‹ Le bienheureux curé d'ArsChapitre 14 sur 21 · VIB INTÉRIBURE DU BIENHEUREUX AU TEMPS DU PÈLERINAGE · texte numérisé non relu

VIB INTÉRIBURE DU BIENHEUREUX AU TEMPS DU PÈLERINAGE

On s'est demandé, sans doute, en lisant dans les cha pitres précédents la description des journées si remplies de M. Vianney, comment il pouvait se recueillir au milieu d'une foule bruvante et songer un peu à lui-même en s'occupant sans cesse des autres. Mais il n'y a pas d'obstacles pour les bonnes volontés. Ce fut quand le Curé d'Ars n'eut plus, à ce qu'il semblait, une minute de liberté, qu'il cultiva le plus soigneusement son âme. Ce fut alors que, ses vertus s'étant épanouies, il devint un merveilleux modèle de charité et d'aménité, d'esprit de sacrifice, d'humilité, de piété, et sa vie intérieure ne fut jamais plus intense que lorsque sa vie extérieure fut chargée de travaux plus absorbants.

Il n'avait plus rien à lui, pas même la paille de son lit : il avait vendu tous ses meubles à des personnes qui lui en laissaient l'usufruit. Mais plus il se dépouillait, plus il avait de quoi donner ; carde tous côtés l'argent affluait entre ses mains, d'où ceux qui voulaient faire la charité savaient qu'il sortirait aussitôt pour d'utiles fondations. Des visiteurs lui en remettaient, des lettres lui en apportaient. Il trou-

vait dans ses tiroirs des sommes considérables, sans pouvoir soupçonner quelles mains g^énéreuses les y ^ avaient déposées. Quand un besoin nouveau surgissait, vite il priait, « cassant la tête à ses bons saints » , qu'il appelait « ses consuls » , et bientôt les ressources arrivaient, égales au besoin.

Il secourait autour de lui toutes les formes de la misère: achetait le pain, payait le propriétaire. Dans l'automne de i854, ayant fait réclamer une petite créance à un débiteur qui refusa de s'exécuter sous prétexte que le curé d'Ars n'avait pas besoin d'ar» gent : « Pas besoin d'argent? fit-il observer. Cependant nous approchons de la Saint-Martin et j'ai plus de trente loyers à payer. » Vers le même temps, comme on lui disait que la mort d'une de ses paroissiennes lui assurait une rente, il répondit: c Obi cette rente est réversible sur plusieurs têtes. »

Ses libéralités s'étendaient bien au delà des limites de sa paroisse et même de son diocèse ; elles étaient prodigieuses, puisque les missions qu'il avait fondées dans le diocèse de Belley représentaient à elles seules un capital de 200 000 francs et qu'il subventionnait un peu partout des œuvres de tout genre. Mais il n'avait point la prétention de faire d'Ars le bureau central de la charité en France. Il n'acceptait donc pas tout ce qu'on lui offrait. Il disait à certaines personnes : « Je ne veux pas autant ; mais pouvez-vous me donner une partie de cette somme ?» Il disait à d'autres : « Mon enfant, gardez votre argent : il y a assez de bien à faire dans votre pays, t Chez lui, comme chez saint Vincent de Paul, cet autre fils du terroir, la qualité fondamentale du paysan français, le bon sens, se retrouvait toujours, et ce bon sens, encore éclairé par la foi, le préservait de tout excès

