‹ Le bienheureux curé d'ArsChapitre 12 sur 21 · I . C'est-à-dire de l'autre rire de la Saônt · texte numérisé non relu

I . C'est-à-dire de l'autre rire de la Saônt

et son petit a été guéri le neuvième jour; il s'en est allé galopant devant lui*. Autrefois Notre-Seigneur redressait les boiteux, guérissait les malades, ressuscitait les morts. Il y avait des gens qui étaient présents, qui voyaient des yeux ces prodiges et qui n'v croyaient pas. Mon ami, les hommes sont toujours et partout les mêmes. »

C'est ainsi que pour défendre, en quelque sorte, les droits de Dieu, le Bienheureux raconta parfois spontanément ce qui se passait d'extraordinaire à Ars. Mais, quand la toute-puissance divine n'était pas en cause, il essayait de faire le silence le plus complet sur les faveurs que les pèlerins recevaient par son intercession, très contrarié quand ils l'en remerciaient.

Il fut même, à la fin de sa vie, tellement gêné par les actions de grâce que lui valait l'efficacité de ses prières, qu'il conjura sainte Philomène de lui épargner ce supplice. 11 fut exaucé. Les guérisons devinrent rares à Ars. On s'en étonna d'abord. Mais, quand on sut que des malades avaient retrouvé la santé une fois rentrés chez eux, on comprit que le Bienheureux avait demandé au ciel de ménagfer son humilité. L'abbé Toccanier voulut en avoir le cœur net. « Monsieur le curé, lui dit-il, savez-vous le bruit qui court contre vous? On dit que vous avez défendu à sainte Philomène de faire des miracles. —

I. Parmi les malades guëris par l'intercession du Curé d'Ars, de son vivant et après sa mort, on compte beaucoup d enfants. Ce sont deux guérisons d'enfants que la CoL-gre^aiion des Rites a examinées pour la béatification, et l'u'^ de cey enfants, une petite fille, était hospitalisée dans uii orphelinat. Il semble que îe pouvoir de rendre la santé anv enfants malades ait été acrordé au bienheureux Curé d'Aïs en récompenif 4« tout ce qu'il a fait ponv l'enfance abaadonn^e.

C'est vrai, mon bon ami, répondit-il naïvement. Cela faisait trop parler, cela attirait trop de monde ; je lui ai dit de convertir les âmes, mais pour les corps de les guérir plus loin. Elle m*a bien écouté : plusieurs personnes ont commencé des neuvaines ici; elles ont guéri chez elles. Ni vu, ni connu, t

Guérir les âmes, ce fut Tunique ambition du Curé d'Ars. La guérison des corps, à ses yeux, importait beaucoup moins, et dans sa mission elle ne fut qu'un accessoire et un signe. Nous laisserons donc les historiens qui disposeront de plus d'espace parler plus longuement des guérisons obtenues à Ars. Y insister davantage dans cet opuscule, ce serait donner à croire que notre Bienheureux fut suscité, comme d'autres saints le furent en effet, pour soulager les misères corporelles, et ce serait donner de son rôle la moins exacte des impressions.

Presque aussi nombreuses que les infirmes et les malades accouraient à Ars, dans T espoir d'être guéries, les personnes que les épreuves de la vie avaient gravement blessées. Ayant ouï dire que M. Vianney avait un merveilleux pouvoir de consolation, elles lui confiaient leurs tristes secrets; elles lui racontaient leurs revers de fortune, leurs chagrins domestiques, leurs ambitions déçues, leurs rêves envolés; elles pleuraient devant lui sur leur vie brisée. Aux premiers mots de leur récit, el^es le voyaientjoindre les mains et lever au ciel des yeux humides et suppliants, pour les abaisser ensuite sur elles, pleins d'une sympathie qui déjà leur rendait l'espérance. Puis, elles entendaient un tendre et ferme langage, toujours admirablement approprié à leur état. Elles apprenaient, quand c'était le cas, àrecon<

naître dans les défauts de leur caractère les véritables causes de leurs misères, et ayant découvert la racine du mal elles en comprenaient le remède. Elles étaient invitées à chercher dans la foi des sources inépuisables de consolation et elles repartaient réconfortées après s'être agenouillées avec lui.

Il n'accueillait froidement aucune disgrâce, mais il avait une compassion particulière pour deux sortes de malheureux. C'était d'abord pour ceux dont la mort de leurs proches avait bouleversé l'existence ; orphelins que la disparition d'un père ou d'une mère laissait sans soutien, mères qui en perdant leurs enfants avaient perdu la force de vivre. C'était ensuite pour ceux qui, étant eux-mêmes bons chrétiens, avaient eu la tristesse de voir quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents mourir à l'improviste sans confession ou dans toute autre circonstance qui pouvait faire craindre pour son salut. A ceux-là il suggérait des raisons nouvelles de supporter la vie. A ceux-ci il expliquait avec bonté, comme s'il n'eût pas redouté terriblement pour lui-même les jugements de Dieu, les abîmes infinis de la miséricorde céleste.

