LB PÈLERINAGE : SA PHYSIONOMIE
Ce fut entre 1825 et i83o que les pèlerins commen^ cèrent à prendre la route d'Ars. En quelques années leur afïluence s'accrut au point qu'il fallut établir cinq services quotidiens de voitures publiques pour les amener, et construire plusieurs auberges pour les ^oger. Très souvent la place manquait. Les gens du village offraient alors leurs maisons. Il arrivait que huit, dix étrangers s'entassaient pour la nuit dans une pièce exiguë, et la nourriture était à l'avenant Des personnes habituées à toute espèce de confortable acceptaient de grand cœur cette hospitalité sommaire. « Près du Curé d'Ars, écrivait un pèleric, on oubliait les choses les plus nécessaires à la vie. Mal logé, mal nourri, levé avant le jour, pressé, coudoyé, repoussé, on bravait le froid, la faim, la soif, la fatigue, Tinsomnie, tout enfin pour entendre quelques paroles du bon Saint. »
Il venait à Ars des pèlerins des provinces de la France les plus reculées, de la Bretagne, du Béarn, de la Flandre, du Languedoc. Il en vint de la Belgique, de l'Angleterre, des Amériques. Il s'y rencontrait des religieuses de toutes cornettes et des paysannes de tous costumes. On y voyait souvent plus
de coiffes diverses qu'on n'en peut voir un jour de foire à Saint-Jean de Maurienne. Mais on n'y voyait pas seulement des coiffes. Sous les yeux des habitants d'Ars, ravis, mais qui ne s'étonnaient pas que le talent, le pouvoir, la fortune et la naissance vinssent s'incliner devant la sainteté, défilèrent des évêques, parmi lesquels le cardinal de Donald et Mgr Dupanloup, des chefs d'ordres et des généraux, et des préfets, et des professeurs de F Université, et des commerçants, et des banquiers, et des hommes portant de très vieux noms. Des pères amenaient à Ars tous leurs enfants, des chefs d'institution tous leurs élèves; des curés s'y faisaient suivre d'une grande partie de leur paroisse. Quand un pèlerin en revenait, ses récits y faisaient aussitôt partir d'autres pèlerins, et jamais ne s'interrompait cette chaîne, que formèrent seules les relations orales, puisque ni les journaux, ni les livres ne travaillèrent avant sa mort à semer la renommée du Curé d'Ars.
Dès que le pèlerin était entré, à Yillefranche ou à Trévoux, dans la voiture qui devait le conduire au terme de son voyage, il n'entendait parler que du Saint. En arrivant sur la place du village, il ne voyait dans les boutiques que son image. A peine débarqué, il courait à l'église pour l'apercevoir, et il ne le voyait pas lui-même, mais par tout ce qu'il voyait il commençait à comprendre quelle domination cet humble prêtre exerçait sur les âmes.
Dn- le chœur, cinquante» soixante, cent hommes, assis sur deux rangs, attendaient que leur tour vînt de pénétrer dans la petite sacristie. Malgré leur nombre, aucun désordre dans leurs mouvements. Sur leurs visages, presque jamais un signe d'ennui ou de lassitude, mais le recueillement, la ferveur,
Tanxiété d'une conscience mal à Taise. Si on leur demandait depuis combien de temps ils étaient là, la plupart répondaient : « depuis deux heures du matin, depuis minuit, quand M. le Curé a ouvert l'église ». Quelques-uns expliquaient qu'ils étaient déjà là la veille et que pour garder leur tour ik avaient couché dans le vestibule de l'église. Le nouveau-venu était alors confondu d'apprendre que les hommes sont capables de s'imposer parfois toute une nuit et tout un jour d'attente, non pour assistes» à un spectacle, mais pour travailler à la chose à laquelle ils consacrent en général le moins d'efforts, c'est-à-dire au salut de leur âme, et il se disait qu'on devait recevoir dans la petite sacristie d'Ars des conseils bien précieux, puisqu'on n'hésitait pas à les payer de tant de fatigue.
Les femmes étaient dans la nef. Ici plus d'affluence encore, autant de ferveur, mais naturellement beaucoup moins d'ordre. Il avait fallu organiser une espèce de police pour présider aux mouvements. Quelques personnes de bonne volonté, faiseni office de gendarmes, maintenaient à leur place ies plus impatientes, que le désir sans doute d'aller se décharger au plus vite du poids de leurs fautes, poussait à méconnaître le droit de la première occupante. Une barre de fer, fermant la chapelle de saint Jean-Baptiste où s'élevait le confessionnal, ne laissait passer les pénitentes que l'une après l'autre.