jfl prodiguait à tous ceux qui rapprochaient les prévenances et les attentions, les marques Je respect et d'affection, devenant toujours plus affable à mesure qu'il avançait en âge. A quelles épreuves cependant n'était pas soumise sa patience ! Il ne sortait pas de son église, il ne la traversait pas, sans que quelque importun essayât de l'accaparer, lui barrât le chemin, l'obsédât de demandes absurdes, indéfiniment répétées. Souvent les questions oiseuses le harcelaient de tous les côtés à la fois, et il se sentait parfois tiré en sens inverse par les deux manches de son surplis. A ces indiscrétions il n'opposait jamais ni un mot trop vif, ni un front plissé, ni un regard mécontent. Il restait bon, toujours, pour tous, d'une telle bonté que le surnom de bon lui fut donné en son vivant et qu'aujourd'hui encore à Ars, en France, à Rome même, on dit couramment quand on parle de lui : « le bon Curé d'Ars ». Si tout le monde l'appelait mon père ^ c'est que ce mot se présentait tout naturellement sur les lèvres dès qu'on avait vu son visage souriant sans cesse entre ses longs cheveux blancs et ses yeux qui lisaient dans les cœurs, mais dont l'éclat n'effrayait personne.

Il était particulièrement bon pour ses collaborateurs, à qui il épargnait les plus légères contrariétés et dont il assumait la besogne à la moindre indisposition. « Un des premiers dimanches que j'ai eu le bonheur de passer avec lui, dit M. Toccanier, le bon saint avait remarqué pendant les vêpres que je toussais beaucoup. Le soir, après la prière, queln'estpas mon étonnement de voir mon vénérable curé, une lanterne à la main, bravant le mauvais temps et la nuit, venir auprès de moi, pour me dire : « Mon ami, j'ai remarqué que vous toussez beaucoup ; je n«

suis pas fatigué, moi ; si vous vouliez, je dirais la pr© mière messe à votre place et je me chargerais d catéchisme des enfants. »

Tous ses missionnaires l'ont vu ainsi s'alarme pour eux, se charger lui-même pour ménager leurs forces, veiller à leur bien-être, s'ingénier à leur faire plaisir. Il leur donnait jusqu'aux seuls objets auxquels il tînt, les objets pieux dont on lui faisait cadeau, croix, médailles, chapelets et reliquaires.

Chaque jour, après leur repas de midi, il leur faisait une courte visite chez eux, contrarié qu'ils se levassent à son arrivée. « Asseyez- vous, asseyezvous, » leur disait-il, et ils étaient contraints de s'asseoir tandis qu'il restait lui-même debout devant eux. Le soir, il les recevait dans sa chambre et avec eux quelques intimes, auxquels se mêlaient parfois des pèlerins. C'était le moment où il se livrait avec le plus d'abandon. Debout devant sa table ou en hiver devant la cheminée, il causait avec autant d'entrain que s'il n'eût pas parlé toute la journée au confessionnal, point morose, gai au contraire, malgré ses souffrances intérieures, trouvant des mots pleins de bonhomie, comme le jour où on lui demanda si c'était à ses missionnaires qu'il laisserait le manteau d'Élie. A cette question, il se mit aussitôt à rire, songeant qu'il n'avait jamais possédé de manteau et que le linge qu'il portait sur le corps ne lui appartenait pas : « Mon ami, dit-il, il ne faudra pas chercher un manteau là où il n'y a pas même une chemise ^ »

I, Il fut pris du même accès de douce gaîté un autre jour où xme religieuse lui dit naïvement : « Mon père, on prétend que TOUS êtes un ignorant. — Mon enfant, rëpondit-il, on ne TOUS a pas trompée; mais, c'est égal, je vous en dirai encore plus que vous n'en ferez. »

S'il s'apercevait qu'on voulait le questionner, lui arracher le secret de sa vie intérieure, il gardait luimême la parole le plus longtemps possible. Il se taisait au contraire, dès qu'on parlait des choses profanes. C'était rare, d'ailleurs, et comme, par déférence, on lui laissait presque toujours diriger la conversation, elle ne risquait pas de s'égarer hors des sujets qui lui étaient familiers : Dieu et le salut, la vanité des plaisirs de ce monde et la solidité des joies de l'autre.

