CHAPITRE m
jf LA RÉFORME DB LA PAROISSE d'ar9
Ars est dans un site sans caractère, à la naissancfl du plateau des Dombes : uq peu plus avant, quand on vient de Lyon, s'arrête la chaîne de collines boisées qui mire sa gracieuse silhouette dans la Saône nonchalante; un peu plus loin, quand on va sur Bourg, commence cette région de grands étangs avec des ormes noueux et des vols de canards sau vages, dont un maître du fusain a fixé dans ses chefsd'œuvre la poésie mélancolique. Un horizon plat, une terre jaune, de maigres haies, une double ligne d'aulnes le long d'un petit ruisseau, le vieux château de la famille d'Ars dans un bouquet d'arbres, quelques maisons en pisé autour d une église basse : voilà ce qu'entrevit l'abbé Vianney quand il pénétra dans sa paroisse, un soir de février 1818, à la tombée de la nuit. Quelle diiTérence avec Écully et avec Dardilly !
Par sa physionomie morale, Ars rappela moins encore à son nouveau curé les deux villaffes où sa vie s'était écoulée jusque-là.
C'était une paroisse, non pas peut-être foncièrement mauvaise, mais indifférente, mais molle comme l'air qu'elle respirait, ardente seulement au
plaisir. Il n'y avait pas d*autres oflSces réguliers que la messe quotidienne et les vêpres dominicales. Deux ou trois femmes à peine assistaient à la messe de la semaine. Les hommes manquaient sous le moindre prétexte celle du dimanche ou, quand ils y venaient, ils y apportaient un air de profond ennui ; de l'autel pendant le sacrifice, de la chaire pendant l'instruction, M. Vianney les voyait dormir, bâiller, tourner les feuillets de leurs livres, comme pour rechercher, leur disait-il ironiquement, si le libraire avait fait des fautes. Le célébrant n'était pas descendu de l'autel que c'était une course générale vers la porte, comme si toute la paroisse eût pris tout à coup mal au cœur. Une fois en plein air, les poitrines se dilataient, les cœurs se dégonflaient, les langues allaient leur train : « Assurément le curé voulait dégoûter le monde d'aller à l'église en prêchant si longtemps ». Il ne fallait pas demander à ces pauvres gens d'assister à l'office du soir : l'église restait donc h peu près vide pendant les vêpres, mais pendant tout l'après-midi les quatre cabarets du village restaient pleins, et le saint curé était heureux quand le chant des psaumes n'était pas dominé par les jurons des joueurs de boule manquant leur but, des ivrognes trébuchant contre les pierres. Les femmes les plus pieuses communiaient seulement aux grandes fêtes de l'année. Beaucoup d'hommes rougissaient de faire leurs pâques, et il y en eut un qui demanda une fois à M. Vianney s'il ne pourrait pas faire les siennes à la sacristie, « afin que personne ne le vît ». La fête patronale de Saint-Sixte n'était plus une fête religieuse que de nom : ies hommes la célébraient par huit jours d'ivresse, les jeunes gens par huit jours Je danses lascives et de rendez- vous derrière les
haies. Personne à Ars n'aurait pris un sou dans la poche de son voisin; mais bien peu se faisaient scrupule de maquiller les bêtes ou de composer adroitement les paquets de chanvre de façon à dissimuler les mauvais brins. Les pères riaient quand leurs enfants leur revenaient le tablier plein de raves, ramassées ils ne savaient où. On ne labourait pas le dimanche; mais il v avait des travaux moins importants qu'on ne faisait plus pour ainsi dire que ce jour-là, comme de réparer les outils, et il semblait que la loi du repos dominical ne fût pas faite pour la saison des récoltes : car alors, pendant toute la matinée du dimanche, les chemins étaient sillonnés de chars qui ramenaient le foin aux maisons, mais qui, plus sûrement encore, disait dans son lang^age énergique le nouveau curé, charriaient les âmes en enfer.
Ars ne changea pas en un jour ; il fallut plusieurs années pour secouer sa torpeur; mais, quand le changement fut accompli, il fut si admirable que les prêtres qui passaient quelques jours à Ars en revenaient émerveillés.
