CHAPITRE VII
Le B Raymond élu Maître Général. — But qu'il se propose. Plan sagement adopté pour y tendre.
Les dommages causés aux Instituts religieux par la Peste noire, comme il a été dit au ch. II, allaient en s' aggravant par suite de la persistance du schisme. Dans ce milieu troublé, sur ce terrain sillonné par les factions, quels embarras n'éprouvait pas un bon supérieur pour déterminer ses ordres, les transmettre, les faire agréer par des esprit abattus, tentés peut-être de scepticisme et heureux de profiter du désarroi pour vivre à leur gré ! Mais Dieu Tout-Puissant , regardant avec les yeux de sa miséricorde la Famille de Saint-Dominique, lui donna, pour remédier à ces maux, l'homme de sa droite, notre Raymond. Nous l'avons déjà vu travailler à cette fin d'une manière intermittente et locale; le moment est venu où il va s'y dévouer d'une manière incessante et incomparable, comme Maître Général.
Le Père Elie de Toulouse, profès du couvent de Beroferac, avait été élu Maître Général au Cha-
92 Le B. Rjriiiond de Capoiij. — Chapitre VIL
pitre d'Avignon en 1367, et depuis douze ans il gouvernait son Ordre avec autant de zèle que de prudence. Mais il prit , comme toute la France, le parti de Clément VII et vint résider près de lui à Avignon. On ne saurait lui en faire un crime, si l'on considère le bouleversement des choses, le caractère incomplet des relations qui arrivaient en France, et l'exemple donné parles plus respectables personnages, entre lesquels le roi Charles V, dit le Sage, Elie continua donc de gouverner la fraction attachée à Clément, qui comprenait les Provinces cV Espagne, de France, d' Ecosse et des Deux Siciles, et il y exerça encore sa charge pendant sept ans \
Cependant, les Provinces qui obéissaient à Urbain VI, ne voulant plus reconnaître le Père Elie comme chef de l'Ordre, provoquèrent la réunion d'un Chapitre Général à Bologne, et tout faisait présager que Raymond, déjà si renommé dans l'Italie entière, si particulièrement apprécié par le Pape régnant, serait l'élu. Tel était, depuis longtemps, le vœu de Catherine, telle même sa conviction ; et c'est sans doute pour préparer à cette grande charge son Père spirituel qu'elle
' Trois autres Pères furent successivement nommés après Elie de Toulouse, Nicolas de Troia, Nicolas de Valladolid et et Jean de Puinoix ; mais ils ne sont pas portés sur la liste authentique des successeurs de saint Dominique. Le Concile de Constance ayant mis fin au schisme en 141 7, les Provinces qui n'obéissaient pas jusque-là à Léonard de Datis, deuxième successeur de Raymond, élu en 1415 xxv<^ INIaître Général de l'Ordre, se soumirent
Elu Maître G^'Uiui. Ju^c ylui,, i<'< ,\j^-,uiL. 93
lui écrivait ce qui suit, peu de mois avant de mourir; c'est la dernière de ses 373 lettres, son Père spirituel méritait cette consolation : « La cellule actuelle, peu vous pourrez l'avoir, mais ie ^•eux que vous portiez toujours avec vous la cellule du cœur. Je vous prie de mûrir votre cœur avec une vraie et sainte prudence. Que votre vie soit exemplaire aux séculiers, et qu'elle ne se gouverne jamais selon les usages du monde. Que la pauvreté volontaire jusqu'ici pratiquée par vous se rajeunisse en vous avec une vraie et parfaite humilité. Q71' aucnnc position , aiiain Jionneiw gttc Dieu z'oiis donnera ne F aifaiblissent jamais en voîis. Enfoncez-vous, au contraire, de plus en plus dans la vallée de la sainte humilité. Aimez la table de la très sainte Croix et prenez-y la nourriture des âmes, en vous livrant aux veilles saintes, aux continuelles prières. Rejetez toute faiblesse pour vous-même et toute crainte servile, car la Sainte Eglise n'a que faire de ceux qui sont ainsi... Je vous conjure de prier l'Epoux éternel qu'il me fasse virilement accomplir son obéissance, et qu'il me pardonne la multitude de mes iniquités. \'ous aussi, je vous prie
spontanément à son autorité. C'est probablement en reconnaissance de cette abnégati,on et de ce noble procédé, que les vocaux du Chapitre Général élurent après Léonard un français, le Yen. Barthélémy Texier, continuateur de l'œuvre de Raymond dans la restauration de l'observance régulière , spécialement à Bologne et en Provence, où il fut secondé par le B. André Abellon. Il est qualifié par les anciens à' illustre e7i miracles.
c)4 Le o. R.ninoa.l ih Capoiie. — Chapitre Jll.
de me pardonner toute désobéissance, irrévérence, ingratitude, peine et amertume que je vous aurais données. Et je vous demande votre bénédiction».
