‹ Le bienheureux curé d'ArsChapitre 5 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA € PR0\1DENCE ^ d\rS ET LES GRANDES ipRKUVES DU BIENHEUREUX

Aucune période ne fut peut-être plus intéressante, dans la vie du Curé d'Ars, que les dix années pendant lesquelles, des paroisses voisines, puis de toute la région lyonnaise, puis de la France entière et de l'étranger, des hommes de toute condition commencèrent à venir lui confesser leurs fautes et solliciter ses conseils : ce fut pour lui l'époque des grandes grâces, et ce fut aussi celle des grandes épreuves, qui en sont la rançon habituelle; ce fut alors qu'il devint un saint au véritable sens du mot. Mais, de toutes les périodes de sa vie, c'est aussi celle sur laquelle nous avons trouvé le moins de renseignements nouveaux; nous ne pouvons donc guère faire ici autre chose que résumer, en les contrôlant, ses premiers historiens.

Plusieurs des événements qui rendent, pendant ces dix années, sa vie si merveilleuse se rattachent à la création et au développement d'un orphelinat) qu'il établit à Ars sous le nom de Providence.

La fondation de cette œuvre réalisa pour lui un double vœu.

Il souffrait trop d'avoir fait lui-même de mauvaises

éludes pour ne pas être vivement préoccupé du problème de Téducation populaire. Dès son arrivée a Ars (nous avons appris par les livres de raison de Mlle d'Ars ce fait intéressant et peu connu), il distribua des livres en abondance, ne croyant pas qu'il pût rien donner de meilleur qu'un peu de savoir. Mais dans combien de maisons ce genre d'aumône était impossible 1 II y avait alors à Ars, comme dans toutes les campagnes eu France, tant d'illettrés ! Aussi M. Vianney rêvait-il d'ouvrir des écoles dans sa paroisse, et qui fussent gratuites.

Il forma un autre souhait en parcourant les Dombes pendant qu'il remplaçait ses confrères malades. Dans les fermes de ce grand plateau insalubre, où le sol use vite ses ouvriers, il rencontrait souvent des enfants qui n'avaient plus ni père ni mère. Il en rencontrait beaucoup aussi que leurs parents avaient abandonnés. Il en gémissait et quand il se rappelait que saint Vincent de Paul avait été avant lui curé dans ce pays, il priait sans doute le patron des orphelins de lui inspirer les moyens d'arracher k la misère quelques-uns de ces enfants, de préférence les filles, parce qu'elles étaient plus exposées.

Il ne traversait jamais la place de son village sans jeter un œil d'envie sur une maison qui par sa propreté lui paraissait assez bien convenir à l'installation d'une école de filles et d'un orphelinat.

Malgré le désir qu'il avait de l'acquérir, il ne s'y décida point à la légère. Il réfléchit longuement et pria beaucoup. Mais quand l'œuvre lui sembla réalisable, il acheta la maison convoitée. On s'est trompé en racontant qu'à cette occasion il vendit les immeubles qu'il possédait à Dardilly : car il n'y

posséda jamais de biens, ayant reçu pour sa part dans l'héritage paternel une pension viagère de trois ents francs qui lui fut payée régulièrement jusqu'à sa mort. Ce qui est possible, c'est que pour acquérir la maison de la Providence il ait engagé d'avance plusieurs années de sa pension.

T/œuvre avait un logis, il lui fallait des directrices. 1. Vianney prit une détermination qui parut bien étrange à ses confrères. Mais, comme il recevait parfois des lumières sur l'avenir, peut-être voulutil montrer aux curés qui vivraient un demi-siècle après lui ce qu'ils pourraient faire quand ils seraient privés de leurs auxiliaires habituelles : au lieu de demander le concours d'une congrégation, il s'adressa à des laïques*.

Il choisit dans sa paroisse deux jeunes filles qui se distinguaient par leur intelligence, par leurs vertus et, qualité essentielle à ses yeux, par leur sens pratique, Benoite Lardet et Catherine Lassagne. Il les envoya pendant un an chez les sœurs de Fareins pour qu'elles vissent de près fonctionner une école ; puis, les rappelant à Ars, il leur confia la direction de son œuvre, sans les lier par des vœux.

Elles répondirent à sa confiance. Suivant son expression, Benoite fut la tête et Catherine le cœur. Une compagne fut bientôt adjointe aux deux direc-

I. Des dames veuves, ayant fonde à Lyon, sous le nom à'' Œuvre des Dames du Calvaire, un hospice pour les maladies incurables — une des plus belles œuvres qu'ait créées la charité lyonnaise — firent demander au Curé d'Ars si elles devaient prendre l'habit religieux. Il leur conseilla non seulement de rester laïques, mais puisqu'elles étaient des femme$ du monde de a faire un peu de toilette ».

trices, Jeanne-Marie Chaney : elle fut spécialement] chargée des gros ouvrages.

Les débuts furent très modestes. On ouvrit] d'abord une école gratuite pour les petites filles dei la paroisse. On y admit ensuite, autant que le local] le permettait, quelques enfants des paroisses voisines, à la condition qu'elles se nourriraient à leurs] frais. Comme c'était surtout des orphelines pauvres qu'on voulait avoir, on en reçut deux ou trois, dès qu'on le put. Le nombre augmenta peu à peu avec les ressources. Bientôt, la place manquant, il fallut construire et M. Vianney, qui s'était fait menuisier pour restaurer les stalles de son église, voulut travailler aussi de ses propres mains à agrandir la maison des orphelines : il faisait le mortier, aidait à scier et à porter les pierres.

Aussitôt que la maison fut achevée, elle fut remplie, et pendant près d'un quart de siècle elle ne cessa point d'être pleine. Le nombre des pensionnaires n'était pas limité. On admettait tout ce qui se présentait, mais on accueillait de préférence les jeunes filles de quinze à dix-huit ans qui avaient jusque-là végété dans la misère et dans l'ignorance. On en recevait aussi de beaucoup plus jeunes, qu'on ne renvoyait jamais avant la première communion.