On n'entendait plus alors un seul blasphème dans la campagne; on n'y voyait plus le dimanche un seul travailleur : les meules ce jour-là restaient debout, même quand le temps menaçait, et les paysans auxquels les étrangers reprochaient leur imprévoyance répondaient, en se faisant l'écho de leur curé, que Celui qui leur avait donné du foin saurait bien le leur conserver. Beaucoup de femmes communiaient toutes les semaines. Tous les hommes ac complissaient le devoir pascal. Aucun ne manquait la messe du dimanche. Un grand nombre assistaient aux vêpres, qui étaient suivies des complies, et les
complies du chapelet; et le soir, quand la cloche appelait pour la troisième lois le village à l'église, les maisons se vidaient pour la troisième lois. Chaque soir, la prière se récitait publiquement devant une très nombreuse assistance, a Le respect humain, disait un jour un habitant d'Ars, est chez nous retourné. » La moralité avait naturellement progressé avec la religion. Plus d'ivrognes couchés le long des fossés, et les quatre cabarets avaient l'un après l'autre fermé leurs portes, faute de clients. Plus de couples se promenant en cachette dans les chemins creux. Plus de brouilles entre parents, ni de querelles entre voisins : la paroisse n'était qu'une grande famille où tout le monde s'entr'aidait. Les enfants avaient perdu l'habitude de mordre dans les fruits du voisin et au marché de Trévoux on pouvait croire maintenant sur parole les paysans d'Ars quand ils offraient leurs bêtes et leur chanvre.
€ Mes frères, Ars n'est plus Ars, disait le saint curé à la fin des exercices d'un jubilé » ; et, rendant k sa paroisse un témoignage encore plus flatteur, il la félicita d'être devenue, non pas seulement plus chrétienne que par le passé, mais la plus chrétienne qu'il connût : o J'ai assisté à beaucoup de missions et de jubilés, disait-il en effet, je n'ai trouvé nulle part d'aussi bons sentiments qu'ici. »
Ce que fit M. Vianney pour changer sa paroisse mérite d'être raconté, dirons-nous avec Bossuet, « non pas à cause qu'il est remarquable, mais à cause pour ainsi dire qu'il ne l'est pas », et que le Curé d'Ars n'a rien fait qu'un autre curé de campagne ne puisse à son tour essayer de faire.
Il savait que la mission d'un curé n'est pas celle d'un moine, que Dieu veut, pour attirer les hommes
à lui, se servir aussi des moyens humains et que la foi qui n'agit point n'est pas une foi sincère. Il agit donc, il agit sans cesse, et par tous les moyens dont la naiure etréducation l'avaient armé.
Puisque ses paroissiens n'allaient pas à lui, M. Vianney alla à eux. 11 ne se contenta pas de faire dans toutes les maisons une visite d'arrivée; il prit l'habitude d'y faire des visites régulières. Il ne passait guère de jour sans entrer chez l'un ou chez l'autre. Il choisissait Theure du repas de midi quand toute la famille était réunie. Il saluait du seuil le père par son prénom, puis, sans accepter jamais même un verre d'eau, il allait s'adosser à quelque meuble. Sa connaissance approfondie des travaux de la campagne lui donnait une facile entrée en matière, et une autorité incontestée : ses paroissiens comprirent tout de suite que leur curé était un des leurs, et beaucoup, avant de lui demander des conseils pour la culture de leur âme, lui eu demandèrent pour la culture de leurs champs. Mais M. Vianney ne laissait pas la conversation se prolonger sur les choses de la terre : très vite et sans effort, il parlait des choses du ciel, disant ce qui était le mieux approprié à ceux qui l'écoutaient, toujours affable, surtout quand on paraissait peu disposé à l'écouter, ne faisant jamais de reproches, même dans les ménages qui en auraient le plus mérité. Il n'avait garde d'ailleurs d'être indiscret et il était toujours sorti de la maison bien avant le moment où on l'aurait trouvé importun. On s'habitua vite à ces visites; bientôt on s'en félicita comme d'un honneur ; on les désira comme une consolation, et il y eut beaucoup d'âmes que ces simples entretiens ramenèrent à Dieu.
LE blENHEURBUX GCRi D'aBI, t
Puisque ses paroissiens connaissaient mal leurs devoirs, M. Vianney fit pour leur donner l'instruction qui leur manquait des efforts qui furent peutêtre la plus rude mortification de sa vie.
« Mes enfants, disait-il dans un de ses catéchismes, ce n'est pas peu de chose que la parole de Dieu! Les premiers mots de Notre-Seigneur à ses Apôtres furent ceux-ci : « Allez et instruisez», pour nous faire voir que l'instruction passe avant tout. Mes enfants, qu'est-ce qui nous a fait connaître notre religion? Ce sont les instructions que nous avons entendues. Qu'est-ce qui nous donne l'horreur du péché, nous fait apercevoir la beauté de la vertu, nous inspire le désir du ciel? les instructions. Qu'est-ce qui fait connaître aux pères et aux mères les devoirs qu'ils ont à remplir envers leurs enfants; aux enfants, les devoirs qu'ils ont à remplir envers leurs parents? les instructions*. »
Pénétré, comme il l'était, de l'importance des instructions, il consacrait à préparer ses prônes du dimanche tout le temps que ne lui prenaient pas la prière et la visite de sa paroisse.