Elle fut plus explicite encore peu avant de mourir, car, fidèle jusqu'au bout à son principe de sacrifier au bien général son avantage personnel, elle s'adressa à Barthélémy de Sienne dont, à défaut de Raymond, l'assistance spirituelle lui était pourtant si précieuse, et lui dit : « Comme le Chapitre, ainsi que vous le savez, doit se tenir bientôt à Bologne pour l'élection d'un Maître Général, je veux que vous y alliez, et là on élira pour ledit office mon Père Fr. Raymond , avec qui je veux que vous soyez, sans vous écarter de sa volonté ; et cela, autant que je le puis, je vous le commande » '.
Raymond, lui aussi, devait intervenir au Chapitre, ayant été fait Provincial ; il prit donc ses mesures pour quitter le couvent de Gènes où il se trouvait, le matin du 29 avril 1380, après avoir célébré la messe. Or, tandis qu'en effet, traversant le dortoir avec son pauvre petit bagage , il prie un instant devant une vieille fresque de Marie, escortée de saint Dominique et de saint Pierre-Martyr, il entend une voix, mais
I « Et quia de proximo, ut nostis, débet celebrari capitulum générale Ordinis vestri in Bononia pro electione Magistri Ordinis facienda, volo quod vadatis illuc, et ibi eligetur pro dicto officio pater meus fr. Raymundus, cuni quo volo sitis et ab eius voluntate nunquam recedatis. Et hoc quantum possum vobis mando ». [Process. Casie/lan.).
Elu MmIvs Ginirul. S.igi plan ds rijonnc. gj
d'une nature à part: pas de sons matériels, pas de mots articulés ; c'est une parole qui va droit à l'iatelligence et qui s'y imprime avec une force et une clarté à défier tout langage humain. Elle disait: Ax' crains pas, je suis ici pour toi; je suis au ciel pour toi; je te protégerai et te défendrai; sois , assuré et ne crains ric7i, je suis ici pour toi. C'était Catherine qui, expirant précisément à cette même heure à Rome prés de la Minerve, voulait, en passant à la gloire, saluer son bienfaiteur, encourager l'héritier de son esprit et le continuateur de son œuvre en ce monde \
Depuis ce fait, solennellement enregistré dans la Bulle de Canonisation de sainte Catherine, la vieille peinture devint plus chère aux religieux; et lorsqu'il fallut, un siècle après, la restaurer, on y représenta dans un coin le Bienheureux, petit de proportion, mais très dévot et en prière devant Marie. Dépouillés de leur couvent au commencement du siècle, les dominicains coupèrent le mur entier, pour transporter la sainte image dans
I Caffarini (Suppl. p. 3. ? 3. n. 11; rapporte une vision de sainte Catherine où « il lui sembla voir sortir du sein de Jésus Enfant une vigne chargée de raisins mûrs. De gros chiens s'en approchant en grand nombre mangeaient à satiété, et puis portaient à leur progéniture d'autres grappes comme aliment ». L'auteur interprète cette vision de la réforme de l'Eglise; mais si l'on considère que la vigne est la caractéristique de Raymond Des Vignes, et que d'autre part le chien symbolise le Frère -Prêcheur, il est permis de voir aussi dans la vision prophétique une allusion à la restauration de l'Ordre de S. Dominique, opérée par notre Bienheureux.
c)6 Lf B. Ruviuoud de CapoiiJ. — Chapitre J'JI.
le monastère des Sœurs de l'Ordre, placé sous le vocable des SS. Philippe et Jacques. Hélas! les pauvres religieuses se virent chassées à leur tour quelques années après, et la peinture fut mise au Musée de la ville. Mais le Municipe la donna généreusement ensuite au couvent de Sainte-Marie de Castello où elle est actuellement en vénération.
Cependant Raymond s'était embarqué pour Pise, afin de marcher de là sur Bologne. Le Chapitre procéda à l'élection le 22 mai, vigile de la Pentecôte, et le plus ancien des vocaux, en annonçant le résultat du scrutin, proclama comme XXIIP Maître Général de l'Ordre, Raymond de Capoue. La grande humilité de l'élu lui inspira tout d'abord le dessein de refuser une si haute charge; mais sainte Catherine l'ayant de nouveau conforté , il surmonta ses craintes et accepta.
Le Vicaire de Jésus-Christ se montra très satisfait de cette élection , sachant combien était grand le zèle de Raymond pour les intérêts de l'Eglise, car il l'avait vu à l'œuvre en qualité de nonce à Gênes, à Florence et auprès de plusieurs princes d'Italie ; aussi ne mit-il point en doute qu' étant Général il ne travaillât efficacement à procurer partout la paix de l'Eglise et le progrès de l'esprit chrétien.
Un des premiers soins du nouveau Général fut de s'adresser à Elie de Toulouse pour le conjurer de se rattacher avec les siens au centre de l'Ordre. Il ne réussit pas, il fallait s'y attendre,
Elu Mdîln Gcnéral. Sage plan dû réfoniic. 97
eu égard, comme nous l'avons remarqué, aux influences du milieu. Mais Raymond par cette démarche montra son grand cœur, et il gagna du moins l'estime de ceux qui ne se crurent pas tenus à lui prêter obéissance.