C'était comme un nouveau catéchisme qu'il faisait alors, un catéchisme aussi édifiant que celui du matin, mais plus libre en son cours, plus fertile encore en images pittoresques et où les récits tenaient une place plus considérable. Il racontait — et il racontait très bien — cent anecdotes diverses de la vie des saints avec une fraîcheur d'imagination à laquelle l'âge ne porta jamais aucune atteinte, particulièrement intarissable quand il s'agissait de prouver que la sainteté rend un homme maître, pour ainsi dire, des volontés de Dieu. Ses auditeurs l'écoutaient avec émotion, intimement convaincus qu'un jour les annales de la sainteté auraient à conter sur lui-même bien des faits du même genre.

L'entretien toujours intime, n'était jamais très long. Bientôt les visiteurs se levaient pour lui laisser un peu de repos. Il les accompagnait jusqu'au palier, si fatigué qu'il fut, et courtoisement « il leur présentait ses respects ».

Bon pour les autres, il continuait à être sévère pour lui-même, à traiter durement son corps, qu'il appelait son «cadavre». Il prit dans les dix dernières années de sa vie un peu plus de nourriture, — pas beaucoup bIus : car il ne mangeait jamais de viande

deux jours de suite et il passait des semaines entières sans en goûter ; — il consentit à ce qu*on lui fît en hiver un peu de feu dans sa chambre. Mais, s'il apporta, par déférence pour les ordres de ses supérieurs, quelques adoucissements à son régime, ce ne fut point parce que l'esprit de mortification s'était relâché en lui* : il avait compris que la première des pénitences était d'accepter les souffrances que l'âge et le ministère lui imposaient.

« Accordez-moi la conversion de ma paroisse, avait-il dit à Dieu au début de son apostolat : je consens à souffrir ce que vous voudrez tout le temps de ma vie. » Il fut largement exaucé. D'atroces douleurs d'entrailles le torturaient continuellement et, malgré ses efforts pour n'en rien laisser voir, parfois elles lui coupaient la parole en chaire, elles l'arrêtaient tout défaillant au milieu de son escalier, elles l'abattaient tout à coup sur une chaise au cours d'une conversation. Si on le questionnait, il se contentait alors de répondre : « Oui, je souffre un peu. » Une toux sèche secouait sans cesse sa poitrine.

A quel supplice, cependant, était condamné son pauvre corps endolori, dans l'étroite cellule de bois où il restait enfermé seize à dix-septheures par jour pour les confessions, les pieds immobiles, les reins courbés, chaque épaule à son tour meurtrie par la planche î

I. Pendant les dix dernières années de sa vie il prenait le matin après sa messe un morceau de pain et une tasse de lait. Le frère Jérôme, qui assistait souvent à ce léger repas, finit par remarquer qu'il mangeait le pain d'abord et buvait le lait ensuite. « Mais, monsieur le curé, lui fit-il observer un jour où le pain semblait avoir de la peine à passer, si vous mettiez votre pain dans le lait, ce serait bien meilleur. — Je le sais bien » , répondit simplement M. Vianae^.

En hiver, il avait très froid, quand le ventdunordcst, après fs*être glacé sur les neiges du Jura et sur les étangs gelés de la Dombe, s'engouffrait impétueusement dans l'église si souvent ouverte et sifflant par toutes les fentes du confessionnal cinglait son visage, engourdissait ses membres. Il avoua à l'abbé Tailhades qu'une année ses deux pieds gelèrent. Il ajouta : « Lorsque je sors du confessionnal, il faut que je cherche mes jambes et que je les touche, pour savoir si j'en ai. »

En été, c'était pis : car il ne recevait un peu d'air que par devant, el cet air, qu'un rideau mesurait encore, était alourdi par l'haleine enflammée de deux cents personnes. Quand il sortait, il ne pouvait se soutenir; il devait s'appuyer sur les bancs et les chaises. S'il avait alors quelque malade à visiter, on le voyait aller par les chemins du village plié en deux, obligé de s'arrêter à chaque instant.

