la grâce les attira dans le filet du grand pécheur d'hommes.

Quand ces esprits forts avaient pénétré dans la petite église d'Ars, ils étaient en général bien vite convaincus qu'il ne s'y jouait aucune comédie. Quand ils avaient vu l'abbé Vianney, ils perdaient toute envie de le comparer à un charlatan. Et alors beaucoup commençaient à se sentir très intéressés par ce qui se passait là. Ils voulaient voir les choses de plus près; ils interrogeaient celui-ci et celui-là ; ils assistaient à la messe, à l'instruction de onze heures, à la prière du soir ; ils essayaient d'aborder M. le Curé sur la place du village. Venus pour quelques heures, ils restaient plusieursjours etils finissaient par prendre rang parmi ceux qui attendaient leur tour de se confesser : ils n'avaient pas respiré en vain l'atmosphère religieuse où l'on était plongé à Ars.

Pour d'autres, et qui furent nombreux, il fallut un appel plus direct de la grâce.

Si M. Vianney ne fut jamais un semeur d'idées, il devint vite un psychologue très pénétrant. Sa jeunesse passée tout entière, non au collège, mais au village, et employée à vivre, non à étudier, la théologie toute pratique qu'il avait faite avec M. Balley avaient déjà affiné chez lui l'esprit d'observation, qu'il avait d'ailleurs naturellement fort délié. Quand Il eut commencé à entendre une centaine de confessions par jour, les faiblesses du pauvre cœur humain n'eurent plus pour lui aucun secret. Au premier mot il comprenait tout si bien, il pressentait si aisément

ce qu'on allait dire que la confession se faisait souvent pour ainsi dire toute seule. Mais, comme complément à ces dons naturels, qui ne lui suffisaient pas toujours, s'ils lui suffisaient dans bien des cas, et pour qu'aucune excuse ne fût laissée aux pécheurs qui viendraient à Ars et ne se convertiraient pas, il reçut, comme saint Vincent Ferrier, le don de lire ouvertement dans les consciences. Presque chaque jour, on le voyait sortir tout à coup de la sacristie ou du confessionnal et faire signe de la main à une personne qui venait d'entrer dans l'église ; c'était toujours quelqu'un qui ne pouvait attendre ou qui était particulièrement digne de compassion. Un grand nombre de pénitents ont reconnu qu'il leur avait rappelé de lui-même des fautes qu'ils avaient oubliées ou dont ils avaient honte. A quelques-uns il faisait toute leur confession. Quand on lui disait : «je ne me suis pas confessé depuis bien longtemps, depuis trente ans peut-être », il répondait souvent : « Mon ami, il y a exactement tant d'années, et c'était dans telle circonstance qui vous en fera souvenir. »

Ainsi armé de ce don extraordinaire, qui s'ajoutait à une profonde connaissance du cœur humain, il n'hésitait point à aborder les incertains et les récalcitrants Comme il devinait leur mauvaise volonté, tantôt il leur jetait '>n passaç^e un- regard qui les pénétrait msqu'aux moelles, tantôt il allait les prendre par ^a main et les conduisait à son confessionnal. Là, s'il F résistaient encore, il leur faisait des révélations •ini les subjuguaient.

Il serait très difficile de faire une histoire un peu complète de ces conversions qui renvoyèrent chez eux entièrement changés des hommes qu'une curiosité plus ou moins bienveillante avait conduits jus-

qu'à M. Vianney. Beaucoup sont repartis sans qu'on ait connu ni leur nom ni leur pays. Beaucoup, en sortant du confessionnal, ne racontaient rien, sauf qu'ils étaient convertis et que leur cœur débordait de joie. Mais d'autres ont été moins discrets et par les récits qu'ils ont faits dans leur reconnaissance on devine comment ceux qui se sont tus ont été ramenés à Dieu.

Entre bien des conversions qu'on pourrait conter, en voici quelques unes qui se sont recommandées à notre choix parce que la source d'où on tenait l'histoire paraissait mériter une confiance particulière.

En i852, François Dore], peintre-plâtrier à Villefranche-sur-Saône, avait trente-deux ans. Depuis longtemps il avait oublié le chemin de l'église. « Allons demain à Ars, lui dit un jour un de ses amis, nous verrons ce fameux curé qui confesse nuit et jour. — Est-ce que par hasard tu veux toi aussi te confesser? — Pourquoi pas? — A ton aise. Allons voir ce fameux curé et pendant que tu te confesseras, j'irai chasser. »

Le lendemain, François prend son fusil et son chien, beaucoup moins pour chasser que pour ne pas avoir l'air d'être un pèlerin, et les deux amis se mettent en route.