C'était une maison très originale par sa simplicité que cette Providence d'Ars. La même pièce servait de réfectoire, de salle d'études et d'ouvroir. Le jardin où l'on prenait les récréations était planté de choux pour mettre au potage. Il n'y avait pas d'uniforme : les enfants portaient les vêtements qu'elles possédaient à leur entrée ou que leur envoyait la charité. Il n'y avait pas davantage d'uniforme pour les esprits : chacun recevait rinstruction

appropriée à ses aptitudes. La plupart des orphelines apprenaient seulement à lire, à écrire, s compter, à coudre, à tricoter, à laver le linge et à le raccommoder. C'était là, en effet, ce qu'elles devaient savoir pour faire de bonnes servantes de fermes, et tel était le sort qui les attendait en général quand elles quittaient la maison vers leur vingtième année. Elles entraient quelquefois en service plus jeunes, mais pour l'été seulement; en hiver elles revenaient à la Providence, où elles se reposaient le corps et l'âme. Plus tard, beaucoup se mariaient ; quelques-unes se faisaient religieuses. Aux unes et aux autres, c'était M. Vianney qui tenait lieu de père : c'était lui qui donnait le trousseau, payait les frais, faisait les démarches ; c'était lui qui conseillait et encourageait; c'était vers lui qu'on accourait à toutes les difficultés.

Il associa étroitement la Providence à sa vie apostolique. Avait-il quelque grâce à demander, il mettait aussitôt les orphelines en prière, convaincu que leur pauvreté et leur jeunesse étaient deux titres qui les rendaient toutes-puissantes auprès de Dieu. Ce fut pour elles qu'il institua ces catéchismes fameux qui devaient plus tard décider ou commencer tant de conversions. Chaque jour, après le dîner de la communauté, il entrait dans la salle et s'asseyait sur le bord d'une table ; les enfants se groupaient autour de lui et il parlait pendant une heure. Devant cet auditoire qui ne l'intimidait point, il osa tout de suite parler sans préparation et, osant dire les choses comme elles lui venaient, il dépouilla sa parole de ce qu'elle avait conservé encore jusque-là d'artificiel et de concerté. Il fut lui-même, c'est-à-dire qu'il fut, comme nous essayerons de le

montrer pins loin, plein de couleur et d'onction. Les étrangers furent admis peu à peu à grossir l'auditoire. Leur nombre alla croissant et il fallut se transporter à l'église. Mais l'éloquence du catéchiste conserva les caractères qu'elle avait pris dans l'atmosphère naïve où elle s'était développée. Et ce fut le prix dont les orphelines de la Pros^idence payèrent à M. Vianney les bienfaits dont il les comblait : il leur donnait le pain du corps et la nourriture de l'âme; elles contribuèrent à faire de lui, sans qu'elles y songeassent et sans qu'il s'en doutât, un des orateurs les plus intéressants de son siècle. ^ ,. L'œuvre vécut pendant vingt-cinq ans, ayant comme principales ressources celles que la charité lui apportait au jour le jour. A l'origine, M. Vianney, avec un peu d'argent qu'il avait quêté, avait acquis quelques terres pour le compte des orphelines, et il les avait d'abord fait cultiver lui-même ; mais, comme le temps lui manquait pour s'en occuper utilement, il les céda au comte de Cibeins contre une rente annuelle. Ce revenu était toutefois bien insuffisant pour nourrir soixante à quatrevingts jeunes filles de la campagne qui avaient bon appétit, et M. Vianney dut s'en remettre à la Providence divine.

Elle n'oublia pas tout ce qu'il avait fait pour donner un abri à des enfants sans foyer. Elle fut pour lui d'une libéralité inépuisable, comme elle l'avait été pour saint Gaétan et pour saint Vincent de Paul, comme elle l'est pour tous les saints qui ont un amour héroïque des pauvres : par cent canaux mystérieux, elle lui envoyait à point nommé tout ce qui lui était nécessaire.

Un jour, il devait payer dans la journée une

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quantité considérable de blé et, comme il avait déjà obtenu un long délai de son créancier, il ne pouvait en demander un autre. Il prit son bâton et s'en fut dans la campagne, récitant son chapelet. Au eut du bois qui limite la paroisse du côté de Juis me femme Faborda : « Etes-vous M. le curé d'Ars? — Oui, ma bonne. — Voici de l'argent qu'on m'a chargée de vous remettre. — Sont-ce des messes? — Non, on se recommande seulement à vos prières. » La femme s'éloigna sans s'être nommée et le blé fut payé.

Un autre jour, M. Vianney dit à l'abbé Tailhades, qui lui servit d'auxiliaire pendant quelques mois, comme nous le conterons plus loin : « Je suis bien ennuyé, je dois plus de trois mille francs. Ah ! il faut bien prendre garde aux dettes. — Allons, monsieur le curé, répondit son interlocuteur, soyez tranquille : le bon Dieu arrangera tout cela. > Le lendemain, au sortir du catéchisme, le Curé d'Ars dit à l'abbé, après avoir échangé quelques mots avec lui : « Je vous quitte ; je vais compter mon argent. » Un moment après, il vint le rejoindre, tout joyeux, c Eh bien ! lui dit-il, nous avons de l'argent, beaucoup d'argent. J'étais ce matin tout cousu d'or. Le poids en était si lourd que j'avais de la peine à marcher. Mes poches ballottaient ; j'étais obligé de les soutenir de mes deux mains. » Comme l'abbé Tailhades lui demandait où il avait trouvé tant d'argent, il se contenta de répondre : « Je l'ai bien trouvé quelque part. » Ses bienfaiteurs lui avaient demandé sans doute de cacher leur nom. Peut-être l'ignoraitil; car, c'étaient souvent des mains vraiment chrétiennes qui versaient leur aumône dans les siennes ; elles ne voulaient pas être connues, même de lui, et,

trop modeste lui-même pour ne pas aimer la modestie chez les autres, il ne cherchait jamais à découvrir, quand on ne la lui révélait pas spontanément, la source des générosités dont on le faisait l'instrument.