Le spectacle de cette église remplie d'hommes et de femmes qui attendaient dans la prière leur tour de parler à M. Vianney se prolongeait pendant des heures et des heures. Car le Curé d'Ars confessait en moyenne seize heures par jour, souvent dix-huit, jamais moins de quinze. Et cela dura plus de trente an'
Il y avait des moments où dans l'église d'Àrs tous les pèlerins étaient arrachés à leurs méditations solitaires, où tous les regards prenaient la même direction, où tous les cœurs battaient à l'unisson.
A sept heures ou à huit heures du matin suivant la saison, M. Vianney disait sa messe et quand il l'avait achevée il s'avançait jusqu'à la table de communion pour bénir les médailles, les chapelets, les enfants qu'on lui présentait. Tant qu'il restait là, la face tournée vers les fidèles, tous les yeux demeuraient attachés sur sa frêle personne : on considérait ce corps si maigre, et on se demandait comment il pouvait résister aux fatigues qui lui étaient imposées ; on ne se lassait point de contempler ce visage, qui par son ovale, par le dessin du front, par les plis de la bouche, rappelait si étrangement celui de Voltaire et qui avait pourtant une physionomie si différente ; mais surtout on cherchait à rencontrer le regard de ces yeux profonds dont on savait qu'un seul éclair avait tant de fois pénétré les secrets d'une conscience qui voulait se dérober, ou allumé la flamme du repentir dans un cœur qui se vantait de son impassibilité. i.-
A sept heures du soir, M. Vianney sortait de la sacristie où il confessait les hommes et pendant que tous les yeux le suivaient il se dirigeait vers la chaire, le dos courbé, le front incliné. Les gens du village étaient venus se joindre aux pèlerins. Bientôt une voix très faible, à peine perceptible, une voix qui semblait une voix d'enfant, commençait la prière du soir. Pour mieux l'entendre, chacun suspendait son souffle; mais, quand elle récitait l'acte d'amour de Dieu, personne ne pouvait retenir ses larmes.
Un religieux distingué à qui Ton avait dit qu'on
n'entendait pas le Curé d'Ars sans pleurer avait assisté à son catéchisme et il avait été intéressé, édifié, ému même, sans être cependant, comme il s'y attendait, remué jusqu'aux entrailles, par cette éloquence populaire, liqueur trop forte pour un palais raffiné. Mais le soir en prononçant ces simples paroles : « Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur », la voix de M. Vianney prit un accent tellement céleste que les larmes jaillirent tout à coup des yeux demeurés secs jusque-là.
Ce religieux fut d'ailleurs une exception et il y avait bien peu de pèlerins qui assistassent sans verser des larmes au célèbre catéchisme.
Un moment avant onze heures du matin, l'église s'était remplie : tous les étrangers présents à Ars étaient là. M. Vianney traversait leurs rangs serrés, non pas le front incliné, comme le soir, mais la tête haute, l'œil étincelant. Ni le nombre, ni la qualité des auditeurs ne lui en imposaient. Il avait, lui souvent si timide, une imperturbable assurance quand il devait prêcher, tant il était indifférent au jugement qu'on porterait sur son éloquence.
Après quelques minutes de recueillement devant le tabernacle, qui étaient toute sa préparation, il montait en chaire. Il promenait d'abord son regard sur l'auditoire. Quelquefois il l'arrêtait sur une seule personne, et des pèlerins qui avaient été l'objet de cette attention ont avoué, bien qu'il en coûtât à leur amour-propre, que par une merveilleuse intuition il avait parfaitement décrit leurs mauvais penchants, fait l'histoire de leurs défaillances, répondu à leurs angoisses. Quand il avait pris ainsi possession de ses auditeurs en les enveloppant de la flamme qui sortait de son œil dominateur, M. Vianney commençait.
Il est très difficile de se faire aujourd'hui une idée absolument exacte de son éloquence.