Après une journée pareille, comment aurait-il pu dormir paisiblement ? Il disait qu'une heure de bon sommeil suffisait pour le faire galoper. Mais cette heure, il ne l'avait presque jamais, t II nous a avoué, rapporte l'abbé Monnin, que lorsqu'il s'était étendu haletant sur son méchant lit de paille, il souffrait comme un malheureux ; il ne faisait que tousser ; il était baigné de sueur ; il se contractait et se repliait sur lui-même, cherchant une bonne place et n'en trouvant point ; il se levait jusqu'à quatre ou cinq fois par heure. Et quand la douleur commençait à se calmer par son intensité même, quand il allait pouvoir enfin s'assoupir, c'était l'heure où ce pauvre vieillard septuagénaire, par un héroïque effort qu'il renouvelait chaque nuit, s'arrachait au repos avant de l'avoir goûté. »

A ces souffrances physiques s'ajoutaient de» souffrances morales dont l'on ne comprendra bien la aature que si l'on donne aux mots suivants toute leur portée : il était un saint et il vivait avec les pécheurs. Il était un saint, c'est-à-dire il était souverainement pur, loyal, charitable, mortifié et il passait sa journée à entendre raconter des impuretés, des tromperies, des violences, des excès. Il était un saint, c'est-à-dire il aimait Dieu de toute son âme et on ne lui parlait guère que d'offenses faites à Dieu. Son cœur en était déchiré et il ne pouvait contenir sa douleur dans l'intimité des conversations.

« Ah ! c'est ici, at-il répété plusieurs fois, qu'il faut venir pour savoir le mal que le péché d'Adam nous a fait. »

« Mon Dieu ! dit-il un jour, que le temps me dun avec les pécheurs ! Quand donc serai-je avec les saints? »

Et un autre jour : « On offense tant le bon Dieu qu'on serait tenté de demander la fin du monde. S'il n'y avait pas. par ci par là, quelques belles âmes pour reposeï le cœur et consoler les yeux de tant de mal qu'on voit et qu'on entend, on ne pourrait pas se souffrir en cette vie. »

Et à un de ses confrères : « Je sèche d'ennui sur cette pauvre terre, mon âme est triste jusqu'à la mort. Me* oreilles n'entendent que des choses péaibles et qui me navrent le cœur. »

Et à un autre : a Quand on pense à l'ingratitude de l'homme envers le bon Dieu, on est tenté de s'en aller de l'autre côté des mers pour ne pas la voir. C'est effirayant ! Encore si le bon Dieu n'était pas si bon ! Mais il est si bon I » Et en parlant ainsi il avait 1« visage baigné de larmes.

Au souvenir, toujours présent, des fautes dont il recevait la confidence, sa douleur éclatait même en public. « Non î s'écria-t-il plusieurs fois dans ses catéchismes avec une émotion qui se communiqua aussitôt aux auditeiurs, tant ils voyaient bien qu'il leur contait son histoire. Non, il n'y a rien au monde de si malheureux qu'un prêtre ! A quoi passe-t-il sa vie? A voir le bon Dieu offensé. Toujours son saint nom blasphémé! toujours ses commandements violés I toujours son amour outragée I Le prêtre ne voit que cela, il n'entend que cela.... Il est toujours comme saint Pierre au prétoire de Pilate, il a toujours sous les yeux Notre-Seigneur insulté, méprisé, raillé, couvert d'opprobres.... Les uns lui crachent au visage, les autres lui donnent des soufflets ; d'autres lui mettent une couronne d'épines ; d'autres frappent sur lui à grands coups. On le pousse, on le jette par terre, on le foule aux pieds, on le crucifie, on lui perce le cœur.... Ah! si j'avais su ce qu'était un prêtre, au lieu d'aller au séminaire, je me serais bien vite sauvé à la Trappe. »

Encore s'il avait eu pour le soutenir le sentiment du bien immense qu'il opérait I Mais cette consolation ne lui était pas laissée.