Son sujet choisi, il tirait de la bibliothèque qu'il avait héritée de M. Balley quelques-uns de ses livres favoris : les Instructions familières de Bonnardel, curé de Semur-en-Brionnais ; les Prônes de Messire Claude Joly, évêque et comte d'Agen ; les Sermons du ^, Lejeune; la Perfection chrétienne de Rodriguez; la Fie des Saints de Ribadeneira. Les lectures terminées, commençaient les tortures de la composition. Qu'il se contentât de remanier un sermon
1» Esprit du Curé d'Ars (résume de ses catëchisines), cati^ thismt sur la parole de Diêu,
tout fait ou qu'il versât dans un cadre nouveau la doctrine empruntée, la peine était la même : car il ne voulait rien dire qui ne fût compris; il voulait approprier à des intelligences frustes ce qui avait été fait pour des esprits cultivés ; il voulait que sa prédication profitât de tout ce que la pratique de la vie lui avait appris. Ce que fiit cette éloquence populaire, d'où elle tira sa vertu pour persuader, nous essaierons de l'expliquer plus loin : nous voulons dire seulement ici avec quel soin et dans quelles souffrances elle se prépara pendant longtemps. Assis devant sa modeste table, le pauvre orateur écrivait, raturait, corrigeait, voyait les heures s'enfuir sans que la rédaction avançât beaucoup ; il tenait souvent la plume pendant sept heures de suite, parfois pendant la nuit entière : il résistait au sommeil jusqu'à ce que ses yeux appesantis se fermassent tout seuls ; alors, il s'en allait dormir un moment devant son crucifix, imitant, disait-il, le petit chien qui se couche aux pieds de son maître.
Le sermon composé, un dernier effort s'imposait, et ce n'était pas le moins pénible; car il fallait confier ces lignes laborieusement écrites à une mémoire qui était fort ingrate. M. Vianneyy consacrait beaucoup de temps, et il lui arriva plus d'une fois de réciter sa leçon à voix haute pour la mieux retenir.
S'il finit par pouvoir prêcher, non plus tous les dimanches, mais tous les jours, s'il en vint à faire son instruction quotidienne sans préparation aucune, avec une facilité surprenante, ce fut sans doute parce que la grâce suppléa aux défauts de la nature ; mais on comprend que ce travail assidu avait déjà transformé la nature. Il faudrait donc que tous les
jeunes prêtres qui se sentent mal doués pour la parole publique et qui redoutent la prédication comme un épouvantail fissent le pèlerinage d'Ars. On leur montrerait les livres de M. Vianney; ils verraient ces feuillets usés ; ils compteraient les signets laissés dans les pages et les passages marqués d'un trait. Devant ces preuves vivantes d'un labeur acharné, ils calculeraient le temps qu'a dû passer à lire un homme pour qui l'étude était, on peut le dire, un véritable supplice. Alors, ils s'enflammeraient pour le salut des âmes d'un zèle nouveau, en constatant la peine que prenait pour son modeste auditoire le curé d'un village de deux cents âmes; mais surtout ils se diraient que personne n'a le droit de se décourager, en songeant qu'un des plus grands improvisateurs de la chaire commença par être obligé de s'imposer chaque semaine un travail de plusieurs jours pour un prône de trois quarts d'heure.
Puisque ses paroissiens ne prenaient pas volontiers le chemin de l'église, M. Vianney les obligea à venir l'y chercher. C'était là qu'on devait aller quand on avait besoin de lui. Il y faisait véritablement sa demeure, et on l'y voyait prier de si bon cœur qu'on avait envie de l'imiter rien qu'à être témoin du sourire radieux que le sentiment de la présence de Dieu entretenait sur ses lèvres.
Pour que la maison fût plus digne de son hôte et plus attrayante aux visiteurs, M. Vianney entreprit de la restaurer et de l'orner. L'autel tombait de vétusté : il en fit construire un neuf à ses frais. Les boiseries étaient piquées des vers : il les répara et les repeignit de ses propres mains, dont les études n'avaieut pas engourdi l'adresse. Les ornements étaient mesquins : il se fit donner par le vicomte;
d*Ars des chasubles, des chapes, un dais magnifique, un ostensoir de vermeil. L'édifice manquais de jour et d'air : il l'agrandit de plusieurs chapelles.