On a publié quatre volumes de ses Sermons. Mais ils appartiennent tous aux premières années de son apostolat. Ce sont les discours si longuement préparés, si laborieusement appris par cœur, qu'il faisait le dimanche avant qu'il eût d'autres auditeurs que ses paroissiens, et dans le nombre beaucoup, au moins par les qualités de la forme, ne ressemblent certainement que de très loin aux catéchismes et aux homélies de ses trente dernières années. A partir de 1 826 environ il n'eut plus le loisir de rédiger une seule instruction; bientôt il n'eut même plus celui d'en préparer aucune autrement que par une courte prière au Saint-Esprit. Il fut d'abord très ejQTrayé d'être ainsi livré à ses propres forces, se souvenant qu'après toute la peine qu'il avait prise, quand il consacrait plusieurs jours à lire et à écrire, sa mémoire parfois le trahissait. Mais ce fut, au contraire, quand il parla d'abondance de cœur qu'il devint, sans le savoir, un véritable orateur. De cet orateur, les Sermons publiés ne nous donnent donc qu'une image fort incomplète.
L'abbé Monnin, qui l'avait souvent entendu, a publié sous le titre d'Esprit du Curé d'Ars des résumés de ses catéchismes et de ses homélies. Ils ont été faits d'après des notes prises aux catéchismes de M.Vianneypar les jeunes filles de \2i. ProMence qI d'après les souvenirs personnels de M. Monnin. Rien n'y a été probablement défiguré ; mais bien des choses y ont été affaiblies : ce ne sont que des résumés, et très succincts, puisqu'une instruction de trois quarts d'heure y est parfois condensée dans quelques pages dont U lecture prend moins de dix minutes.
PHYSIONOMIE DU PÈLERINAGE. lOS
Ces résumés sont cependant extrêmement précieux et pour le biographe qui veut comprendre pourquoi la parole du Curé d'Ars avait tant d'empire sur les cœurs et pour l'âme religieuse qui recueille avec piété, afin de s'en nourrir, les moindres mots tombés de ces lèvres si pleines d'amour de Dieu. A l'un et à l'autre il est d'ailleurs utile de lire les Sermons^ comme il le fut à Forateur de les composer : car, c'est en les écrivant que celui-ci s'est formé et plus d'une fois il y a donné les promesses de ce qu'il devait être plus tard.
Le Curé d'Ars n'avait ni une syntaxe sûre, ni une composition méthodique. Mais il possédait, ce me semble, à un degré remarquable, l'art d'attirer l'attention, qui est une partie capitale de l'éloquence, qui est parfois toute l'éloquence des orateurs populaires. Sa phrase avait beau outrager parfois les règles de la grammaire, elle savait faire une pause au bon endroit pour lancer ensuite comme une balle le mot essentiel. Ses développements avaient beau manquer d'équilibre, de sobriété, d'élégance : rien d'important n'était dit qui ne fût vigoureusement souligné. C'était sans doute par des formules monotones et familières comme celle-ci : « tenez, mes enfants, écoutez bien ça » ; mais dans l'emploi qui était fait de ces formules, on reconnaissait un homme qui savait suivre sur les visages les effets produits par sa parole, comprendre les obscurités qu'elle laissait dans les esprits et les désirs d'explicatioL qu'elle éveillait, qui avec un tact infaillible sentait le moment où l'attention était sur le point de fléchir.
M. Vianney n'avait pas un vocabulaire distingué. Soit qu'il ne s'en aperçût pas, soit qu'il choisît à
dessein, comme étant les plus clairs pour ses auditeurs, les mots qui leur étaient les plus familiers, il employait constamment les idiotismes — dont beaucoup sont de simples impropriétés — usités dans la région lyonnaise. Mais son langage avait une séduction à laquelle ne résiste pas un auditoire populaire, ni même un auditoire éclairé : il était très imagé. € A quoi ressemblait son instruction? » demandait récemment (iSgS) M. le curé actuel d'Ars à un vieillard de la paroisse. — « Son prêche, répondit celui-ci, était tout en comparaisons. »
Parmi ces comparaisons, il en avait de familières, de triviales même, mais il en avait de charmantes. Il en avait certainement beaucoup de livresques, qu'il avait cueillies au temps de ses pénibles préparations dans ses auteurs favoris et qu'on retrouverait, je pense, sans trop de peine chez quelque prédicateur du commencement du xvii* siècle ; mais il en avait aussi qui étaient des réminiscences heureuses de sa vie de berger et de paysan ou qu'il avait ramassées au jour le jour, au hasard des entretiens et des méditations. Je ne sais si un grand nombre eussent mérité d'être citées à part. Ce qui était plus saisissant, ce me semble, que leur originalité, c'était leur abondance et leur diversité, donnant l'impression d'un homme qui dans tous les spectacles du monde extérieur, comme dans tous les événements de sa vie, n'avait jamais rien rencontré qui ne lui rappelât Dieu et l'éternité.