A chaque instant la Providence lui adressait ainsi par des mandataires discrets les sommes dont il avait besoin. Aussi, malgré son humilité, ne pouvait-il s'empêcher de dire quand on lui rappelait tous ces bienfaits : < Oui, nous sommes bien un peu les enfants gâtés du bon Dieu. »

Dieu lui donna-t-il des signes plus marqués encore de son affection? Fit-il pour lui ce qu'il fait en général pour les grands héros de la charité ? Pour montrer que Tœuvre entreprise était selon son cœur, voulut-il la soutenir parfois en se passant de tout intermédiaire humain ? Cela n'est pas douteux.

Parmi les faits que Ton cite, il en est un qui eut un grand retentissement. Le Curé d'Ars, qui ne parlait point des autres merveilles faites en sa faveur, a au contraire raconté plusieurs fois celle-ci, parce que, dans la profondeur de son humilité, il y vit, non une récompense de sa charité, mais une punition de son manque de foi. Voici le fait d'après ses propres récits.

Le pain manquait. Il n'y avait plus de blé. Il n'y avait plus d'argent. Les personnes auxquelles M. Vianney s'adressait d'habitude dans les heures difficiles furent en vaiiL sollicitées : elle étaient à bout de ressources ou à bout de générosité. Il se crut abandonné de Dieu et se sentit malheureux comme il ne l'avait encore été qu'une seule fois dans sa vie : c'était quand après avoir commencé ses études il avait désespéré de les achever jamais. Dans

son chagrin, il se rappela qu'à ce moment de détresse il avait eu recours avec succès à la protection de saint François Régis. Il prit donc des reliques du saint, monta dans son grenier et cacha le reliquaire dans la poignée de grains qui lui restait.

Le lendemain, les directrices de la Proçidence vinrent lui dire qu'elles n'avaient rien à manger. « Nous allons donc renvoyer nos pauvres enfants, » répondit-il en pleurant. Cependant il monta lentement à son grenier, accompagné de Jeanne-Marie Chaney ; il ouvrit la porte avec anxiété : le grenier était plein.

Si l'un des signes où l'on reconnaît la sainteté d'un homme est l'humilité de son attitude devant les grandes faveurs divines, le Curé d'Ars montra bien à ce moment qu'il était un véritable saint. Tout joyeux qu'il fût d'avoir de quoi nourrir sa famille, il baissa la tête, comme un enfant pris en faute. Il s'en fut lui-même porter la nouvelle aux orphelines et, loin de se vanter d'un fait qui attestait l'estime où Dieu tenait ses vertus, le récit qu'il en fit ressembla à une confession : « Je m'étais défié du bon Dieu, mes pauvres petites, leur dit-il. Je voulais vous renvoyer. Il m'a bien puni. » On devine que le Bienheureux fut seul à croire qu'il venait de recevoir une leçon.

Toute la paroisse monta voir le blé et Tévénement fit dans la région un bruit énorme.

A quelques années de là, l'évêque de Bellay, Mgr Dévie, étant à Ars, demanda à visiter le presbytère. Il entra au grenier sans affectation et posant sa main au hasard contre le mur il dit du ton le plus naturel : « C'était jusqu'ici que venait le blé ? — Non, Monseigneur, répondit M. Vianney qui ne

oompritpasle but delà question, c'était jusque-la ; » et il mit la main plus haut. L'évêque descendit sans faire une réflexion; il considérait le Curé d'Ars comme un saint et craignait d'offenser son humilité : ii avait voulu simplement tenir de ses propres lèvres l'aveu du fait extraordinaire dont tant de personnes lui avaient parlé.

Les grandes grâces dans la vie des saints ne vont pas sans de grandes épreuves, qui les accompagnent ou le plus souvent les précèdent. Aussi les souffrances ne furent-elles point ménagées à M. Viannej. Pendant dix ans environ, il fut critiqué, outragé, soupçonné, calomnié, menacé avec la dernière violence, et tout ce qu'il était possible de faire, on le fit, pour le dégoûter de ses saintes habitudes, pour entraver son apostolat et ruiner ses œuvres.

Les premières attaques vinrent de ses confrères. Tant qu'il s'était borné à les remplacer pendant leurs maladies et à prêcher des missions dans leurs églises, ils n'avaient point eu, nous l'avons dit, de termes assez vifs pour louer son zèle. Mais, quand ils virent leurs paroissiens affluer chez lui, alors ce même zèle leur parut fort indiscret et ils commencèrent à murmurer.

Eh quoi 1 la direction des âmes qui leur étaient confiées allait donc leur être disputée par un prêtre ignorant ? Ne savait-on pas qu'il avait eu toutes les peines du monde à apprendre un peu de latin et qu'il avait failli être renvoyé du grand séminaire ? Est-ce qu'i( ne leur suffisait pas d'ailleurs, pour être confirmés dans leurs appréhensions, d'avoir eu affaire à certains des habitués d'Ars ? On ne trouvait plus chez eux aucune docilité : contre les conseils de leur confesseur

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ordinaire ils invoquaient avec entêtement les avis du Curé d'Ars. Et puis, quelle existence originale que la sienne 1 En quel temps croyait-il vivre ? Est-ce qu'il ne voyait pas que l'excès de ses austérités ne tarderait pas, en un siècle railleur, à faire hausser les épaules et à compromettre la réputation du clergé ? Et que penser de son orphelinat, où rien ne se passait comme ailleurs, où l'on poussait l'abandon à la Providence jusqu'à une folle témérité ?