Deux d'entre elles devinrent par la suite, on peut le dire sans exagération, deux des sanctuaires les plus fameux de notre pays. L'une était celte chapelle de saint Jean-Baptiste où s'élevait le confessionnal du Curé d'Ars, où chaque jour pendant trente ans des larmes ont jailli d'yeux qui avaient perdu l'habitude de pleurer, où des milliers de personne? qui avaient mal vécu sont venues renoncer à leur* mauvaises habitudes, où de nobles résolutions ont été formées dans bien des cœurs demeurés rebelles jusque-là à toute générosité, où il s'est fait des conversions si éclatantes qu'un jour ce mot échappa à celui qui en fut l'instrument : « On ne saura qu'au jour du Jugement dernier tout le bien qui s'est fait ici. B L'autre était sous le vocable de sainte Pîiilomène, dont on avait découvert le corps le sS mai 1802 dans les catacombes de sainte Priscille. C*est de cette modeste chapelle que le culte de la jeune martyre a rayonné dans le monde catholique. C'est là, aux pieds de l'image de la chère petite sainte, comme il l'appelait, que le Curé d'Ars envoyait ceux qui venaient lui demander à lui-même la santé du corps ou de l'âme ; et c'est là que beaucoup de ces infortunés ont laissé leurs maux, c'est là que les autres ont entendu la parole fortifiante qui leur a permis de reprendre, sans y succomber, le fardeau d'une vie doaloureuse. Mais le temps n'e^» pas venu encore de parler des grandes choses qui se firent dans ces petites chapelles, et avant que l'église d'Ars reçût la visite des pèlerins de la France entière, il
fallait que son curé sût y conduire ses propres paroissiens.
Ne croyant pas qu'il pût tout faire lui-même, il essaya de discerner les bonnes volontés qui ne demandaient qu'à être réveillées ; il les secoua de leur torpeur, puis, les groupant en faisceaux pour centupler leur force, il fit pour les hommes une Confrérie du Saint-Sacrement et pour les femmes une Confrérie du Rosaire.
La Confrérie du Rosaire eut à sa tête des âmes d'élite : Mlle Pignault, Claudine Renard, MlleLacon, modestes femmes, devant qui l'historien du Curé d'Ars s'incline avec respect parce qu'elles furent les ouvrières jamais lassées de son héroïque charité, et dont il recueille pieusement les noms obscurs pour que sur eux rejaillisse un peu de la gloire qui entoure le nom de M. Vianney; Mlle d'Ars, grande dame, plus grande chrétienne, d'une famille ancienne dont les nombreux rameaux couvrent encore toute la région lyonnaise et dont les membres s'estiment aujourd'hui moins honorés par la distinction de leurs alliances que parce qu'une pieuse fille de leur nom fut l'auxiliaire du Curé d'Ars.
Quand il l'avait envoyé dans sa paroisse, M. Courbon avait dit à M. Vianney : < Vous aurez là-bas beaucoup de peine; mais vous serez aidé par une brave demoiselle. » Elle était brave, en effet, au plus noble sens du mot : pendant la Révolution sa mère et elle avaient trouvé tout naturel de rester dans leur château d'Ars; ;la Terreur elle-même ne les en avait pas délogées. En 1818 elle avait soixante-quatre ans. Restée très alerte, instruite, vive d'esprit, causant bien, écrivant d'une plume agréable, elle aurait fait grande figure dans le monde,
LA RÉFORME DE LA PAROISSE D'ARS. (â
si elle eût suivi son frère à Paris ; mais elle n'avait plus d'autre ambition que de se bien préparer à la mort. Elle ne quittait jamais Ars. Ses aumônes, que la modestie de son train de maison permettait de rendre princières, s'étendaient jusqu'à Villefranche. Elle avait la dévotion intelligente des siècles passés et récitait chaque jour son bréviaire avec son vieux domestique Saint-Phal. Elle fut la première personne d'Ars qui prévit que les vertus de M. Vianney atteindraient un deg^é héroïque, et de toutes les âmes qu'il engagea à sa suite dans les voies de la 'perfection, ce fut sans doute Mlle d'Ars qui approcha le plus de la sainteté. ^^
Chez les hommes, M. Vianney rencontra aussi des appuis et des consolations. Il y en eut un qui fit, pendant toute sa vie, la consola** n de son curé e* dont le souvenir lui demeura si cher qu'il ne cessait de le proposer à l'admiration de sa paroisse. C'était un vieux paysan qui entrait chaque jour à l'église quand il allait aux champs et qui y entrait encore quand il en revenait. Il restait là un long moment, le corps immobile, la bouche muette, l'œil fixé sur le tabernacle.
« Père ChafiFangeon, lui demanda un jour M. Vianney, étonné de ne jamais voir ses lèvres s'entr'ouvrir, que dites-vous donc à Notre-Seigneur pendant vos visites ?