Ces images se pressaient plus nombreuses sur ses lèvres» ainsi qu'il était juste, quand il fallait expliquer à un auditoire souvent fruste des choses mystérieuses, comme l'opération du Saint-Esprit dans les âmes ;
€ Sans le Saint-Esprit, nous sommes comme une pierre du chemin.... Prenez dans une main une éponge imbibée d'eau, et dans l'autre un petit caillou ; pressez-les également. Il ne sortira rien du caillou, et de Téponge vous ferez sortir de l'eau en abondance. L'éponge, c'est l'âme remplie du Saint- Esprit, et le caillou, c'est le cœur froid et dur où le Saint-Esprit n'habite pas.
« Une âme qui possède le Saint-Esprit goûte une saveur dans la prière, qui fait qu'elle trouve le temps toujours trop court; elle ne perd jamais la sainte présence de Dieu. Son cœur, devant notre bon Sauveur, au saint sacrement de l'autel, est un raisin sous le pressoir,...
a Le Saint-Esprit est comme un homme qui aurait une voiture avec un bon cheval, et qui voudrait nous mener à Paris. Nous n'aurions qu'à dire oui, et à monter dedans. C'est bien une belle affaire que de dire oui ! Eh bien I le Saint-Esprit veut nous mener au ciel : nous n'avons qu'à dire oui, et à nous laisser conduire.
« Le Saint-Esprit est comme un jardinier qui travaille notre âme Le Saint-Esprit est notre domestique .
a Voilà un fusil : bon ! Vous le chargez : mais il faut quelqu'un pour y mettre le feu et le faire partir. De même, il y a en nous de quoi faire le bien. C'est le Saint-Esprit qui met le feu, et les bonnes œuvres partent.
« Le Saint-Esprit repose dans les âmes justes, comme la colombe dans son nid. Il couve les bons désirs dans une âme pure, comme la colombe couve ses petits.
c L' Esprit-Saint nous conduit comme une mère
con»luit son enfant de deux ans par la main, comme une personne qui y voit conduit un aveugle * . »
Les images jaillissaient également en abondance dans les catéchismes quand il fallait faire accepter »me vérité dure, comme la nécessité d'aimer les croix :
« Les croix sont sur la route du ciel comme un beau pont de pierre sur une rivière pour la traverser. Les chrétiens qui ne souffrent pas passent cette rivière sur un pont fragile, un pont de fil de fer, toujours prêt à se rompre sous leurs pieds..
« Celui qui n'aime pas la croix pourra peut-être bien se sauver, mais à grand'peine : ce sera une petite étoile dans le firmament. Celui qui aura souffert et combattu pour son Dieu luira comme un beau soleil.
« Les croix transformées dans les flammes de l'amour sont comme un fagot d'épines que l'on jette au feu et que le feu réduit en cendres. Les épines sont dures, mais les cendres sont douces.
« Mettez un beau raisin sous le pressoir, il en sortira un jus délicieux. Notre âme, sous le pressoir de la croix, produit un jus qui la nourrit et la fortifie. Lorsque nous n'avons pas de croix, nous sommes arides : si nous les portons avec résignation, nous sentons une douceur, un bonheur, une suavité ! C'est le commencement du ciel. Le bon Dieu, la sainte Vierge, les anges et les saints, nous environnent ; ils sont à nos côtés et nous voient. Le passage du bon chrétien éprouvé par l'affliction à l'autre vie est comme cehu d'une personne que l'on transporte sui un lit de roses.
» . Esprit du Curé d'Ars^ catéchisme sur le Saint-Esprit»
« Les épines suent le baume et la croix transpire la douceur. Mais il faut presser les épines dans ses mains et serrer les croix sur son cœur, pour qu'elles distillent le suc qu'elles contiennent*. ?>
Quand il abordait des sujets qui étaient particulièrement cbers à son cœur, comme la douceur de la prière, l'orateur lâchait aussi toutes les rênes à son imagination séraphique :
« La prière est une rosée embaumée ; mais il faut prier avec un cœur pur pour sentir cette rcsée.
a II sort de la prière une douceur savoureuse, comme le jus qui découle d'un raisin bien mûr.
« La prière dégage notre âme de la matière ; elle l'élève en haut comme le feu qui gonfle les ballons.