Yoilà -ce qui se disait couramment dans les cures de la Bresse, et ce n'était pas toujours une vulgaire jalousie qui inspirait ces propos. Le souvenir que ses condisciples avaient conservé des médiocres études de M. Vianney, le mépris avec lequel il parlait sans cesse de lui-même, le silence qu'il faisait sur les succès de son apostolat, enfin, et surtout peut-être, l'enthousiasme maladroit avec lequel des personnes trop pleines d'imagination prônaient, en revenant d'Ars, les vertus du nouveau saint, tout cela était bien fait pour nourrir les préventions. Beaucoup de ceux qui le dénigraient le faisaient donc en toute bonne foi, et ils le faisaient avec d'autant plus d'ardeur qu'ils croyaient rendre un service signalé à la religion.

Des propos on passa vite aux actes, et ce qui se disait d'abord le sourire aux lèvres entre confrères, on le répéta sérieusement aux fidèles. Des curés défendirent à leurs paroissiens, sous peine de refus d'absolution, d'aller se confesser à Ars. Un grand nombre signalèrent dans leurs prônes les dangers d'une direction mal éclairée, « Dans ce temps-là, disait plus tard M. Vianney, en parlant de ces années de persécution, on laissait reposer l'Évangile dans les chaires et, parla, tout autour, on prêchait sur le pauvre curé d'Ars. »

Comme ces prédications ne produisirent pas tout l'effet attendu, o;i résolut, pour arrêter le flot montant des pèlerins, de faire appel à l'autorité diocésaine. De divers côtés l'évêque de Belley* reçut des rapports très malveillants sur le Curé d'Ars. Un groupe important de curés crut même devoir lui dénoncer dans une lettre collective le zèle inconsidéré d'un de ses prêtres , dont l'incapacité faisait courir à la foi les plus graves périls.

Cependant M. Vianney n'ignorait rien de ce qui se disait, ni de ce qui se tramait contre lui. Des confrères vinrent le lui répéter en face, croyant être charitables. D'autres le lui écrivirent. Quand une démarche collective fut faite auprès de l'évêque pour obtenir qu'on lui enlevât son poste, il en fut aussitôt informé par une lettre officieuse d'une dureté inconcevable.

Il ne fut point surpris d'être jugé sévèrement; car, on ne pouvait dire de lui autant de mal qu'il en pensait lui-même et il ne douta point que la disgrâce dont on le menaçait ne fût très prochaine. Il s'attendait même aux piresrigueurs : à être interdit par son évêque, à être chassé de sa cure à coups de bâton par ses paroissiens. « Il me semblait, disait-il plus tard, que tout le monde aurait dû me faire les cornes pour avoir osé demeurer si longtemps dans une paroisse où j'étais un obstacle au bien. »

Il n'en avait pas moins le cœur trop aimant pour ne pas souffrir cruellement d'une épreuve si mortifiante, et qui lui venait de ses confrères. Mais il l'accepta avec une résignation parfaite, heureux que

1 . Le siège de Belley, supprimé par le Concordat, arait ^té restauré en i8a3. Le Curé d'Ars, depuis cette date, avait donc cessé d'appartenir au diocèse de Lyon.

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le dédain de ses pairs le délivrât de la crainte qu'il avait de perdre la tête quand il voyait la foule inclinée sous ses bénédictions, plus heureux encore de pouvoir se dire : a La croix est le don que Dieu fait à ses amis^. »

Plus tard, quand il parlait des croix dans ses catéchismes, on n'avait aucune peine à comprendre qu'il se reportait par la pensée à ces années douloureuses de son existence ; il y faisait même parfois des allusions directes. « Il faut demander l'amour des croix, disait-il un jour : alors elles deviennent douces. J'en ai fait l'expérience pendant quatre ou cinq ans (l'épreuve fut particulièrement pénible pendant quatre ou cinq ans, mais ne dura pas moins de dix). J'ai été bien calomnié, bien contredit, bien bousculé. Oh ! j'avais des croix; j'en avais presque plus que je n'en pouvais porter. Je me suis mis à demander l'amour des croix : alors je fus heureux. Je me dis : « Vraiment, il n'y a de bonheur que là. » Il ne faut jamais regarder d'où viennent les croix : elles viennent de Dieu. C'est toujours Dieu qui nous donne ce moyen de lui prouver notre amour*. J^"

Le Curé d'Ars n'exagérait pas en dJsant qu'il avait eu presque plus de croix qu'il n'en pojvait porter. Car, le monde s'était bientôt uni à ses confrères pour le persécuter ; et alors, il avait été en butte, non plus seulement aux préventions de la jalousie, mais aux calomnies de la haine la plus incompréhensible. Ses premiers accusateurs se moquaient de son ignorance, les nouveaux ne craignirent pas de soupçonner ses mœurs. Il reçut des lettres anonymes où on lui repro-

I* Esprit du Curé cCArs, catéchisme sur les souffrances. a. Id,

ehait des infamies en termes odieux. Le matin, quand il ouvrait la porte de sa cure, il y voyait collés des placards où on l'accusait d'avoir passé dans la débauche la nuit dont il venait de consacrer la plus grande partie à la prière et où Ton attribuait à la mauvaise conduite les rides que la pénitence avait creusées sur son front.

Ces bourreaux sans pudeur trouvaient grâce à ses yeux : il leur pardonnait et les excusait. Il savait bien qu'ils le calomniaient et il souffrait que Dieu fût offensé par leurs mensonges; mais il les défendait d'être méchants : c'étaient, à son avis, des hommes qui ne disaient pas tout à fait vrai, mais qui n'avaient point tort en prétendant qu'il ne valait rien. Il se réjouissait de tout ce que Dieu permettait qu'on dît contre lui, « voyant dans les condamnations du monde des bénédictions du ciel », fortifié par le mépris dont tant de gens l'abreuvaient contre la tentation de se complaire aux compliments des autres, consolé à la pensée qu'en le voyant « foulé aux pieds comme la boue du chemin » — c'est luimême qui s'exprima un jour ainsi -— son évêque n'hésiterait pas à le traiter comme il le méritait, c'est-à-dire, le mettrait à la porte de sa cure.