Ils arrivent à Ars au moment où M. Vianney traversait la place au milieu de la foule agenouillée. Ils s'approchent et regardent. Cependant le saint prêtre qui s'est avancé lentement se trouve en face du chasseur. Jetant un rapide coup d'oeil sur le chien, qui était une bête magnifique, puis sur Thomme : « Monsieur, lui dit-il, il serait à souhaiter que votre Ajne fût aussi belle que votre chien. »

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François Dorel rougit et baisse la tête. Un moment plus tard il se confessait en versant d*abbndantes larmes. La même année, il partit pour la Trappe d'Aignebelle, où il fit profession sous le nom de frère Arsène et où il est mort plein de mérites le i8 dé< cembre 1888.

Ce fut aussi à la Trappe qu* Antoine Saubin alla expier les fautes de sa jeunesse, après s'être converti à Ars. Il était cordonnier à Lyon. Sa mère l'avait élevé très chrétiennement, mais il avait quinze ans quand elle mourut, et dès l'année suivante il abandonnait toute pratique religieuse.

La foi, cependant, n'était pas éteinte dans son cœur. Se souvenant de sa jeunesse religieuse, il songe à se convertir, n'en a pas le courage et finit, à vingtsept ans, par chercher dans le spiritisme une satisfaction à la soif de surnaturel dont il est tourmenté. Ce qu*on lui fait voir le jette dans un grand trouble. Nuit et jour il est hanté de visions terrifiantes. Comme il parle alors d'aller à Ars, ses amis l'en détournent, alléguant la multitude des pèlerins : pourra-t-il seulement être reçu? — On était en 1859, peu de mois avant la mort de M. Vianney et jamais il n'avait été plus difficile de l'aborder. — Saubin se décide pourtant à faire le voyage : a Si le Curé d'Ars, se dit-il, est un voyant, comme on le prétend, il devinera mes besoins et combien je suis pressé. » En effet, il est à peine arrivé que le Curé d'Ars qui était agenouillé dans la chapelle de sainte Philomène se retourne et lui fait signe qu'il va être à lui. Quelques minutes plus tard il le reçoit, entend l'histoire de sa vie, lui donne un rendez-vous pour le lendemain, lui promet, à ce second entretien, que les

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visions qui le troublent disparaîtront ; puis il lui prescrit d'aller se confesser à Notre-Dame de Fourvières.

Le pèlerin suivit ce conseil, retiouva la paix de l'esprit et partit pour la Trappe de Notre-Dame des Neiges, dans le département de l'Ardèche.

Quand Mgr de Langalerie fonda la Trappe de Notre-Dame des Dombes, la petite colonie choisie pour aller prendre possession du domaine pestilentiel oii elle devait être décimée par la fièvre paludéenne, mais qu'elle devait conquérir à la salubrité et à la culture, s'arrêta sur la tombe du Curé d'Ars. Antoine Saubin, devenu frère Joachim, était là. Il fit aux missionnaires d'Ars l'histoire de sa conversion et ajouta que plusieurs de ses camarades ayant fait, sur ses conseils, le voyage d'Ars s'y étaient convertis.

Antoine Saubin et François Dorel n'avaient pas fait d'études. L'homme dont il va s'agir était au contraire un homme instruit. Nous ne pouvons donner son nom.

C'était un voltairien, comme la génération de i83o en a tant connus, de mœurs légères, d'esprit prompt, éludant les difficultés par des bons mots, aimant à soutenir que la religion était Finvention de la fourberie des prêtres. Il n'empêchait point sa femme d'aller à la messe, ni même de se confesser, sous prétexte qu'il fallait bien une religion pour les îemmes et pour le peuple ; mais il ne lui épargnait aucune de ces plaisanteries faciles par lesquelles les esprits forts avaient coutume alors d'affirmer la supériorité de leur raison. Elle supportait sa mauvaise conduite avec patience et n'opposait à ses railleries qu'une douceur inaltérable.

Un jour, elle lui demanda de Taccompagner à Ars. Il accepta. Il était bien aise d'aller se divertir aux dépens de la sotte multitude qu' se laissait prendre aux procédés d'un o vieux charlatan )», c'était ainsi qu'il appelait M. Vianney.

