LES FUITES DU BIENHEUREUX; SES COLLABORATEURS
Pour ne pas interrompre plus loin la description du pèlerinage, je réunirai dans ce chapitre plusieurs faits séparés les uns des autres par quelques années : ils s'éclairent d'ailleurs mutuellement.
Au début de son séjour à Ars (il m'a été impossible de déterminer en quelle année), M. Vianney songea une première fois à quitter le ministère paroissial. 11 se rendit à Lyon chez les Capucins du quartier des Brotteaux et demanda son admission. Le Père Léonard, après avoir entendu le récit de ses difficultés, lui conseilla avec autorité de rester curé. a Votre place n'est pas chez nous, lui dit-il. Seulement, puisque vous aimez notre ordre, je vais vous agréger au Tiers-Ordre de saint François. » Et il le renvoya dans sa paroisse.
M. Vianney reprit sa tâche. Mais, quand à la charge d'administrer sa petite paroisse se fut ajoutée celle de diriger tant d'âmes qui accouraient à lui de tous les côtés, il s'effraya d'un fardeau qui lui paraissait audessus de son intelligence, comme de sa santé, et qui ne lui laissait pas, à son gré, assez de temps pour la prière : il se persuada qu'il ferait bien de se retirer dans quelque ermitage. Un soir, dont il n'a
pas précisé la date dans la confidence qu'il a feite de cette tentative de fuite, — c'était vers i84o, — il quitta sa paroisse. Il alla jusqu'à la croix des Combes, sur la route de Villefranche. Là il s'arrêta tout à coup et se dit à lui-même : « Est-ce bien la volonté de Dieu que j'accomplis en ce moment? La conversion d'une seule âme ne vaut-elle pas mieux que toutes les prières que je pourrais faire dans la solitude ? j» Il rebroussa chemin et rentra chez lui en se disant : t J'irai jusqu'à ce que je succombe. »
Trois ans plus tard, il failUt succomber. Alors, il crut que, par la maladie qui l'avait terrassé, la Providence lui avait signifié qu'il avait le droit et peutêtre le devoir de renoncer à son ministère»
On était en i843, au commencement de mai. Chaque soir du mois de Marie, il avait coutume de faire une courte instruction. Le troisième jour du mois, il se sentit si mal au moment où il venait de prendre la parole, qu'il fut obligé de descendre de chaire et de se mettre au lit. On reconnut qu'il était atteint d'une pneumonie grave. Les jours suivants, le mal empira : la fièvre devint continuelle, les syncopes se succédèrent à de brefs intervalles. Trois médecins, réunis en consultation, déclarèrent qu'il n'y avait presque aucun espoir.
Toute la paroisse était dans les larmes. < Vous ne pouvez vous faire une idée, écrit Mme la comtesse des Garets, à la date du lo mai i843, du spectacle attendrissant et religieux, sans cesse présent Jevant nous, depuis la maladie du saint homme : les larmes, les sanglots, les prières, cette église qui semble déserte sans lui et qui, cependant, se remplit sans cesse d'une foule éplorée qui supplie du cœur, de la pensée, enfin par tous les actes d'une confiance
naïve et d'une touchante piété... „ Des cierges brû" lent à tous les autels, les chapelets sont à toutes les mains. Les premiers jours, on fut obligé de mettre des gardes à la porte de la cure, pour retenir une foule indiscrètement empressée, qui demandait k voir encore le vénéré malade, à recevoir une dernière bénédiction. On ne put calmer cette ferveur qu'en avertissant du moment où le Saint, se relevant sur son lit de douleur, donnerait une bénédiction générale. »
Le confesseur du malade fut d'avis qu'on lui donnât les derniers sacrements. Comme les médecins avaient recommandé de lui épargner toute émotion trop vive, les prêtres qui étaient présents à Ars convinrent qu'ils ne feraient pas sonner les cloches. M. Vianney entendit leur conversation de son lit et, se tournant vers la personne qui était à ses côtés : < Allez faire sonner, dit-il; ne faut-il pas que les paroissiens prient pour leur curé ? »^
Aux premiers sons de cloche, les maisons se vidèrent et la paroisse tout entière accompagna le Viatique jusqu'au seuil de la cure : les prêtres, le comte Prosper des Garets et ses deux fils, quelques autres privilégiés pénétrèrent dans la chambre du malade, pendant que la foule s'agenouillait dans la cour de la maison et sur la place du village, pleurant et priant.