— Je ne lui dis rien et il ne me dit rien; mais je l'avise et il m'avise. »
Combien de fois le Curé d'Ars n'a-t-il pas cité dans ses catéchismes le naïf et subhme mot par où ce cultivateur des Bombes avait essayé d'expliquer l'intimité des conversations intérieures dont Jésus- Christ daignait récompenser son amour I
L'église du village recevait souvent un autre visiteur, quand, du moins, il résidait dans le pays : c'était le vicomte d'Ars, frère de Mlle d'Ars. Il passait la plus grande partie de l'année à Paris ; mais chacun de ses voyages à Ars faisait une grande impression, parce qu'à son départ il laissait toujours l'église enrichie de quelque don magnifique, les familles pauvres abondamment pourvues de vêtements chauds pour tout l'hiver, la paroisse entière édifiée de sa piété sans afiPectation.
M. Vianney trouva un collaborateur plus précieux encore en M. Mandy, maire d'Ars. C'était un simple paysan, peu instruit, mais d'un rare bon sens; un excellent administrateur, qui sut, avec les ressources d'un modeste budget, faire dans son petit village des travaux importants; un homme d'une grande autorité morale, qui travailla de tout son pouvoir a purger sa commune du fléau de l'ivrognerie. Il reconnut de bonne heure la sainteté extraordinaire de son nouveau concitoyen, et il nous a laissé un témoignage touchant de la vénération qu'elle lui inspirait : il prit, en ejffet, l'habitude de ne jamais enregistrer les dépenses faites pour l'église sans qualifier son curé du titre de saint; et ainsi, quelques mois après son arrivée dans sa paroisse, M. Vianney, sur les livres officiels de la commune, était déjà appelé à plusieurs reprises « le saint curé d'Ars ».
Si zélé que fût l'état-major dont il avait su s'entourer, si actif qu'il fût lui-même, M. Vianney attendait cependant tout de Dieu. Il avait lu dans l'Évangile que les disciples n'ayant pu guérir un possédé, Jésus leur avait dit : k Ce genre de démon n'est chassé gue par la prière et par le jeûne. » C'est ce
qu'il rappelait à un de ses confrères, qui s'attristait de n'avoir obtenu aucun résultat dans sa paroisse et qui prétendait avoir pourtant tout fait : « Vous avez tout fait? Est-ce bien sûr? Avez-vous jeûné? Avezvous fait l'aumône? Avez-vous prié? » M. Vianney, en parlant ainsi, livrait le secret de la puissance merveilleuse de son apostolat.
Ses pénitences et ses aumônes furent, dès son arrivée à Ars, prodigieuses. Mais il était si humble, il pratiquait si fidèlement le précepte de laisser ignorer à sa main gauche les libéralités faites par sa main droite, que personne ne saura jamais icibas tout ce que cette main droite a donné, et pendant assez longtemps, ses meilleurs paroissiens vécurent à ses côtés sans se douter qu'il égalait, dans ses austérités, les ermites du désert.
Mlle d'Ars lui servait d'intendant : elle lui fournissait le vin, la viande, les légumes, le bois, toutes les grosses provisions. Sur ses livres de raison, tenus avec un ordre exemplaire, elle notait tout ce qu'elle envoyait à la cure, et à quelles conditions : il y avait des choses que M. Vianney payait, d'autres qu'elle lui donnait; car il n'eut d'abord que 5oo francs de traitement, Ars étant une simple chapelle auxiliaire de la paroisse de Misérieux, et les habitants s'étant engagés à nourrir leur curé. Or, si l'on se fie aux livres de Mlle d'Ars, on croira que la maison de M. Vianney était pourvue de tout ce qui était nécessaire à une vie convenable, et même confortable.
Cependant, dans cette maison où ses fournisseurs s'imaginaient que rien ne manquait, la plus jeune sœur du curé, Marguerite, tomba un jour à î'improviste, accompagnée de Mme Bibost, d'Écully, Tex-
cellente femme qui, pendant qu'il faisait ses études^ avait pris soin de son linge et de ses vêtements. C'était l'année même de son installation. A la vue de ces convives, qui ne s'étaient pas fait annoncer, M. Vianney parut embarrassé. « Mes enfants, dit-il, vous allez faire un mauvais dîner. » Les visiteuses entrèrent à la cuisine. Elles trouvèrent, dans une marmite, des pommes de terre froides qui commençaient à moisir. M. Vianney en prit une, la pela et la mangea : « Elles sont encore bonnes, » dit-il. Mais sa sœur n'eut pas le courage d'y toucher. Elle fit des mâtefaims^ avec un peu de farine qu'elle découvrit dans un coin. Il n'y avait rien d'autre dans la cuisine, et à la cave le vin manquait. M. Vianney faisait bien des provisions comme un autre, mais les siennes n'entraient chez lui que pour être immédiatement portées chez les pauvres gens.