Arrivé à Ars, il se rend dans la petite église : elle était comble. Aussitôt il se met à dévisager ?vec une dédaigneuse pitié ces hommes et ces ferrmes qui attendent leur tour d'entrer au confessionnel, • C'est toujours le pile pecus du poète, songe-t-il, toujours le peuple crédule et qui ne raisonne pas ; il est à la merci du premier comédien venu. Ce prêtre est-il de bonne foi? Qui sait? A coup sûr, c'est un ignorant, un homme illettré, un simpliste. Que peut-il révéler à cette foule ébahie ? » Pendant qu'il agite ce problème, M. Vianney sort de son confessionnal et d'un geste impérieux l'invite à le suivre à la sacristie. Étonné, embarrassé, l'incrédule suit le prêtre; mais, comme celui-ci lui fait signe de se mettre à genoux, il se récrie : il ne se confessera pas, il n'a pas la foi. « Mettez-vous à genoux », lui dit M. Vianney en le regardant dans les yeux. Sous ce regard de feu, le récalcitrant tombe à genoux. Aussitôt le saint curé, qui a lu au fond de sa conscience, lui fait le récit de ses fautes, lui en rappelle toutes les circonstances, lui précise les faits jusque dans les moindres détails, lui arrache enfin l'aveu que tout cela est bien vrai et qu'il a péché. Les lumières de la foi sont aussitôt rendues au pécheur qui vient de s'humiher. Il s'écrie au milieu des sanglots : « MonDieu, je crois, j'adore, j'aime, je vous demande pardon. »

En lui disant : « Allez et ne péchez plus », le confesseur ajouta» : « Mon ami, tenez-vous prêt, le bon Dieu vous appellera prochainement à lui. »

Il se tînt prêt et fit bien; car deux ans plus tard, en se promenant à Paris sur le quai de Bercy, il tomba foudroyé par une congestion cérébrale. Sa veuve craignait pour son salut; mais le Curé d'Ars la rassura : « Votre mari est sauvé, lui dit-il, mais il est nécessaire de beaucoup prier pour le salut de son âme. »

Cette âme s'était rendue à la première attaque. D'autres furent plus lentes à se soumettre.

Depuis deux ans, Mme N... priait et pleurait, sollicitant du ciel la conversion de son mari. Des affaires ayant appelé celui-ci à Lyon, sa femme l'y accompagna et, pour lui faire plaisir, en s'en retournant, il la conduisit à Ars.

Elle eut une entrevue avec M. Vianney et, de retour à l'hôtel, elle dit à son mari : « Mon ami, vous devriez aller voir M. le curé. C'est un homme extraordinaire, un saint du temps passé. Vous ne serez pas fâché de le connaître. » ^I. N... consentit volontiers à faire la connaissance d'un homme dont on parlait tant.

Introduit en sa présence, il le salua respectueusement et le complimenta sur sa réputation. M. Vianney rougit intimidé et parla de choses indifférentes. Mais quand son visiteur voulut prendre congé, il le retint d'un geste décidé : « Mon ami, vous partez déjà? Mais vous avez encore quelque chose à me dire. — Monsieur le curé, je vous demande pardon. Je n'ai plus rien à vous dire. Je ne suis venu ici que pour vous présenter mon respect. » Le Curé d'Ars arrêta sur lui ses yeux profonds : t Mettez-vous là » , dit-il en montrant le confessionnal. — « Monsieur le curé, je ne suis pas venu pour me confesser. Je le

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ferai peut-être un jour, mais je ne suis pas disposé pour le moment. » Et comme M. Vianney continuait à le regarder silencieusement, il reprit : « Monsieur

le curé, je ne peux pas... je n'y ai pas songé Il

faut que je réfléchisse. » Mais tout en disant c je ne peux pas », il tombait à genoux.

M. Vianney lui donna rendez-vous au lendemain pour achever sa confession. Mais au cours de cette deuxième séance, le pécheur se révolta contre la grâce. Il était depuis quelques minutes à peine auprès du confesseur quand sa femme, qui priait dans un coin de l'église, le vit sortir précipitamment de la sacristie. « Qu'avez-vous, demanda-t-elle ? Êtes-vous malade? — Non, mais partons vite. »

Mme N... était consternée. Sur ses instances, son mari consentit toutefois à remettre le départ au lendemain et Je lendemain il consentit à entendre la messe de M. Vianney. Ce fut alors qu'expira dans l'âme rebelle toute mauvaise volonté. De lui-même, M. N. . . se rendit à la sacristie et demanda à continuer sa confession, que quelques heures plus tôt il était décidé à n'achever jamais. Il demeura plusieurs jours à Ars. Sa femme, qui, l'avait vu un jour avec angoisse quitter arrogamment l'église pour n'y plus rentrer, eut le bonheur de l'y voir installé pendant de longues heures un catéchisme à la main et rapprenant les vérités dont il avait perdu le souvenir depuis sa jeunesse.

Sylvain Dutheil opposa à la grâce une longue résistance, et cependant il était déjà entre les mains de la mort.