Lorsqu'on demanda à M. Vianney s'il croyait h toutes les vérités de la religion, il répondit : c Je n'en ai jamais douté » ; s'il pardonnait à ses ennemis : € Je n'ai jamais, grâce à Dieu, voulu du ma^ à personne ».
Cette cérémonie, étant contée dans une lettre de la comtesse des Garets, dont je parlais plus haut, et
qui est datée du lo, eut lieu sans doute ce jour-là ou le jour précédent.
Le lendemain matin, le médecin, s'approchant du malade, lui tâta le pouls, puis dit tout haut, persuadé qu'il ne pouvait l'entendre : o II n'a plus que pour quelques minutes à vivre. »
Le moribond entendit distinctement l'arrêt qui le condamnait, et, se sentant pris alors d'une immense terreur des jugements de Dieu, il lui demanda d'ajourner le moment de la redoutable entrevue.
Il raconta lui-même, quatre mois plus tard, à sa famille, réunie autour de lui à Dardilly, les angoisses de cette minute tragique. € Voyez-vous, ma cousine, dit-il en s'adressant à Mme Fayolle, d'Ecully, lorsque vous assisterez des mourants pour les fortifier et les disposer à aller paraître devant Dieu, ne cessez jamais de leur parler que vous ne les voyiez tout à fait trépassés ; car, voici ce qui m'est arrivé à moi-même, ces jours derniers, que tous m'avaient condamné et laissé là, sans plus me rien dire, tant ils étaient persuadés que j'étais arrivé à ma dernière heure. J'étais donc dans l'attente du jugement de Dieu, lorsque le médecin dit, après m'avoir tâté le pouls : « Il n'a plus que pour quelques minutes à vivre. » Entendant ces paroles, je pensais en moimême : « Dans quelques minutes, tu seras devant Dieu; tu y paraîtras les mains vides. » Puis, au souvenir de tant de personnes qui étaient à ma porte, venues de fort loin pour se confesser, me recommandant du fond du cœur à la sainte Vierge et à sainte Philomène : « Seigneur, dis-je en moi-même, si je suis encore utile, ne me retirez pas de ce monde ! » Au même instant, je sentis ma vigueur renaître et toutes mes forces revenir. »
Au moment où M. Vianney renaissait ainsi à la vie, on disait à son intention, et sur la demande qu'il en avait faite précédemment, une messe à l'autel de sainte Philomène. Pertinant, l'instituteur de la commune, qui était jour et nuit au chevet du malade, vit clairement se refléter sur son visage, [sans se les expliquer, les émotions du drame qui se passait dans son âme. « Avant que le saint Sacrifice commençât, raconte-t-il dans sa déposition au procès de béatification, M. Vianney me parut être dans l'attitude d'une personne qui s'effraie. Je remarquai en lui quelque chose d'extraordinaire, une grande anxiété, un trouble inaccoutumé. J'observai tous ses mouvements avec un redoublement d'attention; je crus que l'heure fatale était arrivée et qu'il allait rendre le dernier soupir. Mais dès que le prêtre fut à l'autel, il se trouva tout à coup plus tranquille. Il me fit l'effet d'un homme qui voit quelque chose d'agréable et de rassurant. La messe était à peine finie qu'il s'écria : « Mon ami, il vient de s'opérer en moi un grand changement... je suis guéri. »
Le mal, en effet, céda à partir de ce moment ; les forces revinrent peu à peu, et le vendredi 19, le convalescent put se faire porter à l'église : il tomba à genoux devant le tabernacle, consacrant sans doute au service de Dieu les aonées qui lui restaient à vivre ; puis il alla prier longuement dans la chapelle de sa chère petite sainte, à l'intercession de laquelle il proclamait bien haut qu'il devait sa guérison.