Ce qu'il y eut de plus beau dans son attitude, c'est que son zèle ne fut pas un instant ralenti par ces injustes attaques et qu'aucun de ses travaux ne se ressentit jamais des souffrances dont il était torturé. Il prêchait, confessait, donnait ses conseils avec autant de diligence que par le passé, et personne n'aurait soupçonné, à le voir exercer si ponctuellement les fonctions de son ministère, qu'il s'accusait sans cesse intérieurement d'être indigne de les exercer. A quelqu'un qui lui demandait plus

tard comment il avait pu conserver pendant ce long orag^e la paix nécessaire à raccomplisseinent de st devoirs, il répondit : « On Tait beaucoup plus pou» Dieu en faisant les choses sans plaisir et sans goût. C'est vrai que j'espérais tous les jours qu'on viendrait me chasser; mais, en attendant, je faisais comme si je n'avais jamais dû m'en aller. »

Cette sérénité paraîtra plus admirable encore, quand on saura que les persécutions des hommes ne le dispensèrent point d'être en butte aux obsessions infernales* et que celles-ci, tout en étant un cruel supplice par elles-mêmes, apportèrent un nouvel aliment aux méchants propos des hommes.

Prévenons-en tout de suite, en effet, ceux qui seront tentés de douter et de sourire à la lecture des pages suivantes : ils ne seront pas les premiers à le faire ; mais ils ne penseront ni ne diront rien que le monde n'ait déjà pensé et dit du vivant de notre héros, et le clergé lui-même avec plus d'entrain que le monde. Car le bruit que le Curé d'Ars

I. On a remarqué que si tous les saints reçoivent un lot de souffrances qui les purifie et les achemine à la perfection, il se fait du moins entre eux comme une équitable répartition : aux apôtres qui vivent parmi les hommes et pour convertir les hommes, comme saint François Régis, les persécutions des hommes ; aux ermites qui vivent, comme saint Antoine, dans la solitude et pour leur propre avancement, les persécutions diaboliques. Celles-ci ne furent pas épargnées au Curé d'Ars, bien qu'il fût surtout un homme apostolique, sans doute parce que son apostolat s'exerça dans des conditions qui ne le rendaient pas incompatible avec certaines habitudes de la vie solitaire : apôtre le jour, notre héros ne devenait-il pas pendant la nuit un véritable ermite? D'ailleurs, les persécutions infernales ne furent pas tout à fait pour lui ce qu'elles furent pour les grands ermites : elles tendirent surtout k contrarier sou apostolat.

était visité par les démons n'eut pas plus tôt com. mence a se répandre qu'un grand éclat de rire re tenta dans les cures d'alentour. Bientôt les bon, confrères vinrent expliquer au Bienheureux qu'i était un rêveur une imagination faible, un cerveai malade et que 1 antre d'où sortaient ses démons étail tout simplement la marmite où il laissait moisir se« pommes de terre. . Mon cher curé, lui disaient-ils. vivez comme tout le monde ; nourrissez-vous mieuxvotre tête guérira et vous verrez que ces diableries disparailront. »

Elles durèrent près de trente-cinq ans.

La tâche de décrire les tourments de ce lone' martyre a été rendue bien facile aux historiens df M. Vianney par ses propres confidences : ils n'ont qu a repéter ce que lui-même a mille fois raconté. II n était nen en effet, dont le Curé d'Ars parlât avec plus d'abandon, parce qu'il avouait aussi volontiers ce qu il supposait devoir l'humilier, au'il taisait ce qui pouvait lui valoir de l'estime. Quelles ont été les joies de sa vie intérieure ? On le sait

r •' ""m'! °'^ ' '"'" 1"" d'obscures et rares allusions. Mais, comme il ne voyait rien dans les obsessions infernales qui fût à son honneur, il répondait sans difficulté à toutes les questions qu'on u. adressait a ce sujet. . Le démon, lui disait un our un de ses auxiliaires, nous laisse, nous autres, bien tranquilles. - C'est, répondit M. Vianney que jous êtes bien sages. . Ce mot explique sll

Voici donc d'après ses récits, quels furent les débuts et quelles furent les tortures de cette grande épreuve. ^

11 fut d'abord intérieurement tenté de désespoir,

LA a PROVIDENCE » D'ARS. 71

et avec une extrême véhémence. Il se représentait sans cesse ses fautes passées et ses imperfections actuelles; il voyait le ciel fermé et l'enfer ouvert; son apostolat lui paraissait stérile. Ces pensées étaient pour lui d'autant plus douloureuses qu'il conserva pendant toute sa vie une foi très vive et qu'il n'avait aucun doute sur l'existence de ce paradis où il s'imaginait ne pouvoir atteindre. Elles étaient d'autant plus dangereuses qu'elles tendaient à paralyser son zèle, qui, sans qu'il le comprît, faisait déjà un bien immense. Mais, comme ces tentations furent incapables de le dégoûter de ses devoirs, le démon essaya d'autres moyens, j^

Bien loin d'être cet esprit faible, proie facile aux hallucinations, dont ses confrères s'étaient forgé l'idée, le Curé d'Ars était naturellement si peu crédule qu'il ne crut pas d'abord lui-même être obsédé par les démons ; ce fut seulement quand il eut vainement cherché une explication rationnelle aux premiers bruits étranges qui troublaient ses nuits qull en comprit la nature.