Il ne gardait pour lui que juste ce qui était indispensable pour ne pas mourir de faim. Encore, s'il n'avait rien d'autre à donner, donnait-il même cela ; car il avait pris à la lettre le conseil évangélique : « Ne vous mettez pas en peine de votre nourriture ; votre Père céleste y pourvoiera. » Un soir, c'était peu après son installation, M. Mandy ayant frappé à sa porte, il apparut pâle comme un cadavre : < Vous êtes malade, monsieur le curé? — Ah, mon ami! vous me sauvez la vie : je n'ai rien à manger. » M. Mandy courut chercher un pain. Il y avait trois jours (en disant trois, je dis la stricte vérité) qu'un pauvre, qui avait faim, avait emporté les dernières provisions de la cure.
I. C'est ainsi qu'on appelle les crêpes dans le Lyonnais, eu on les mange sans les sucrer.
M. Vianney vivait de rien. Catherine Las^agne, Tun des témoins de sa vie, lui a plusieurs fois entendu dire, quand il était préoccupé d'avoir à nourrir les jeunes filles de sa Providence : a Que j'étais heureux dans les premiers temps ! Je n'avais pai tout ce monde sur les brasj j'étais seul. Quand je voulais dîner, je ne perdais pas beaucoup de temps. Trois mâtefaims faisaient l'affaire. Pendant que j% cuisais le second, je mangeais le premier; pendant que je mangeais le second, je cuisais le troisième. J'achevais mon repas en rangeant ma poêle et mon feu ; et je buvais là-dessus un peu d'eau. »
Si l'on s'imaginait, après cela, que le Curé d'Ars faisait tous les jours un dîner aussi succulent, on se tromperait étrangement. Il ne se donnait la peine de préparer des mâtefaims que lorsqu'il se vovait contraint par la faiblesse à prendre une nourriture plus substantielle. Son repas — il n'en faisait qu'un seul par jour — se composait en général de pommes de terre cuites à l'eau, et qu'il mangeait froides six jours sur sept; car il faisait bouillir toute la provision de la semaine à la fois. Les derniers jours, il y avait souvent de la mousse dans la marmite.
Il prenait volontiers comme dessert une croûte de pain sec ayant traîné dans la besace d'un mendiant et qu'il lui avait payée plus cher qu'il n'eût payé du pain frais à un boulanger. Il avait emprunté oette pratique, où sa charité et son esprit de mortification trouvaient également leur affaire, à sainte Frauçoise Romaine, et, comme elle, quand il mangeait le pain des pauvres, il était aussi heureux que s'il eût été invité à la table de Jésus-Christ.
Trop charitable pour imposer aux autres le régime qu'il avait adopté, trop ennemi, d'ailleurs, de l'osten-
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tation pour aimer que ses austérités eussent des témoins, il renonçait à ses habitudes quand il recevait ses confrères et surtout ses parents. Il faisait alors préparer un repas convenable, découpait, versait à boire, encourageait à manger, mangeait lui-même de tout. Et il arrivait cette chose piquante : à la table du Curé d'Ars, c'était lui qui mangeait par vertu et c'étaient ses convives qui oubliaient de manger, parce que la conversation de leur hôte les transportait au Paradis. « Quand on était à Ars, disaient ses nièces, c'était comme le jour de la première communion : on n'avait plus faim. »
Il se dépouillait de son linge et de ses vêtements, comme de ses provisions. Tout son trousseau 's'en alla rapidement pièce à pièce. Claudine Renard essaya de le renouveler; elle y perdit sa peine. En vain prit-elle la précaution de ne lui rendre son linge, qu'elle était chargée de blanchir, qu'au fur et à mesure de ses besoins ; M. Vianney , voyant qu'il n'avait plus rien dans son armoire, se mit à donner ce qu'il avait sur le corps. Un jour, il est abordé par un malheureux qui n'était pas chaussé et avait les pieds en sang : il lui donne ses souliers et ses bas, puis rentre pieds nus à la cure. Un autre jour, ayant vainement fouillé dans ses poches, où la charité avait déjà fait le vide : « Prenez toujours ceci, mon ami », dit-il à celui qui lui demande l'aumône, et il lui tend le seul objet qui lui reste, son mouchoir de poche. Un soir, il rentrait de Trévoux, où il prenait part à la mission dont nous parlerons bientôt. Ses confrères, qui l'avaient vu si mal vêtu, l'avaient obligé à accepter une paire de belles culottes en velours. Au lieu dit des Bruyères, un homme en guenilles s'approche de lui, transi de froid, c Attendez un
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moment, mon ami, j> dit-il, et il disparaît derrière une haie. Un instant plus tard, la paire de culottes tout entière — car une paire de culottes ne peut se partager comme un manteau — avait changé de propriétaire. Quand les confrères de Trévoux demandèrent des nouvelles de leurs culottes, le nouveau saint Martin leur répondit : a Je les ai prêtées à fonds perdus à un pauvre que j'ai rencontré aux Bruyères. »
« Je n'ai jamais oublié mon manteau nulle part, » disait-il un jour. Il n'a jamais, en effet, possédé de manteau, et il n'avait jamais qu'une seule soutane à la fois, ayant pris à la lettre le conseil que Jésus doBna à ses disciples quand il les envoya par la Judée : < Vous n'aurez qu'une tunique ». Cette soutane, robe d'hiver, robe d'été, durait toujours plusieurs années.