La première messe qu'il célébra fut une grande fête, et une fête analogue se reproduisit pendant h- c jours. Il se rendait à l'église, soutenu par les bras de Pertinant, entre minuit et une heure : car, il était si épuisé qu'il n'aurait pu rester à jeun jus-
qu'au matin. Dès qu'il était entré, on sonnait lai cloche, et toute la population accourait pour assister] a cette messe nocturne. Au lieu d'être au lendemain de l'Ascension, les habitants d'Ars se croyaient] transportés à la veille de Noël. Leurs fronts rayonnaient, leurs yeux ne se lassaient pas de contempler] leur curé. Le 6 juin, leur bonheur fut à leur comble, quand leurs oreilles entendirent de nouveau sa: parole, dont il voulut donner les prémices aux' enfants du catéchisme.
Mais cette joie fut de courte durée; car bientôt le bruit courut qu'on allait perdre vivant celui dont on venait de saluer avec tant d'allégresse la résurrection, et ce bruit n'était que trop fondé : le Curé d'Ars avait demandé la vie pour se préparer à la mort ; il lui semblait que la maladie avait mis fin à son apostolat et qu'en lui rendant la santé, le ciel lui avait donné la liberté de se réfugier dans la solitude.
Il se crut tout à fait délié de ses devoirs envers ses paroissiens quand Mgr Dévie lui eut envoyé un auxiliaire.
Déjà, en iSSg, un prêtre du diocèse de Montpellier, l'abbé Tailhades, l'avait assisté à plusieurs reprises, pendant trois ou quatre mois chaque fois. Venu en pèlerinage, il avait été retenu auprès de M. Vianney par le charme de sa sainteté et par le désir de l'obliger. Les services que lui rendit ce collaborateur d'occasion firent comprendre uii Curé d'Ars qu'un vicaire lui serait bien utile, et il exprima dès lors le souhait d'être soulagé dans son travail.
Après sa grave maladie, Mgr Dévie lui envoya l'abbé Raymond, curé de Savigneux, qui devait être,: pendant dix ans, son seul auxiliaire. M. Vianney
avait une vive affection pour ce jeune prêtre, qui, lui-même, avait sollicité plusieurs fois comme un honneur d'être associé au ministère du saint curé.
Lorsque celui-ci vit arrivera Ars un homme jeune, actif, zélé, auquel il se jugeait, à tous égards, très inférieur, il pensa que sa paroisse gagnerait au change s'il en abandonnait la direction, et il se Jécida à ensevelir dans quelque coin de terre perdu les restes de Sdipauure vie, comme il disait.
Ce fut dans la nuit du 1 1 au 12 septembre qu'il mit son projet à exécution. Il n'en avait parlé à personne, sauf aux directrices de la Providence^ la veille, en leur demandant le secret. Mais cette confidence est entendue du dehors, et aussitôt la nouvelle s'en répand. Grand émoi dans le village. On va aux informations, on se concerte, on monte la garde. La nuit commence : rien d'insolite. Tout à coup, entre une heure et deux heures, on aperçoit une faible lumière, et M. le curé qui sort de chez lui par une porte de derrière. Quelques personnes essaient de l'arrêter : il court; on court après lui ; il redouble de vitesse, prend un chemin détourné, échappe aux poursuivants. Accompagné du fidèle Pertinant, il arrive à Dardilly, dans la maison paternelle, après sept heures de marche, sans souffle, les pieds meurtris. Il y reste, mais il y dissimule sa présence, et Ars ne sait plus ce qu'il est devenu.