Un soir, il entendit heurter violemment à sa porte. Il ouvrit sa fenêtre et demanda : « Qui est là? » Personne ne répondit. Le bruit s'étant renouvelé à la porte de son escalier, il répéta sa question et ne reçut pas davantage de réponse. Comme le vicomte d'Ars venait de lui donner pour son église de magnifiques ornements, qu'il conservait à la cure, il pensa que des voleurs avaient tenté de pénétrer chez lui par effraction. Il crut bon de prendre des précautions et demanda à des hommes courageux de monter la garde. Ils vinrent plusieurs nuits de suite, entendirent du bruit, mais ne découvrirent rien. On fit le guet dans le clocher saos plus de suc-

ces : on eîitendait un grand vacarme, mais on voyait rien. Les gardiens étaient très effrayés; le Curé d'Â.rs lui-même avait grand' peur. Cependant une nuit d'hiver, ayant entendu de nouveau de grands coups à sa porte, il sauta en hâte de son lit < t descendit dans sa cour, persuadé cette fois que si c'otaient des malfaiteurs, ils auraient laissé la trace de leurs pas sur la neige toute fraîche et qu'on pourrait les prendre. Mais il ne vit personne, n'entendit rien, n'aperçut sur la neige aucune trace de pas : alors, il ne douta plus que ce ne fût le démon qui voulait le persécuter.

Si ces obsessions avaient surtout pour but de l'épouvanter, on peut bien dire qu'elles manquèrent leur objet. Notre héros, il est vrai, eut très peur tant qu'il crut avoir affaire à des hommes ; mais, chose curieuse, ou plutôt très compréhensible quand on connaît son caractère, du jour où il fut persuadé que les perturbateurs de ses nuits étaient des démons, il fut beaucoup moins effrayé.

D'ailleurs, l'objectif principal de ses ennemis était sans doute de rendre son apostolat moins fructueux en empêchant ses membres et son cerveau si surmenés de réparer leurs forces. Tout dans ses obsessions paraissait, en effet, savamment combiné pour lui rendre le sommeil impossible. Le plus souvent, il entendait un de ces bruits monotones, qui plus qu'aucune autre chose, on le sait, entretiennent l'insomnie, et de peur sans doute qu'à la longue il ne s'y habituât, ces bruits changeaient en général d'un jour à l'autre. Tantôt c'était celui d'une planche qu'on scie ou qu'on taraude, tantôt celui d'une série de clous qu'on enfonce. Ou bien il lui semblait que de régiments défilaient devan. sa porte, qu'un trou-

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peau de moutons piétinait sur sa tête, qu'un cheval! galopait sur ses carreaux, qu'une main tambourinait sur sa table, sur sa cheminée ou sur son pot à eau, qu'on rehait à ses côtés an tonneau avec des cercles de fer, que toutes les voitures de Lyon roulaient sur ses planchers, qu'une bruyante assemblée discutait dans sa cour en employant une langue inconnue. Cette dernière obsession dura plusieurs nuits de suite et il comparait l'idiome des démon* qui tenaient, disait-il, leur parlement dans sa cour à celui des Autrichiens, qu'il avait rencontrés sur sa route en se rendant de Lyon à Grenoble pour recevoir la prêtrise. D'autres fois, il entendait sa porte s'ouvrir et il était brusquement apostrophé par son nom de famille; puis, il essuyait une bordée d'injures moqueuses, dont la plus fréquente était celle de < mangeur de truffes » — truffes est le nom que dans toute la région lyonnaise les paysans donnent aux pommes de terre — ; ensuite ses meubles étaient remués et ses rideaux secoués avec tant de fureur qu'il s'étonnait qu'ils ne fussent pas mis en pièces. Plusieurs fois il fut jeté hors de son lit.

On aimerait qu'en racontant si volontiers toutes les formes de ce dur supplice, qui consistait à se voir sevré du sommeil réparateur au moment où il en avait le plus besoin, le Curé d'Ars eût expliqué avec quelle résignation il le supportait. Mais, s'il était prodigue de confidences sur les assauts qu'il subissait, il en était avare sur la belle défense qu'il opposait. Par quelques aveux qui échappèrent à son humilité, on comprend, cependant, qu'il poussa la patience jusqu'aux dernières limites de l'héroïsme et qu'il s'en vit parfois récompensé par un arrêt subit de la persécution. Ainsi, il a raconté qu'une

LE MBMHSUREUX CURÉ d'aRS. §

nuit où il était tourmenté plus que d'habitude, il dît du fond du cœur : « Mon Dieu, je vous fais bien le sacrifice d'une heure de sommeil pour la conversion des pécheurs », et le silence se fit immédiatement. On devine aussi que, comme sainte Thérèse et plusieurs autres des saints qui subirent les mêmes vexations, il désarma parfois « le Grappin » — ainsi appelait-il ironiquement son persécuteur — en le bravant. Une fois où il lui dit : « Je m'en vais làbas (il entendait à la Providence) raconter tes intrigues pour te faire mépriser», l'obsession cessa surle-champ. En vain, pour venir à bout de sa patience infatigal3le, le démon essaya-t-il parfois de l'irriter ou de l'affliger en s'attaquant aux objets qu'il aimait, par exemple en souillant une image sainte qui lui était chère : le saint curé n'en continua pas moins à accepter sans un murmure le supplice d'avoir sommeil et de ne pouvoir dormir.

Une remarque qu'il fit bientôt lui fut d'un singulier réconfort : c'est que les obsessions recommençaient ou redoublaient de violence quand quelque grand pécheur avait pris la route d'Ars. Aussi en vint-il à éprouver une véritable joie quand après un intervalle de répit il les voyait revenir : c'était pour lui le signe que ses nuits de souffrance seraient bientôt suivies d'une éclatante conversion, et il ne se trompait point.

Dans les dernières années de sa vie, ces persécutions se firent peu à peu plus rares et elles finirent par ne plus troubler ses nuits. Il n'était plus tourmenté, quand il l'était, que pendant l'heure de repos qu'il était alors obligé de se donner après son repas de midi. Elles ne cessèrent tout à fait que six mois avant sa mort.

Les persécutions des hommes prirent fin plus vite.