€ Plus on prie, plus on veut prier. C'est comme un poisson qui nage d'abord à la surface de l'eau, qui plonge ensuite, et qui va toujours plus avant. L'âme se plonge, s'abîme, se perd dans les douceurs de la conversation avec Dieu*. »
Orateur vraiment populaire, M. Vianney donnait à toutes les pensées un tour concret. Plus encore peutêtre que de comparaisons, son prêche était composé d'exemples, de récits, de dialogues, de gestes vus, de mots entendus, de scènes vécues ou imaginées :
« Si l'on disait à ces pauvres damnés qui sont en enfer depuis si longtemps : « Nous allons mettre un « prêtre à la porte de l'enfer. Tous ceux qui vou- « dront se confesser n'ont qu'à sortir; » mes enfants, croyez-vous qu'il en restât un seul ? Les plus coupables ne craindraient pas de dire leurs péchés, et même de les dire devant tout le monde. Oh! comme
1. Esprit du Curé d^^rs^ catéchisme sur les souffrarues, i. Esprit du Curé d'yérs. Introduction,
U BIENHSURSnZ CURÉ d'AIS.
l'enfer serait vite désert, et comme le ciel se peuplerait ! Eh bien ! nous avons le temps et les moyens que ces pauvres damnés n'ont pas. Aussi, je suis sûr que ces malheureux disent en enfer : « Mau- < dit prêtre! si je ne t'avais jamais connu, je ne c serais pas si coupable * ! »
€ Vous voyez cette âme tiède ne faire aucune difficulté de parler, sous le moindre prétexte, dans le cours de ses prières. Veut-elle ofiPrir sa journée à: Dieu, dire son benedicite et ses grâces ? Elle fait tout cela, il est vrai, mais souvent sans penser à qui elle parle. Elle ne quittera même pas son travail. Est-ce un homme ? Il tournera son bonnet ou son chapeau entre ses mains, comme pour examiner s*il est bon ou mauvais, comme s'il avait dessein de le vendre. Est-ce une femme ? Elle les récitera en coupant le pain de sa soupe, ou en poussant son bois au feu, ou bien en criant après ses enfants oi^ ses domestiques. . ,
« Une âme tiède ne travaille peut-être pas, le saint jour du dimanche, à des ouvrages qui paraissent défendus aux personnes qui ont un peu de religion ; mais faire quelques points d'aiguille, arranger quelque chose dans le ménage, envoyer ses bergers au champ, durant les offices, sous prétexte qu'il n'ont pas bien de quoi donner à leurs bêtes, ils ne s'en font pas de scrupule, et ainsi aiment mieux laisser périr leur âme et celles de leurs ouvriers que laisser périr leurs bêtes. Un homme arrangera ses outils, ses charrettes pour le lendemain ; il ira visiter ses terres, il bouchera un trou, il coupera quelques cordes, il apportera des seillons et les arrangera. Qu'en pensez-
1» JSsprit du Curé d^Ars^ catéchisme sur Ui confession
PHYSIONOMIE DU PÈLERINAGE. lli
VOUS, mes frères ? n'est-ce pas, hélas ! la vérité toute pure * ? »
C'était là, en effet, la vérité, saisie sur le vif pendant des promenades à travers les fermes et transportée « toute pure » dans le discours par un homme qui, étant du peuple, savait que pour retenir l'attention du peuple rien ne vaut la peinture précise de la vie.
Son action était plus vivante encore que sa parole. Ceux qui l'ont entendu seulement à la veille de sa mort, quand il n'avait plus de dents et qu'il parlait assis sur une chaise appuyée au maître-autel, ne savent pas ce qu'elle fut pendant quinze ou vingt ans à l'époque de sa pleine maturité. Alors il montait toujours en chaire, et tout parlait en lui. Sa main frappait les rebords de la chaire, son corps se soulevait comme si la terre lui eût brûlé les pieds, sa diction se précipitait comme s'il eût été incapable de contenir les vérités dont il était plein ; ses yeux étaient constamment baignés de larmes. A certains moments, ses bras retombaient le long de son corps, sa gorge s'étranglait, sa poitrine s'oppressait : le zèle l'exténuait. Mais cette impuissance de dire autant qu'il sentait achevait sa victoire.
Sur quoi parlait-il ? Sur tous les sujets dont l'ensemble forme la doctrine chrétienue. Mais ce qui -caractérisait sa prédication, c'était que dans tous les sujets, si particuliers fussent-ils, il savait toujours remonter d'un coup d'aile jusqu'aux vérités fondamentales et remettre l'auditeur en face de ses fins dernières. C'était aussi qu'il revenait sans cesse à la