Aussitôt, intervertissant les rôles de la parabole, suivant l'heureuse expression de Mme des Garets, les brebis se mettent en quête de leur pasteur. Le comte des Garets va le chercher à Dardilly, ne l'y voit point, bien qu'il y soit, et lui écrit une lettre désolée. Catherine Lassagne lui fait savoir que la Providence s'est presque vidée, mais qu'il leur reste
encore quinze petites Le cabaretier du village, craignant de lui avoir déplu et d'avoir peut-être contribué à sa fuite, lui fait parvenir quelques mots , touchants : c Monsieur, je m'empresse de vous | prier de ne point nous abandonner. Vous savez que) je vous l'ai toujours dit, je le répète en ce moment, du fond de mon cœur : s'il y a quelque chose dans ma maison qui ne vous convienne pas, je me soumets pleinement à votre volonté »
Ces lettres font sur M. Vianney une impression assez vive et déjà ébranlent sa résolution. Bientôt il ; a la preuve qu'aucune retraite ne le dérobera jamais assez bien, mais qu'en quelque endroit qu'il s'enfuie les pèlerins sauront l'y rejoindre.
Dès le i5, comme on prit à Dardilly moins de précautions pour le cacher, il se vit assiégé de visiteurs. Des pèlerins qui l'avaient suivi à la piste le sollicitèrent d'entendre la fin de leur confession et il dut pour cela demander des pouvoirs à l'archevêché. De Dardilly et d'Écully toute sa parenté se précipita chez lui. Le dimanche 17, on vint en bandes de Lyon pour le voir et, quand on sut à Ars qu'il n'avait pas quitté la maison paternelle, une partie de la population d'Ars se transporta à Dardilly.
M. Vianney n'avait réussi qu'à déplacer le lieu du pèlerinage : était-ce pour ce résultat qu'il avait pris la fuite ? C'était la question qu'il se posait, quand il fiit rejoint par l'abbé Raymond qui lui apportait une lettre de l'évêque : Mgr Dévie ne consentait point à ce que le bon curé quittât son diocèse — il aurait cru faire une trop grande perte — mais il lui offrait de se retirer à N.-D. de Beaumont, en exprimant toutefois le désir de le voir rentrer à Ars.
Le 17 septembre, M. Vianney quitta Dardilly au
petit jour, non sans avoir pris beaucoup de peine pour que son départ passât inaperçu; car, c'étaient maintenant les gens de Dardilly qui montaient la garde autour de sa personne, espérant hériter du trésor dont Ars était dépossédé. Il rejoignit M. Raymond qui l'attendait, et les deux prêtres se dirigèrent ensemble vers Beaumont.
En cours de route, ils passèrent devant une égliseT Ils y entrèrent et se mirent à genoux pour réciter une partie de leur office. Quand ils se relevèrent, l'église était pleine de fidèles. Le Curé d'Ars avait été reconnu et aussitôt la foule avait afflué. Ainsi, il avait beau fuir las pèlerins, partout où il s^arrêtait un instant, le pèlerinage se reformait. Alors M. Raymond lui dit qu'il ne pouvait renvoyer ces braves gens sans leur donner le pain évangélique et M. Vianney, se résignant, leur parla avec une force merveilleuse.
Le soir, les deux voyageurs s'arrêtèrent près de Beaumont. Le lendemain, ils dirent la messe dans le vieux sanctuaire de Notre-Dame. Ils faisaient leur action de grâces quand M. Vianney se pencha tout à coup vers l'oreille de l'abbé Raymond et lui dit d'un ton résolu : « Retournons à Ars. »
Ils se rendirent aussitôt à Savigneux. De là, pendant que M. Vianney prenait un instant de repos, M. Raymond dépêcha une personne aux habitants d^Ars pour leur annoncer que leur curé allait leur être rendu.
En un instant, tout le monde fut sur la place. On refusait tout d'abord de croire la bonne nouvelle ; on se demandait d'où elle venait; on voulait voir la personne qui l'avait apportée. Quand on fut convaincu que c'était bien vrai, on rappela en hâte des champs
tous les travailleurs ; on courut au château prévenir le maire ; on expédia des vedettes sur le chemin de Savigneux; on s'entassa à l'entrée du village. Enfin, un grand cri s'éleva : a Le voilà ! » Et c'est bientôt un spectacle inouï : on pleure, on rit, on s'agenouille, dn lui baise les mains, on touche le bord de sa soutane. Lui, sourit, bénit, dit doucement: « C'était! donc tout perdu? Eh bien! tout est retrouvé. » Il embrasse avec transports le comte des Garets et dans sa personne tous ses paroissiens; puis, après avoir fait le tour de la place appuyé sur le bras de M. Raymond, il entre à l'église, au son joyeux de toutes les cloches.