M. Vianney fut défendu contre ses détracteurs par le bras dont ils s'étaient flattés de le frapper. L'évêque de Belley, Mgr Dévie, avait trop de douceur et trop de bon sens pour sacrifier un de ses prêtres avant d'avoir fait l'enquête la plus sérieuse sur sa vie privée et su- ;ii ministère.

Les vicaires généraux vinrent à Ars l'un et l'autre, interrogèrent M. Vianney, le virent à l'œuvre, ne découvrirent chez lui rien de répréhensible. Il n'en fut pas moins prié de soumettre au conseil de l'évêché tous les cas difficiles qu'il rencontrerait dans son apostolat. Il obéit docilement à cette invitation et envoya bientôt plus de deux cents cas. Mgr Dévie, qui les examina lui-même, reconnut que, sauf deux fois où il n'aurait pas pensé tout à fait comme lui, ses décisions avaient été irréprochables. Alors, il n'admit plus qu'on traitât d'incapable un confesseur qui avait résolu, avec une telle sûreté de jugement, un si grand nombre de problèmes épineux. Un jour qu'on le faisait devant lui une fois de plus, il protesta vivement : a Je ne sais pas, dit-il, si M. le curé d'Ars est instruit, mais je sais qu'il est éclairé. »

Rassuré sur la compétence du pauvre prêtre, contre lequel on voulait l'indisposer, Mgr Dévie le fut bien plus vite encore sur ses vertus. Quelques entretiens avec lui suffirent pour l'édifier. Il trouva un saint là où on l'avait prévenu qu'il trouverait un ridicule. Et dès lors il prit hautement la défense de cette piété et de ces mortifications dont il entendait si souvent railler la bizarrerie, a Messieurs, dit-il un jour dans une réunion, d'un ton qui mit fin aux plaisanteries, je vous souhaite un peu de cette folie

dont vous vous moquez, elle ne nuira pas à votre sagesse. » Un autre jour, il parla encore du Curé d'Ars avec le plus grand respect et il conclut très gravement, comme s'il voulait que ses paroles , fussent répétées : « Oui, Messieurs, c'est un saint, i un saint que nous devons admirer et prendre pour modèle. » Ce mot, comme l'évêque Pavait sans doute désiré, fit le tour du diocèse et ferma bien des bouches, au moins en public.

Mais ce qui retourna peu à peu les esprits en faveur de M. Vianney, ce fut beaucoup plus l'ascendant de ses vertus que la protection de son évêque. L'abbé Monnin conte une anecdote bien significative. Le Curé d'Ars avait reçu d'un confrère une lettre qui commençait ainsi : « Monsieur le curé, quand on a aussi peu de théologie que vous, on ne devrait jamais entrer dans un confessionnal. » Le reste était à l'avenant. M. Vianney, qui ne trouvait presque jamais le temps de répondre aux innombrables lettres qu'on lui adressait, répondit immédiatement à celle-ci : « Que j'ai de raisons de vous aimer, mon très cher et très vénéré confrère; vous êtes le seul qui m'ayez bien connu. Puisque vous êtes si bon et si charitable que de daigner vous intéresser à ma pauvre âme, aidez-moi donc à obtenir la grâce que je demande depuis si longtemps, afin qu'étant remplacé dans un poste que je ne suis pas digne d'occuper à cause de mon ignorance, je puisse me retirer dans un petit coin pour y pleurer ma pauvre vie. » La suite valait ce commencement. Confondu par tant d'humilité, l'auteur de l'insolente lettre vint solliciter son pardon.

La plupart des censeurs que le Curé d'Ars comptait parmi ses confrères furent ainsi l'un après

l'autre convertis par lui-même en admirateurs et en amis. Ils cherchèrent, par curiosité, à entrer en relations un peu intimes avec lui. C'en fut assez pour dissiper leurs préventions. Après quelques visites à Ars, parfois après une seule, ils s'en retournaient chez eux confus de leur aveuglement et attendris de sa bonté. Au bout de quelques années, M. Vianney n'eut plus d'adversaires dans le clergé. Le monde lui-même cessa peu à peu, sinon de le railler, du moins de le calomnier.

Cependant les hommes lui réservaient une dernière épreuve, et qui devait le navrer : ils lui firent supprimer sa Pros^idence.

L'œuvre continuait à prospérer, puisque le nombre des pensionnaires ne descendait jamais au-dessous de soixante et que les gens du pays venaient en foule les demander comme servantes. L'avenir paraissait assuré : car, voyant les premières directrices avancer en âge, M. Vianney avait choisi deux jeunes filles, les sœurs Filliat, pour les remplacer et il avait commencé à les faire instruire solidement. Mais ses efTorts furent impuissants à sauver sa chère maison contre les assauts auxquels elle était en butte de tous les côtés. L'administration académique lui reprochait de n'être franchement ni une école, ni un hospice; le clergé, d'avoir une direction laïque ; plusieurs habitants du village murmuraient de voir leurs filles élevées avec des pauvresses. Que ne disait-on pas encore? Que de choses on critiq^uait ! C'étaient les costumes, c'était le régime, c'étaient les études, c'était l'âge où Ton recevait les enfants. Devant ce concert de plaintes, dont l'autorité diocésaine elle-même se fit l'écho, M. Vianney ne crut pas devoir s'obstiner.

Au mois de novembre 1847» ®^ présence d'un des vicaires généraux, il céda à la Supérieure générale des Sœurs de Saint-Joseph de Bourg la maison des orphelines et la chapelle qu'il était en train d'y faire construire. L'orphelinat fut supprimé. A sa place, les nouvelles directrices établirent un pensionnat.