Né à Clermont-l'Hérault, il était parti tout jeune pour le régiment. Il y devint phtisique et rentra

dans sa famille, le corps en ruines, Tâme plus malade encore.

Un jour, en passant dans une rue de Montpellier, il aperçoit à la devanture d'un libraire une image du Curé d'Ars. Il s'arrête, regarde et se moque. Sa sœur qui l'accompagne lui dit qu'il a tort de rire : s'il avait confiance en ce saint homme, peut-être obtiendraitil dp lui sa guérison. Sur cette observation, Sylvain recommence de plus belle à plaisanter.

Mais le souvenir du Curé d'Ars ne le quitte pas. Pendant la nuit il revoit sa figure en rêve et le lendemain il demande à sa mère de le conduire à ce vieux curé, comme il l'appelle.

Le Curé d'Ars ne lui rendit pas la santé du corps, mais il entreprit de guérir son âme. Ce fut long, car le jeune homme ne voulait point entendre parler de confession. Et cependant sa maladie faisait des progrès terribles. Attristé, jamais découragé, M. Vianney allait le voir chaque jour à l'hôtel Pertinant. Enfin, il le réconcilia avec Dieu. Le 5 décembre i855, le malade ayant reçu la communion sur les marches de l'autel fut porté à la sacristie près du poêle. « Que je suis heureux, s'écria-t-il alors! Je ne l'ai jamais été autant de ma vie. » Reconduit à l'hôtel, il dit à sa mère : « La joie de ma communion me fait oublier toutes mes soufiPrances. Je ne veux plus quitter ce saint homme. Je veux mourir ici. » Il fut exaucé, car il expira dans la nuit.

Le lendemain, le Curé d'Ars raconta lui-même dans son catéchisme la conversion et la mort de Svlvain Dutheil. Ce récit, qui fut extrêmement touchant, fut entendu par de nombreux témoins ,* car ce jour-là était un dimanche et l'église était pleine de monde. Le Curé d'Ars reparla plus tard de cette couver-

sion qui lui avait fait une très forte impression, soit par les efFoits qu'elle lui avait coûtés — des mots qui lui échappèrent donnèrent à penser qu'il avait dû recevoir de Dieu, pour prix de cette victoire, de \erribles peines intérieures — soit par l'originalité du moyen que la grâce avait employé : une mauvaise image rencontrée par le pécheur sur son cViemin. « Dieu, qui se sert de tout, disait-il un jour en songeant à cette histoire, se sert aussi de mon carnaval. » C'est ainsi qu'il appelait son portrait.

Les conversions ne s'achevaient pas toujours à Ars. Parfois, c'était longtemps après qu'ils en étaient repartis que les pécheurs répondaient enfin à l'appel divin qui leur avait été adressé par la bouche de M. Vianney, et lui-même avait quitté Ars pour le ciel quFjid germa dans certaines âmes la bonne semence qii'il y avait jetée.

En i858, Louise Gimet n'avait que vingt ans et déjà elle vivait mal, quand elle vint à Ars, comme tant d'autres y venaient, pour voir le curé qui faisait des miracles et des prophéties. Il la regarda tristement et lui dit : « Votre heure n'est pas encore venue.... Malheur a vous! Vous ferez beaucoup de mal^ mais le bon Dieu, dans sa miséricorde, aura pitié de vous. Vous vous convertirez grâce à cette dévotion que vous conservez pour sa divine mère. »

Louise avait conservé, en effet, jusque-là quelque dévotion à la Vierge Marie et on citait d'elle un acte qui avait défrayé la chronique à Lyon. Un jour, dans une rue de la ville, un jeune homme proférait un grossier blasphème en parlant de la sainte Vierge. Aussitôt il avait reçu un vigoureux soufflet d'une jeune femme qui passait. C'était Louise Gimeté

La parole du Curé d'Ars ne lui fit pas d'abord beaucoup d'effet. Elle continua à Lyon, puis à Paris, la vie scandaleuse où elle était entrée et, du désordre tombant dans l'impiélé, elle finit par concevoii une haine violente contre les prêtres. Quaud la g^uerre civile eut éclaté, elle s habilla en homme, prit un sabre, mit un képi à trois galons et une ceinture rouge, se fit appeler le capitaine Pigerre et commanda une compagnie. Grande, robuste, le regard dur, ayant vécu longtemps avec un officier supérieur, elle sut jouer parfaitement au soldat.