Le lendemain, il reprit sa chaîne et le petit village d'Ars, qui était devenu depuis huit jours un véritable désert, retrouva immédiatement son étonnante animation.
Dix ans plus tard, Ars repassa par la même alerte. M. Vianney, ayant reçu de nouveaux auxiliaires, crut que sa paroisse n'avait plus besoin de lui.
En i833, deux prêtres distingués, l'abbé Mury et l'abbé Couvert, avaient fondé une petite société de missionnaires diocésains. L'œuvre répondait si bien aux besoins du temps, les fondateurs eurent immédiatement tant de travail à faire et ils le firent avec tant de zèle, qu'après sept ans seulement d'apostolat ils succombèrent tous deux, à six mois d'intervalle. La direction de la société fut confiée à l'abbé Camelet, qui en transporta le siège de Bourg à Pont-d'Ain. Une étroite amitié l'unit bientôt à l'abbé Vianney. Aucune œuvre, en effet, ne pouvait être plus sympathique au Curé d'Ars que celle des missions diocésaines, qui lui rappelaient les premiers temps de sa vie apostohque, restés toujours très chers à son cœur.
Il aida M. Camelet de ses conseils, de ses prières,
de son argent. Quand on lui sig^nalait une paroisse où il n'y avait pas beaucoup de foi, il réunissait vite une somme de deux mille francs et la déposait dans la caisse de Tévêché, à charge de faire donner dans cette paroisse une mission tous les dix ans. Il assura ainsi le bénéfice d'une mission décennale à une centaine de paroisses.
Sachant que les missionnaires diocésains le considéraient comme un père, Mgr Dévie avait songé à les lui donner comme collaborateurs. Son successeur, Mgr Chalandon, réalisa ce dessein.
Un seul missionnaire vint d'abord s'établir auprès du Curé d'Ars à poste fixe : ce fut l'abbé Toccanier. Mais, à la première demande, d'autres accouraient. Tous les membres de la société résidèrent ainsi plus ou moins à Ars. Parmi eux, il est juste de nommer l'abbé Monnin, qui écrivit plus tard la vie de M. Vianney.
L'entente fut toujours si parfaite entre le Curé d'Ars et les missionnaires Qu'après sa mort ils furent constitués gardiens de son tombeau, et ce fut le supérieur de la société, l'abbé Camelet, qui porta le premier après M. Vianney le titre de curé d'Ars.
L'abbé Toccanier, qui fut le principal témoin du procès de béatification, inspira bientôt à son saint curé une confiance sans réserves. Il en obtint les confidences les plus précieuses et les marques d'affection les plus touchantes. Un jour qu'il revenait à Ars après une longue absence : « Ah! mon ami, lui dit M. Vianney en lui ouvrant les bras, vous voilà : quel bonheur! J'ai pensé souvent que les réprouvés doivent être bien malheureux d'être séparés de Dieu,
puisque déjà on souffre tant de l'absence de ceux' qu'on aime. »
Mais le jour où ce vicaire» qu'il devait bien vite tant aimer, lui fut envoyé pour se fixer auprès de! lui, il le reçut avec une certaine réserve et avec un air soucieux. C'est qu'il avait médité une nouvelle fuite.
Le lendemain de l'installation de son collaborateur, le dimanche 3 septembre i853, M. Vianney alla trouver Catherine Lassagne et Jeanne Filliat, qui le servaient depuis la suppression de la Proi'i" denccy et leur annonça qu'il quitterait Ars le soir. Il leur demanda le secret; mais cette fois, comme dix ans plus tôt, son projet s'ébruita.