Ses confrères lui faisaient souvent des représentations, craignant que sa tenue ne compromît la dignité du caractère sacerdotal. Ils oubliaient que lorsque M. Vincent montait l'escalier du Louvre portant sous le bras un feutre râpé, sur le dos une robe rouge d'usure, aux pieds de gros souliers de paysan, tous les chapeaux se soulevaient, toutes les têtes s'inclinaient.
Bientôt les censeurs du Curé d'Ars purent se convaincre par leurs propres yeux de l'émotion que soulève partout sur son passage l'habit rapiécé des héros de la charité. Un jour, en 1822, pour citer une anecdote entre cent autres, M. Vianney entrait au petit séminaire de Meximieux où il allait voir son ancien condisciple, M. Loras, qui en était supérieur. C'était pendant la récréation. A peine eut-il mis le pied dans la cour, raconte un témoin du procès de
béatification, que tous les jeux cessèrent et qu'il se fit un silence religieux. « Qu'est-ce qu'il y a donc ? » demanda quelqu'un. « C'est monsieur le curé d'Ars, > fut-il répondu, et ce mot expliquait tout.
Il n'eut bientôt plus de lit, ou du moins il n'eut plus que l'apparence d'un lit. Détestant plus que tout l'affectation de la vertu, il aimait à citer l'exemple de saint Charles Borromée, qui, bien loin de publier ses austérités comme le publicain, paraissait vivre comme un homme de son rang : « il avait un beau lit de cardinal que tout le monde voyait; mais, à côté, il y en avait un qu'on ne voyait pas, qui était fait de fagots de bois : c'était celui dont il se servait* » . M. Vianney faisait comme saint Charles. Mais, comme il n'était pas cardinal, c'était le même lit qui devait donner à ses visiteurs l'illusion qu'il avait une couche convenable et lui servir d'instrument de pénitence. Ce lit, quand il était garni de ses draps, n'attirait pas autrement l'attention. Mais le matelas ayant émigré chez un pauvre malade et le traversin l'ayant bientôt suivi, il n'y avait sous ces draps, pour soutenir la tête qu'un peu de paille et pour soutenir le corps qu'une paillasse très plate posée sur des fagots. C'est la découverte que firent Marguerite Vianey et Madame Bibost au cours de leur visite. Obligé de les laisser seules un instant, M. Vianney leur avait, dit que sa chambre était faite et qu'elles n'avaient pas besoin d'y monter. Elles y montèrent cependant et, soupçonnant les mortifications auxquelles il se livrait, elles défirent son lit; mais elles le refirent tel qu'il était, pour ne pas affliger le saint curé.
Comme M. Vianney faisait lui-même sa chambre
I. Esprit du Curé éPAr$^ catéchisme swr les fertut cardinales.
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et que personne sauf lui ne couchait à la cure, ses paroissiens ne connurent jamais ses austérités que par des indiscrétions. Mais une fois que leur curiosité fut éveillée dans ce sens, ils exercèrent pour la satisfaire un véritable espionnage et ils parvinrent à savoir que leur curé se flagellait comme un trappiste, couchait souvent sur le sol de son grenier avec une pierre pour oreiller, s'imposait des jeûnes effrayants.