Elles conservèrent l'école gratuite pour les petites filles de la paroisse, M. Viannej y tint essentiellement. Une partie de son œuvre subsistait ainsi, et ce n'était pas la moindre. Pour la compléter, il se préoccupa d'assurer le même avantage aux petits garçons. Comme ses paroissiens répondirent avec élan à son appel et qu'il fut généreusement aidé par le comte des Garets, maire de la commune, héritier de M. et de Mlle d'Ars, il put ouvrir une école gratuite de garçons le 12 mars 1849. Il en avait confié la direction à l'Institut des Frères de la Sainte-Famille de Belley.

Il eut bien vite de cordiales relations avec deux des maîtres de la nouvelle école : le frère Athanase, qui lui servit souvent de secrétaire et qui, après avoir été l'un des témoins du procès de béatification, a eu la joie d'assister à la glorification solennelle de son ami, et le frère Jérôme, que M. Vianney appelait son camarade. Celui-ci ne le quittait guère : il était son sacristain et il était le garde du corps qui le protégeait de ses bras contre les poussées indiscrètes de la foule. C'était lui qui le revêtait chaque matin des ornements sacerdotaux et ce fut lui qui le mit au cercueil*.

I. La vie du frère Jërôme a été ëcrite par Mlle Marthe des Garets d'Ârs; Bourg, imprimerie Villefi anche.

A partir de 1849, l'instruction primaire fat donc donnée gratuitement à tous les enfants d'Ars, et ce fut, on le voit, à l'initiative intelligente de l'ignorant dont le monde s'était tant gaussé que ce tout petit village dut ce bienfait qui le mettait en avance de plus de cinquante ans sur la plupart des villages français.

L'établissement d'une école gratuite de garçons consola un peu M. Vianney du départ de ses orphelines. La suppression de la Pro\>idence n'en fut pas moins pour lui une dure souffrance, la plus dure de sa vie. On ne pouvait l'atteindre en un endroit plus sensible qu'en détruisant l'œuvre qu'il avait conçue et édifiée tout entière lui-même, qu'il avait faite à son image, à laquelle il avait donné avec son argent toutes les affections de son cœur, dont l'entretien avait exigé de lui journellement pendant vingt-cinq ans tant de prévoyance et d'activité. Il s'inclina cependant sans révolte sous ce coup cruel, parce qu'il pensa que Dieu avait bien fait de le frapper ainsi, si c'était le moyen d'anéantir en lui les derniers vestiges de l'amour-propre. C'est bien certainement, en effet, la propre pensée du saint prêtre que nous donne Catherine Lassagne, quand elle écrit dans ses notes en racontant l'événement qui l'affligeait elle-même : « Que Dieu soit béni de tout! C'est lui qui l'a voulu ainsi, sans doute pour détacher davantage son serviteur de la satisfaction qu'il aurait eue, même en faisant le bien*. »

I. Catherine Lassagne, qui n'avait point eu de peine à comprendre qu'elle vivait aux côtés d'un saint, avait eu de bonne heure l'idée de rédiger un journal de tout ce qu'elle voyait et àe toutes le» confidences qu'elle recevait. Après la

Le Curé d'Ars reconnut donc la volonté de Dieu dans une disgrâce où un autre n'aurait su voir que la malveillance des hommes. Et il n'eut point tort; car, la suite de sa vie montra que si le sacrifice qui lui était imposé devait servir à sa sanctification en achevant de le détacher de lui-même, il était exigé aussi par le développement merveilleux qu'avait pris le pèlerinage.

Certes, l'œuvre qu'on lui faisait supprimer avait, pendant longtemps, singulièrement aidé au succès de son apostolat. C'était dans la modeste salle de la Providence qu'il était devenu cet orateur original dont la parole avait des attraits irrésistibles. Et puis, que de tristes secrets il avait appris sur le cœur humain en dirigeant de jeunes âmes dont beaucoup avaient été précocement dévoyées par une vie de vagabondage ! Enfin, bien qu'il dît peutêtre cela surtout pour faire croire que ses prières à lui ne valaient rien, il avait sans doute raison d'affirmer qu'un grand nombre de pécheurs avaient dû aux prières de ces enfants l'inspiration secrète qui les avait poussés à Ars pour s'y repentir de leurs fautes.

Mais le rôle du Curé d'Ars n'était pas de diriger

suppression de la Providence, elle serrit M. Vianney, dans la mesure où il permettait qu'on le servît, et elle continua le journal de l'existence extraordinaire dont elle était témoin. — Sa compagne, Benoite Lardet, n'eut point la tristesse de voir supprimer l'œuvre qu'elle avait crëëe. Après avoir gouverné sa petite famille avec une grande sagesse pendant plusieurs années, elle s'était éteinte pieusement, transportée de joie à la pensée « d'aller voir le hon Dieu », étonnée qu'on la plaignît de mourir avant la vieillesse : « Voudrais-tu donc, disait-elle à sa sœur, que je restasse en ce inonde? Je ne peux pas m'y accoutumer. »

un établissement de charité, il était de convertir et d'éclairer des âmes. Or, ce rôle suffisait maintenant à absorber toutes les ressources de son intelligence et de son cœur, tous les instants de sa vie. Déjà en i835, Mgr Dévie lui avait interdit d'assister désormais aux retraites pastorales : « Que venezvous faire ici, lui avait-il dit? Ne savez-vous pas que là-bas les âmes vous attendent? » Douze ans plus tard, vainement le Curé d'Ars cherchait-il à prendre, non plus seulement quelques jours dans son année, mais deux heures dans sa journée, je ne dis pas pour se reposer ou se récréer, mais pour faire un autre travail que de confesser, de conseiller et de catéchiser. Les âmes affluaient alors d'ellesmêmes vers lui en si grand nombre, avides de pardon ou de lumières, qu'il ne pouvait plus, sans préjudice pour l'œuvre capitale qui lui était demandée, s'occuper utilement d'une œuvre différente. Et bientôt il fallut même que Tévêque, pour l'aider à absoudre, mît à sa disposition, comme Qous allons le voir, toute la cohorte des missionnaires diocésains.

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