A minuit, quand il ouvre sa porte, il trouve sur le seuil l'abbé Toccanier et deux frères de la Sainte- Famille, le frère Athanase et le frère Jérôme. Le frère Athanase le menace de faire sonner le tocsin. « Faites, répond-il d'un ton bref, et laissez-moi passer. » L'abbé Toccanier le sermonne de son mieux, puis, comme toute parole semble inutile, il s'avise de lui dérober son bréviaire et M. Vianney, pour prendre le livre qu'il croit avoir oublié, remonte à la cure. Là, le missionnaire lui montre brusquement le portrait de Mgr Dévie : « Monsieur le curé, lui ditil, voyez Mgr Dévie. Je suis sûr qu'en ce moment il vous fait les gros yeux. On doit respecter la volonté d'un évêque pendant sa vie, à plus forte raison après sa mort. Souvenez-vous de ce qu'il vous a dit, il y a dix ans. » M. Vianney paraît ému, mais il n*est pas convaincu, il balbutie : « Monseigneur ne me grondera pas. Il sait bien que j'ai besoin de pleurer ma pauvre vie. » M. des Garets, qui accourt à ce moment, n'a pas plus de succès : M. Vianney l'écoute à peine,
lui répond sèchement et, sourd à toutes les instances, écarte la foule qui encombre son escalier.
Dans la rue, l'attend un spectacle étrange. Le tocsin a réveillé tout le village : des hommes, croyant à un incendie, ont apporté des seaux; d'autres, mus par la peur de je ne sais quel danger, sont arrivés armés de bâtons, de faux ou de fusils. Mais ce mot indéfiniment répété : t Monsieur le curé! Monsieur le curé ! » leur rappelle la fuite d'il y a dix ans et, comprenant tout enfin, ils crient d'une seule voix : € Restez avec nous! »
« Le moment me parut favorable, raconte l'abbé Toccanier, qui nous a laissé un récit détaillé de l'événement, pour tenter un dernier effort. Je lui adressai, avec toute la véhémence possible, les paroles que Dieu mit sur mes lèvres. Je ne saurais me les rappeler toutes; je me souviens seulement de celles-ci : « Eh quoi ! monsieur le curé, vous qui connaissez si bien la vie des saints, oubliez-vous donc le zèle persévérant et généreux de saint Martin, qui, la main déjà sur la couronne, s'écriait : Non recuso iaborem? El vous quitteriez, vous, le sillon avant la journée finie!... Oubliez- vous ces paroles de saint Philippe de Néri : < Je serais déjà à la porte du paradis que, si un pécheur réclamait le secours de mon ministère, je laisserais toute la cour céleste pour l'entendre »? Et vous, monsieur le curé, vous auriez le courage de laisser inachevées les confessions de ces pauvres pécheurs venus de si loin? Ne répondez-vous pas de leur âme devant Dieu? »
Ces paroles véhémentes provoquent un concert de larmes et de plaintes. Paroissiens et pèlerins entourent M. Vianney, le forcent à marcher, le portent à l'église.
96 M? BIENHEUREtTX CURÉ D'ARS.
n va au chœur, se prosterne, prie et pleure long- I temps, passe à la sacristie pour s'entretenir un | iastant avec M. des Garets, puis, rentrant dans l'église où la foule anxieuse épie tous ses meuve- < ments, va droit à son confessionnal.
Le lendemain, des personnes qui avaient de Tauto- ; rite sur lui le sollicitèrent de renoncer à son dessein : il ne voulut rien promettre. Mais, les jours suivants, Dieu lui fit comprendre par des grâces extraordinaires qu'il lui savait gré d'avoir sacrifié au salut des pécheurs son goût pour la solitude ; et, comme l'abbé Toccanier le pressait de questions pour connaître le motif de son départ, il finit par lui répondre « qu'il avait voulu mettre le bon Dieu au pied du mur » ; maintenant, il pourrait lui dire : « Si je suis mort curé, c'est vous qui l'avez voulu« »
Si son projet de fuite avait abouti, il se serait mis sous la direction du fondateur des Maristes, le P. Colin, son ancien condisciple, pour qui il avait toujours eu une grande affection. Celui-ci avait fondé depuis un an à N.-D. de la Neylière (Rhône) une sorte de Trappe mitigée et une œuvre d'adoration perpétuelle du Saint> Sacrement. C'est là que le Curé d'Ars devait se retirer. Sa chambre y avait été préparée et on l'y attendait quand on apprit que ses paroissiens avaient su le retenir.
