I. Sermon pomr U xnu* dimanche après la Pentecôte^ Tiédeur
aécessité d'aimer Dieu, aux forces invincibles qu'on puise dans cet amour, aussi naturel à l'homme que le chant k Toiseau, aux joies inefFables qu'on y goûte, à la douleur inouïe pour les damnés d'en être privés. Plus il avança en âge et plus son enseignement se résuma à répéter et à commenter ces mots : « Mes enfants, aimez bien le bon Dieu — Il est si bon!... Aimez-le bien. > Une personne lui disant un jour le plaisir qu'elle avait eu à l'entendre parler sur ce sujet, il répondit naïvement : c C'est que l'amour de Dieu, c'est là ma partie. »
Telle fut cette prédication vraiment évangélique, la plus efficace qu'ait entendue la chaire chrétienne au XIX* siècle et à laquelle Lacordaire lui-même vint un jour rendre hommage. Ce fut le 3 mai i845 que les deux orateurs se rencontrèrent. Le lendemain ils prêchèrent l'un devant l'autre. Le matin, à la messe, le curé de campagne s'excusa de parler de vaut le conférencier de Notre-Dame ; mais il parla d Saint-Esprit, et il expliqua que l'éloquence des prédicateurs visibles importe peu si les auditeurs saven écouter la voix du prédicateur invisible parlant dans les cœurs. Ce fat dit avec tant d'autorité et d'onction que personne, et Lacordaire moins qu'un autre, ne songea à juger l'éloquence du Curé d'Ars : chacun s'examinait et se demandait s'il avait toujours écouté avec les dispositions convenables la parole de Dieu Le soir, aux vêpres, l'illustre orateur s'excusa d'être obligé de parler en un lieu où il était venu seulemen demander des conseils. Ce fut dit avec une modestie parfaite et une entière simplicité. Les habitants d'Ars se sentirent très fiers que leur curé reçût d'une telle bouche une telle louange. Lui-même ne comprit qu'une chose : c'est que le plus admiré des prédica
teurs de son temps avait fait en venant à Ars un grand acte de foi, un grand acte d'humilité, et il s'en réjouit sans en concevoir aucun orgueil.
Après cette visite mémorable les pèlerins écoutèrent avec une déférence nouvelle une parole à laquelle ils savaient que Lacordaire avait prêté une attention recueillie et les instructions de onze heures furent plus suivies, plus fécondes que jamais.
Chaque jour, entre onze heures et demie et midi, pendant que M. Vianney descendait de sa chaire, tout Tauditoire se précipitait hors de l'église et s'entassait dans l'espace qu'il devait traverser pour se rendre à la cure ou à la Providence. La même affluence l'attendait à son retour. Le Curé d'Ars n'aimait point ces marques publiques de vénération et il essaya d'abord de s'y dérober. Mais il se résigna vite à les subir, ayant compris que pendant ce court voyage il aurait le temps de distribuer bien des conseils et bien des consolations.
A peine apparaissait-il, qu'un immense cri retentissait : < Le voilà ! » Sur son passage, tous les fronts se tendaient pour être bénis, beaucoup de mains cherchaient à prendre la sienne. Des infirmes lui montraient leurs membres perclus, des malheureux lui criaient leurs misères, des âmes pénitentes ne rougissaient pas de s'accuser tout haut de lâcheté. Tout le monde l'appelait : a Mon père ! »
Et les questions l'assaillaient, souvent naïves dans les termes, mais en général graves par leur objet; car, il s'agissait de la conversion d'un mari, de la persévérance d'un fils, de la guérison d'une fille. Quelques-unes étaient cependant dictées par des soucis bien matériels. Il se rencontrait même à certains
il4 LE BIENHEUREUX CURÉ D'ARS.
jours des impertinents ou des sots qui osaient consulter sur d*ineptes frivolités cet ho aime tout occupé des choses éternelles.
Il allait lentement, d*une personne à Fautre, admirable de patience et de présence d'esprit. Les importuns étaient éconduits d'un mot froid, parfois d'un mot ironique : a Mon père, mon père, laissezmoi vous dire seulement un mot. — Ma fille, vous venez de m'en dire près de vingt. » Les étourdies, qui ne sollicitaient une direction que pour s'épargner la peine de réfléchir, étaient renvoyées, comme elle le méritaient, à leur catéchisme : « Mon père, quelle est ma vocation? — Ma fille, votre vocation est d'aller au ciel. » Toutes les inquiétudes sérieuses, toutes les douleurs sincères étaient, au contraire, accueillies avec une suave douceur. Toutes les âmes vraiment tourmentées recevaient des conseils appropriés à leur état, et celles qui avaient besoin d'un plus long entretien en obtenaient la promesse. Les cœurs purs étaient devinés au premier coup d'œil et priés affectueusement de ne pas prendre une parcelle de son temps à un confesseur qui n'avait pas trop de ses seize à dix-huit heures d'audience pour pourvoir au plus pressé : Ainsi cette Fille de Charité qu'une de nos parentes les plus chères vit bénir à ses côtés, puis congédier d'un mot paternel : « Allez vous-en, ma petite, vous n'avez pas besoii? de moi. »
Beaucoup de pèlerins n'ont pas approché M. Vianney et il ne leur a pas adressé la parole en particulier ailleurs que sur la place du village pendant quelques secondes. Cependant ils ont emporté de leur voyage des impressions qui ont embaumé et édifié tout le reste de leur vie. Pour être fortifiés
dans la foi ou engagés dans les voies de la perfection, il leur a suffi de sentir un instant les mains du saint prêtre posées sur leur front, d'assister au spectacle inoubliable de son passage triomphal à travers la foule, de voir son confessionnal assiégé par une armée de gens de toute condition, de l'entendre réciter la prière du soir avec la ferveur d'un ange et prêcher la parole de Dieu à la manière des Apôtres. Sur ceux qui purent s'agenouiller à ses pieds et lui découvrir le fond de leur cœur, son action fut bien autrement profonde. Mais aussi, c'était pour ceuxlà — pécheurs endurcis, consciences tourmentées, âmes incertaines de leur voie — qu'il avait été spécialement suscité.