Parfois il donnait à ces derniers, après avoir prie, des réponses absolument précises qui prouvaient qu'il avait été averti par des signes mystérieux du sort des disparus : « Votre mari, disait-il, votre ami est sauvé; mais prions beaucoup pour sa délivrance. »

Comme il recevait des lumières sur les choses de Tau delà, il eu recevait sur l'avenir, et l'on peut dire que si de son vivant rien n'a fait plus parler, en sens divers, que ses démêlés avec le démon, rien, depuis sa mort, n'a fait plus de bruit que ses prédictions. Comme on ne prête qu'aux riches, on lui a même at-

tribue plus d'une prophétie qu'il n'a jamais faîte. Aujourd'hui encore, il ne se passe pas dans la vie de; l'Église en France un événement un peu notable suri lequel on ne veuille qu'il ait dit son mot d'avance| et, sans comprendi'eqae l'on ooiiprometsa mémoire par ces imprudences, ■V'\ ooîporte k la Mgère, comme étant de lui, des propos d'uae authenticité fort contestable.

^ Ses prédictions intéressaient, en général, non pas la fortune pubiiq le, mais des existences particulières. Il annouî^a à diverses personnes leur fin prochaine, et c' 'Paient, presque toujours, ou des pécheurs nouYSilement convertis qu'il était utile de prémunir coatre Iss rechutes par l'idée de la mort imminente, ou des âmes religieuses dont l'attente des joies célestes devait redoubler le zèle. Il avertit d'autres personnes qu'un de leurs proches, leur père, leur mère, leur sœur, leur serait bientôt enlevé. Il conseilla à d'autres d'attendre, pour entrer en religion, une date déterminée, et à la date fixée par lui les obstacles qui s'opposaient à leur vocation se trouvèrent levés. Il prévit la création de tel ordre, la dispersion de telle société ainsi il détourna une jeune fille d'entrer dans un monastère qui selon lui devait être fermé dans ud an, et un an plus tard, en effet, ce couvent était fermé par la tourmente de 1848. C'était donc surtout quand il s'agissait d'assurer le salut d'une âme ou dt l'engager plus sûrement dans sa voie que les voiles de l'avenir se soulevaient plus ou moins pour le Curé d'Ars. La plupart de ses prédictions se rapportaient ainsi expressément à sa mission providentielle, c'est-à-dire à la conversion des pécheurs et à la direction des âmes. Quand on sait qu'il entrevit parfois l'aTenir, a« ne

saurait s'étonner qu'il ait vu des objets matériels très éloignés de lui intéressant les personnes qui étaient en sa présence. La faculté de voir ainsi à longue distance est, en effet, beaucoup moins extraordinaire que le don de prophétie. Personne ne se refusera à reconnaître qu'on la rencontre dans des existences où Ton ne songera jamais à chercher du surnaturel. Elle est chez les saints un signe de sainteté, non pas tant en elle-même que par la façon dont elle se rattache étioitement à leurs vertus et à leur mission. Ce qui est intéressant chez notre héros, ce n'est donc pas seulement qu'il ait vu les choses à travers l'espace, c'est qu'il ne les ait jamais vues ainsi que lorsqu'il s'agissait de rendre un service ou d'avertir un pécheur de ses fautes. Pour citer des exemples du premier cas, un camarade d'Antoine Saubin, dont nous avons conté la conversion plus haut, vint à Ars sur le conseil de son ami. M. Vianney, l'apercevant dans la foule, lui dit aussitôt : « Rentrez vite à Lyon, votre maison brûle. » C'était vrai. (L'année suivante, le pèlerin revint à Ars et s'y convertit.) Un autre jour, M. Vianney, après avoir confessé une femme de la campagne, It renvoya immédiatement en lui disant qu'il y avait un serpent dans sa maison. Elle rentra chez elle, fouilla vainement sa maison dans tous les coins, eut enfin l'idée de secouer sa paillasse, qu'on avait mise sécher au soleil dans la journée : elle en vit sortir un serpent, qui, sans l'avis de M. Vianney, l'aurait peut-être mordue pendant son sommeil. Un autre iour, le Curé d'Ars apercevant dans le vestible de l'église une jeune fille, qui avait commencé une retraite, l'avertit de s'en retourner sans retard chez elle, où on l'attendait. Elle partit aussitôt : peu ayant

le moment où elle avait reçu Tavis de M. Vianney, une sœur qu'elle avait laissée bien portante était : morte. Pour citer un exemple de l'autre cas, une femme qui venait se confesser à Ars consulta en route un sorcier sur je ne sais quelle maladie. Cet homme lui remit de prétendus sortilèges dans une bouteille, qu'elle cacha dans un buisson avant d'entrer au village. Quand M. Vianney eut entendu l'aveu de ses fautes, il lui dit : « Vous ne me parlez point de la bouteille que vous avez laissée dans le buisson? » Il lui représenta alors que la religion condamnait les superstitions et il lui fit promettre de ne plus consulter les sorcieis. Dans ce dernier cas, ce fut le zèle apostolique qui ouvrit les yeux du Curé d'Ars; dans les autres, ce fut la charité, et que cette faculté de longue vue ne se soit éveillée chez lui que pour faire le bien, le genre de bien qu'il était précisément destiné à faire, voilà surtout ce qui est remarquable. \i<^