Cette tentative pour entrer en religion se termina comme celle qu'il avait faite précédemment. Empêché d'être mariste, il se fit agréger en 1854 au Tiers-Ordre de Marie, comme il s'était fait agréger au Tiers-Ordre de saint François en renonçant à être capucin. On pouvait alors appartenir à plusieurs Tiers-Ordres.
M. Vianney ne songea plus à abandonner le ministère, et moins de deux ans plus tard, ayant entrepris
un voyage pour satisfaire les exigences les plus légitimes de la piété fraternelle, il vit dans les obstacles qui ne lui permirent pas de l'achever une preuve nouvelle que la Providence ne l'autorisait pas à interrompre, même pour un jour, sa tâche laborieuse.
Le 26 janvier 1855, en effet, son frère François se mourait à Dardilly, et son neveu Antoine était venu le chercher. Il monta en voiture avec son neveu, l'abbé Toccanier, et le frère Jérôme. Après quelques tours de roue, il commença à être indisposé. A la première côte, il eut des vomissements. Il mit pied à terre et fit à grand peine trois ou quatre kilomètres, appuyé sur un échalas, qu'il avait payé quarante sous à un passant (il n'avait pas voulu qu'on lui coupât un bâton dans une haie, disant que ce serait un vol). A Parcieux, il déclara qu'il ne pouvait aller plus loin.
On tourna bride, pendant que l'ahbé Toccanier continuait dans la direction de Dardilly pour porter au moribond la bénédiction et les recommandations de son frère. A la montée de Trévoux, on croisa l'omnibus qui revenait d'Ars. Les pèlerins, reconnaissant M. Vianney, descendirent tous de voiture et l'accompagnèrent jusqu'à la porte de son église.
Il ne quitta plus Ars, où pendant plus de quatre ans encore continua ce pèlerinage extraordinaire qui tient une si grande place dans l'histoire de l'Église catholique en France au xix® siècle et qui donne à la vie que nous racontons une physionomie si originale. Sans doute, ce n'était pas la première fois que notre pays voyait un homme recevoir, en retour d'une humilité et d'une piété sans bornes, la faculté de dominer les âmes et, comme signe de sa mission surnaturelle, le pouvoir de dompter la nature. Mais ce spectacle ne s'était plus renouvelé chez nous depuis de longues
années. Et comme les saints ne se copient pas, le pè-^ lerinage d'Ars a présenté des caractères qu'on ne trouve nulle part ailleurs dans les annales de la sainteté. Aussi avons-nous hâte d'en décrire maintenant! les divers aspects, d'expliquer comment le saint curé attirait de loin les âmes pour les convertir, comment il éclairait les vocations et suscitait les œuvres, comment il consolait et guérissait ^
I . Le premier fait raconté dans ce chapitre a été mal placé*. Ce ne fut pas au début de son séjour à Ars que le Bienheureux se rendit à Lyon chez les Capucins des Brotteaux et y fut reçu du Tiers-Ordre de saint François, ce fut en 1847. L'année suivante, le P. Léonard vint l'admettre à la profession dans l'église d'Ars, où il établit le Tiers-Ordre. M. Vianney fit donc, à notre connaissance, quatre tentatives pour quitter le ministère paroissial : la première vers 1840, quand il s'enfuit jusqu'à la croix des^Çombes; la deuxième en 1843, quand il s'enfuit à Dardirry7 la troisième en 1847, quan3 il voulut entrer chez lesTapucins; la quatrième en 1853, quand il voulut se retirer à Notre-Dame de la Neylière chez les Maristes. Il appartenait alors au Tiers-Ordre de Marie depuis le 8 décembre 1846.