Il ne songeait qu'avec terreur à la mission des curés. — Combien ont été canonisés? Presque point* Aucun peut-être. Ce saint était moine; celui-là, missionnaire ; d'autres, laïcs; beaucoup, évêques ; et cependant le nombre des évêques est infime pour le nombre de curés. Ni saint Vincent de Paul, ni saint François Régis ne voulurent rester curés jusqu'au bout — Mais aussi, quelle tâche! C'est la réflexion, l'oraison, l'union intime avec Dieu qu'il faut au prêtre. Or, le oiii«v> vit dans le monde; il cause, il fait

de la politique, il lit les journaux, il s'en remplit la tête ; puis, il va lire le bréviaire, il va dire la messe, et alors, il fait cela, hélas ! comme une chose ordinaire. Et la confession 1 Et les sacrements! Ah! que c'est effrayant d'être curé I — Voilà ce que plusieurs personnes lui ont entendu dire.

Mais entre tous les curés aucun ne lui paraissait (ivoir une charge plus écrasante que lui-même, parce qu'il se jugeait absolument impropre à porter le moindre faix. De bonne foi, il se croyait sans intelligence, sans zèle, sans vertus. Aussi ne parlait-il jamais de sa personne ni de ses œuvres sans employer le mot dont on se sert pour exprimer la pitié, et surtout la pitié mêlée de dédain : c'était donc toujours sa pauurekme^ son pauvre cadavre, ses pauvres péchés, sa pauvre misère. Il recevait avec joie les contradictions ; il demandait à ses auxiliaires de le réprimander ; il s'étonnait que Dieu pût le souffrir sur la terre : « Que Dieu est bon, disait-il, de supporter mes immenses misères ! Dieu m'a fait cette grande . miséricorde de ne rien mettre en moi sur quoi je puisse m'appuyer : ni talent, ni science, ni force, ni vertu.... Je ne découvre en moi, quand je me considère, que mes pauvres péchés. Encore le bon Dieu permet-il que je ne les voie pas tous et que je ne me connaisse pas tout entier. Cette vue me ferait tomber dans le désespoir. »

Dans l'atmosphère flatteuse où il vivait enveloppé, il ne serait pas devenu saint sans cette incomparable humilité. Mais, si elle fut l'armure qui lui permit de traverser impunément l'épreuv* inouïe pour sa vertu de se voir chaque jour debout au milieu d'une foule prosternée, elle fut aussi pour lui une torture indicible. Car toute marque d'attention lui faisait aussitôt

monter le sang aux joues, comme un soufflet, et le moindre éloge lui arrachait des larmes désolées. Quand les prédicateurs du dimanche parlaient de lui, il s'enfuyait, tout interdit, à la sacristie. Quand ses yeux apercevaient son image dans un magasin du village, il précipitait ses pas pour se cacher. Quand il sut qu'on avait écrit sa biographie : « Vous voulez donc, vous autres, dit-il consterné, me vendre à la foire ? » Mgr Dévie, qui connaissait bien pourtant la susceptibilité de cette âme d'élite, s'étant oublié un jour à l'appeler a Mon saint curé », il fut désespéré : « Que je suis malheureux! Il n'y a pas jusqu'à monseigneur qui ne se trompe sur moi ! » Il fut si confus de recevoir le camail de chanoine qu'il ne le porta que le jour de son installation, et ce fut une stupeur quand, un jour du mois d'août i855, il apprit qu'il était nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Dans la profondeur de son humilité, il demanda un jour à Dieu, raconte un témoin du procès de béatification qui reçut plus tard la confidence de cette prière peu banale, la grâce de connaître son néant et cette faveur lui fut accordée. « Il vit alors que c'est Dieu qui nous inspire nos bonnes actions et les fait en nous ; nous n'y apportons d'autre coopération que notre consentement, que nous refusons souvent; et, dans ce cas, il ne nous reste que notre malice. Cette vue, ajouta-t-il, je l'eus pendant dix-huit mois. Craignant qu'elle ne finît par me jeter dans le découragement, je priai Dieu de me l'ôter, ce qu'il fit, en effet. »