Cependant il lui tardait d'essayer sur des soutanes la justesse de son fusil. Elle rôdait sans cesse avec ses hommes autour des prisons, craignant que sa proie ne lui échappât. Mais sa haine fut servie à souhait. Le 24 mai, elle fut de ceux qui fusillèrent l'Archevêque. Comme il respirait encore après la troisième décharge, elle lui asséna des coups de crosse sur la tête. Le 26 mai, elle fusilla le père Olivaint. Celui-ci, reconnaissant une femme dans ce capitaine, lui avait dit avec calme : < Madame, ce costume ne vous sied point. > Cette furie reconnut plus tard qu'elle avait tiré sur treize prêtres.

Saisie les armes à la main, elle fut condamnée à mort. Mais la Supérieure de Saint-Lazare obtint un sursis qui lui sauva la vie.

Pendant que la prisonnière, livrée à ses réflexions dans sa petite cellule, repassait les aventures de sa vie, le mot du Curé d'Ars lui revint à la mémoire : « Le bon Dieu dans sa miséricorde aura pitié de vous », et la vertu de la parole tombée des lèvres d'un saint se mit à agir sourdement dans l'âm»^ dévoyée.

Mais il était juste que l'honneur de sa conversion

revînt surtout à celle de ses victimes sur laquelle elle s'était le plus acharnée. Quand la Supérieure dé Saint-Lazare, qui lui avait dit dès les premiers jours : « Je veux votre âme et je l'aurai », vit que la péche-^ resse commençait à se repentir, elle lui prêta lesi Sermons du père Olivaint. Louise reconnut que a fut cette lecture qui eut la plus grande part dans soi retour à Dieu.

Elle eut à soutenir contre elle-même, avant lî conversion définitive, des luttes terribles; mais 1; transformation fut complète et pendant une vingtaine d'années, par sa douceur, par sa charité, par sa péni-| tence, elle expia sa vie passée.

Elle mourut à Montpellier à la Solitude de Nazareth. A son lit de mort, comme on lui demandait si elle avait peur du jugement de Dieu, elle répondit « Je me suis jetée tout entière dans les bras de sa miséricorde, que puis-je avoir à redouter? »

Le Curé d'Ars n'avait pas été le seul instrument de son salut, il n'en avait pas été le principal, mais ce fut un mot de lui qui commença l'œuvre de la grâce.

Pour d'autres âmes, beaucoup moins éloignées de Dieu, il est vrai, il ne fut même pas nécessaire d'avoir entendu sa voix; il ne fallut pas autre chos^ que de voir le théâtre de son apostolat. / Le comte de Saint-C... vieillissait sans vouloir s'ap-' procher des sacrements. Il n'était point incrédule; il entendait même la messe le dimanche; mais dès qu'on lui parlait de confession, il plissait le front et détournait la conversation. Sa femme, elle-même, malgré l'empire que lui donnaient sur lui en toute autre matière ses vertus et son affection, faisait en vain le siège de cette âme obstinée.

Un jour, k bout de ressources, elle le pria de l'accompagner dans un pèlerinage qu'elle voulait faire au tombeau du Curé d'Ars. Il accepta par complaisance.

Il entra dans la petite église, s'approcha du confessionnal où tant de personnes s'étaient agenouillées et, à ce souvenir, fut saisi d'un trouble qui le déconcerta. Il monta dans la chambre du saint curé : quand il fut dans cette pièce étroite qui avait assisté à de si héroïques mortifications, quand il vit ces humbles chaises et ce pauvre lit, il comprit tout à coup ce qu'il vaut la peine de faire pour gagner le ciel, et son émotion devint si vive qu'elle éclata à tous les yeux. Un missionnaire, qui était là, sentit que 1 heure de la grâce était sonnée et prononça le mot de confession : le comte inclina la tête et ses lèvres dirent oui. Il se réconcilia avec Dieu et en manifesta publiquement une joie naïve.

Il avait raison d'être heureux, car, quelques mois plus tard, il tombait foudroyé par une congestion cérébrale dans sa propriété de Saint-Bonnet de Tussieux. Il perdit immédiatement connaissance, et plusieurs prêtres qui s'approchèrent de lui ne purent se faire entendre. On appela enfin le missionnaire qui l'avait confessé à Ars. Il accourut. A sa voix, le moribond s'éveilla, se confessa en toute lucidité, puis se rendormit pour toujours. Le Curé d'Ars avait voulu l'assister à sa dernière heure par le ministère d'un de ses successeurs, après l'avoir converti par le spectacle des lieux témoins de sa sainteté. Il n'était plus de ce monde ; mais la vertu merveilleuse de son zèle apostolique agissait encore. Comme le çrand capitaine du moyen âge, ce conquérant des âmes remportait des victoires après sa mort.

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