La pénétrationMes sentiments d'autrui, la double vue, comme on l'appelle vulgairement, fut dans l'apostolat du Curé d'Ars beaucoup plus fréquente encore que la vue à longue distance. Elle fut même si habituelle, elle tut si intimement associée à l'exercice de sa mission, il est si difficile de l'en séparer, que je ne saurais entrer ici dans le détail sans m'exposer à refaire les chapitres précédents, et, en particulier, celui des conversions. Au risque de me répéter, je dirais donc que presque chaque joar en passant devant les personnes groupées autour de son confessionnal le Curé d'Ars devinait celles qui avaient un besoin urgent de son ministère, soit qu'elles ne pussent attendre, soit qu'elles fussent particulièrement malheureuses : il leur faisait signe d'entrer les

premières et personne ne s'étonnait de cette préférence. Devinant de même celles qui répugnaient à se confesser, il allait dans T église les prendre par la main et les emmenait à la sacristie. Plus d'un pénitent, après avoir achevé ses aveux, entendit le confesseur lui dire : « Pourquoi ne m'avez-vous pas confessé telle faute ? *

On conte que plusieurs personnes voulurent mettre cette pénétration à l'épreuve et furent confondues. Un jeune homme ayant feint un grand repentir au moment où il s'agenouillait, le Curé d'Ars le renvoya d'un mot sec : < Mon ami, je n'ai pas le temps de vous entendre. > Le lendemain, honteux d'avoir été deviné et cette fois vraiment contrit, ce jeune homme se représenta devant le Bienheureux qui l'accueillit en l'embrassant. Un autre lui ayant fait toute une confession mensongère, le Curé d'Ars, qui l'avait écouté sans un mot de réflexion, lui dit quand il eut fini : « Vous êtes, en effet, un grand coupable; mais ce que vous avez fait n'est pas ce que vous venez de me raconter : c'est ceci et cela. » Le trompeur, accablé par ces révélations, se convertit.

Les âmes pures étaient devinées comme les pécheresses ; les âmes inquiètes de leur destinée, pareillement. Bien des personnes venues pour consulter M. Vianney eurent à peine commencé leurs explications qu'il les interrompit en disant : « Je vois votre affaire », et il leur donna des conseils qui supposaient une entente complète de la situation. D'autres reçurent la réponse qu'elles désiraient avant même d'avoir posé la question. En traversant la foule entassée sur la place quand îl sortait de l'église, il allait parfois droit à une personne et il l'entretenait spontanément du sujet qui l'avait amenée.

On connaît de cette divination des exemples trèi nombreux et parfaitement authentiques. On en en-' tend citer souvent de nouveaux. Or, s'il y a peut-être; des cas où le Curé d'Arsa puêtre éclairé sur les sentiments de ses pénitents par leur attitude et leur phy sionomie, s'il en est où par sa connaissance très éten due du cœur humain il a pu, de ce qu'on lui avait dit déjà, conclure ce qu'on ne lui avait pas dit encore, l'immense majorité des cas ne peuvent pas être considérés autrement que comme des phénomènes de vuej intérieure. Et je ne conteste point que des phéno-| mènes ayant de la ressemblance avec ceux-ci se rencontrent chez des personnes qui ne sont pas saintes Mais il faut ajouter aussitôt, avec l'auteur de la Psychologie des Saints^^ que chez les saints cette clairvoyance répond toujours à une fin vraiment utile ; € qu'elle ne peut être séparée ni des vertus qui la précèdent, ni surtout de celles qui la suivent et qui en font toute la signification i> ; qu'il y a « un lien entre ce don extraordinaire et l'ensemble de la vie du héros, la tendresse de ses amitiés, sa mission dans l'Église, les soucis de son apostolat » ; qu'en défini tive les phénomènes signalés comptent comme une manifestation de sa sainteté surtout à ce titre. Et c'est ce que prouve bien l'exemple de notre Bienheureux. On ne trouve pas, en effet, un seul cas où sa pénétration se soit appliquée à des faits vulgaires, ni même simplement curieux* elle n'avait jamais d'autre objet que la sanctification des âmes, elle n'était jamais provoquée que par le zèle et la charité. C'est là le point essentiel, car c'est là ce qui montre dans le Curé d'x^ ut^ êtr'» tout pénétré de l'esprit divin.

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