Ainsi persuadé de son néant, le corps malade, l'âme déchirée par les turpitudes que la confession V ' révélait) ec moins heureux du bien qu'il faisait

qu'affligé en songeant à celui qui restait à faire, on conçoit que le Curé d'Ars ait pu dire en toute sincé rite, un jour, à l'abbé Toccanier : « Que je suis à plaindre! Je ne connais personne plus malheureux que moi. » Et comme le temps ne pouvait qu'exas pérer des souffrances pour la plupart d'une nature si délicate, on s'explique qu'il ait si souvent répété quelques mois avant de mourir : « Ohl que la vie est triste 1 Quand je suis venu à Ars, si j'avais prévu les souiBPrances qui m'y attendaient, je serais mort d'appréhension sur le coup. »

Contre l'assaut incessant de «s souffrances multiples, il cherchait un appui dans l'oraison, « qui n'est jamais sans douceur » disait-il, < qui descend dans l'âme comme un miel », « qui fond les peines, disait-il encore, comme le soleil fond la neige.

Quand et comment priait-il ? Quelle fut l'intimité de son commerce avec Dieu? Quelles en furent les épreuves et le? consolations ? On ne le sait pas très bien ; mais on devine bien des choses sur sa vie inté-^ rieure en lisant le résumé de ses catéchismes : car sans faire en général à ses auditeurs des confidences proprement dites, il en faisait souvent d'indirectes. A la nature de telle instruction, à l'accent de telh parole, on n'a aucune peine à comprendre qu'il pratiquait lui-même ce qu'il recomq^andait, et, à chaque instant, là où il dit r « voilà comment on doit agir » nous sommes en droit de conclure : voilà comment i agissait, s/

Il priait à peu près toute la nuit, puisqu'il s'éveillait plusieurs fois par heure et que chaque foii il s'empressait certainement de suivre ce conseil qu'il donnait aux autres : « Tenez, mes enfants, quand vous vous éveillez dans la nuit, transportez^

vous vite en esprit devant le tabernacle et dites à Notre-Seigneur : Mon Dieu, me voilà I Je viens vous adorer, vous louer, vous bénir, vous remercier, vous aimer, vous tenir compagnie avec les anges*. »

Sa prière était alors d'autant plus fervente qu'il pouvait se dire que, toute la paroisse étant endormie, s'il n'adorait pas Dieu, personne ne l'adorerait en c€ moment à Ars. On sent bien, en effet, que le bonheur dont il parlait dans un catéchisme lui était habituel, et sans doute il le goûtait souvent dans ses insomnies : « Quel bonheur n'éprouvons-nous pas en la présence de Dieu, lorsque nous nous trouvons seuls à ses pieds... : Allons, mon âme! redouble d'ardeur. Tu es seule pour adorer ton Dieu : ses regards se reposent sur toi seul'. »

Le jour, il donnait à la prière tout le temps que ne lui prenaient pas les devoirs de son apostolat, et sans doute, pour ne laisser perdre aucune parcelle de ce temps trop court à son gré, il priait en se rendant de sa chambre à l'église, de la sacristie au confessionnal; il priait par les chemins en allant voir ses malades. Car, ne voilà-t-il pas encore une confidence qui éclate malgré elle dans un enseignement ? « Lorsque nous allons dans les rues, fixons nos regards sur Notre-Seigneur portant sa croix devant nous, sur la sainte Vierge qui nous regarde, sur notre bon Ange qui est à nos côtés. Que c'est beau, cette vie intérieure ! Elle nous donne l'union avec le bon Dieu^' »

Voici, d'ailleurs, une confidence plus explicite : • La prière fait passer le temps avec une grande

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