Plus tard, son prêtre auxiliaire, l'interrogeant sur cette époque de sa vie, lui tendit un piège où il tomba naïvement. — « Monsieur le curé, on raconte qu'autrefois vous restiez facilement huit jours sans manger. — Oh! non, mon ami, on a exagéré. Le plus que j'aie fait, c'est de passer une semaine avec trois repas. »
Il offrait toutes ces mortifications à Dieu pour le salut de ses paroissiens, les multipliant et les aggravant quand il avait une grâce importante à demander, quand les Pâques approchaient, quand il avait découvert un abus à réformer, quand il voulait arracher à leurs mauvaises habitudes des pécheurs endurcis ou après leur conversion expier leurs fautes et obtenir leur persévérancer^
Au jeûne il joignait la prière, suivant le précepte divin. A deux heures, il était levé et récitait l'office de la nuit, puis entrait en oraison. A quatre heures, il était à l'église, adorant le Saint-Sacrement. Il n'en sortait guère qu'à midi, ayant dépensé sa matinée à faire le catéchisme, à dire sa messe, à s'y préparer, à faire son action de grâces. Et c'était au cours de la journée une série de pieuses pratiques, comme de saluer d'un Ai^e Maria chaque heure nouvelle, — il s'y était engagé par vœu, — comme de méditer, en lisant les diverses parties de son office, sur la Passion
de Jésus-Christ. Et c*étaient d'incessantes invocations à Dieu, vers qui tout le ramenait, le grain qu'on semait, Toiseau qui chantait, le buisson qui fleurissait.
A tant d'amour qu'est-ce qui pouvait être refusé? < Ohl que de grâces Notre-Seigneur m'accordait dans ce temps-là! avouait un jour M. Vianney en parlant des cinq ou six premières années de son apostolat à Ars. J'obtenais de lui tout ce que je voulais. » Il obtenait, en effet, tout ce qu'il voulait. Or, comme il ne voulait rien de moins que de ramener au bercail tout son troupeau, il ne cessa d'importuner Notre-Seigneur de ses prières que lorsqu'il n'y eut plus à Ars une seule brebis égarée.
Alors, il ne se reposa pas, mais, voyant que Dieu était aimé dans ce petit coin de terre, son zèle s'y sentit à l'étroit.
Il le mit au service de ses confrères du voisinage et ce fut lui qui fit les intérims, remplaça les absents, assista les malades.
Les missions offrirent un autre champ à son activité. Et il y en eut une où l'empire qu'il exerçait sur les âmes se manifesta avec tant d'éclat que sa vie en fut changée. Ce fut la mission donnée à Trévoux dans les premiers jours de 1828 par les prêtres de la maison des Chartreux. M. Ballet, qui la dirigeait, avait connu M. Vianney au séminaire : il lui demanda son aide pour les confessions. A quel attrait cédèrent les premières personnes qui allèrent s'agenouiller aux pieds de ce petit curé de campagne ? Peut-être ne le savaient-elles pas très bien elles-mêmes. Mais elles se relevèrent si réconfortées qu'elles adressèrent tous leurs amis à celte source de vie. Bientôt ce fut M. Vianney qui confessa presque tout le monde, surtout dans les classes éclairées. La mission dura
cinq semaines et pendant ces cinq semaines il ne fut bruit à Trévoux sinon des lumières extraordinaires que le Curé d'Ars avait reçues pour la direction des consciences. Le jour qui précéda la clôture, il resta plus de vingt heures au confessionnal : à deux heures du matin, son hôte, M. Morel, chef d'institution à Trévoux, son ancien condisciple de Verrières, vint l'en arracher de force et le porta tout défaillant sur son lit : deux heures plus tard, le confesseur était de nouveau à son poste.
Dès lors, le Curé d'Ars fut l'apôtre des Dombes et du bas Beaujolais. Tous les curés se disputèrent cet ouvrier qui, comme le disait l'un d'eux, faisait tant de travail et mangeait si peu. A Montmerle, à Saint- Trivier, à Savigneux, à Chaneins, à Saint-Bernard, il fit faire le jubilé de 1826. On conte que dans cette dernière paroisse des domestiques de ferme, à qui leurs maîtres n'avaient pas permis de suivre tous les exercices alléguant la presse du travail, offrirent d'abandonner une partie de leurs gages plutôt que de manquer un seul sermon du missionnaire.
Et tel fut le succès de cet apostolat que les âmes tourmentées n'attendirent plus que l'apôtre vînt à elles : elles allèrent le chercher. Les premiers pèlerins indiquèrent à d'autres le chemin : bientôt les routes qui menaient à Ars furent couvertes de monde. Il y vint plus de vingt mille personnes par an quand le bruit se fut répandu des choses merveilleuses qui s'y passaient\
I. Le chifiFre de vingt mille est celui que donne le «ouspréfet de Trévoux dans le rapport où il demande la croix delà Légion d'honneur pour le Curé d'Ars (a8 juin i855)«