Ce devoir de charité rempli, notre Bienheureux s'appliqua à mûrir devant Dieu le plan de restauration du temple de Saint-Dominique , et "étudia le tracé à suivre sur le difficile terrain d'alors, pour pouvoir dire avec saint Paul : < Je cours, mais non comme au hasard » (I, Cor., IX, 26).
A ne consulter que la sagesse humaine, Raymond se serait dit : « // /a7i^ pre^idre V homme tel qu il est. Etre raisonnable, il se soumet plus volontiers à des lois contrôlées par sa raison individuelle, qu'à des traditions plus ou moins bien conçues, léguées par un autre âge. Que si le joug, non content de subjuguer l'esprit, gène et prétend dompter les sens, on verra le religieux regimber. Mieux vaut adopter comme règle une méthode de vie dans laquelle, sauf ce qui impliquerait péché, tout soit raisonnable, modéré, commode et joyeux ». Raymond se dit au contraire: « L'homme qîi il faut prendre tel qu'il est, c'est F homine du Seigneur, c'est Dominique. Réforme, en effet, veut dire: « rétablissement de la forme primitive, malheureusement altérée » ; or la forme, c'est le saint fondateur. Vous tous donc qui voulez relever l'Ordre, regardez ce nouvel Abraham, notre père ; re-
98 Le B. Ruimond de Capoue. — Chapitre VU.
gardez Sara, c'est-à-dire la sainte Religion, notre mère. Oui, faites attention au rocher dans lequel vous avez été taillés, à la carrière profonde d'où vous avez été tirés. Attenditc ad petram 7tnde excisi estis, et ad caveniam laci, de qita praecisi estis (Is., Li, i) '. L'idéal est élevé; certains reculeront, d'autres traîneront, aux vaillants eux-mêmes il faudra de la foi, du temps et des larmes. Mais sur ce sommet se trouve comme récompense la paix de la victoire ; et si le nombre des conquérants est petit, grandes sont à leur égard les complaisances de Dieu ».
L'idéal reconnu, il fallait concerter les moyens de le réaliser, et Raymond se promit, pour y arriver, de favoriser le bien à tous les degrés, même les plus infimes, pourvu que ce fût sans renoncer à aspirer au bien supérieur, car il entendait toujours Dominique lui dire, comme autrefois Jésus à Pierre : « Duc in altum; en fait de perfection religieuse, pousse vers la haute mer » . (Luc. V. 4).
Rencontrant à l'état isolé des religieux amis de l'observance régulière, (et il y en avait beaucoup), il les encourageait à la pratiquer fidèlement, au moins en ce qui dépendait d'eux, à en garder l'esprit sans réserves, à en solliciter sans cesse du ciel le plein rétablissement, par leurs prières, leurs pénitences et leurs larmes. ]Mais, il faut
I B. Raym. Opuscula, vu et seq.
E!i! Maille Giniral. Sa^c plan de reforme. 99
l'avouer, peu d'hommes sont de trempe, dans une telle voie, à rester debout et à marcher tout seuls en avant; que s'il s'en trouve quelques-uns, en faisant beaucoup pour eux, ils font peu pour l'avenir de la corporation. Raymond tentait donc l'impossible pour les grouper en une même maison, dite « Couvent d'observance » et abritée sous sa juridiction immédiate. Le Couvent, en effet, est un être canonique stable, organisé, ayant sa visibilité, sa puissance d'engendrer des fils; la réforme d'un seul est certes un grand résultat. Que s'il sort de là des essaims pour composer une, deux, trois maisons du même genre, elles peuvent s'organiser en Congrégation autonome, où le bien de la régularité se produira sur une échelle plus grande. Mais si la Congrégation observante arrive à se transformer en Province formelle, à tous ces avantages s'ajoutera celui de l'influence sur la vie régulière et l'esprit de ferveur dans tout l'Ordre, Ce fut précisément cette pensée qui plus tard rendit Clément VII désireux de composer deux fortes Provinces avec la célèbre Congrégation de Lombardie, « Car, se disait-il, les bons Vocaux font les bons Chapitres," les bons Chapitres font les bons Généraux, et les bons Généraux font les bons Instituts, fidèles en tout à leur forme de vie originelle » \
I Chronicon Constitutionum (MDCXC) : « Clemens VII in « suis quas passus erat tribulationibus inter cetera vovisse fertur, « si Deus illi quietem praestitisset ac libertatem, daturum se ope-
Le B. Raxmond de dipoiic. — Chapitre J'II.
Le zélé Général put dès le début constater avec consolation que les religieux dévoués à l'observance remportaient des victoires signalées sur le démon et sur les vices, 'par l'efficacité de leur apostolat, tandis que ceux qui ne vivaient pas d'une manière aussi conforme aux engagements de leur profession , travaillaient avec beaucoup moins de fruit dans la vigne du Seigneur, de sorte qu'en eux se vérifiait une fois de plus la parole de saint Grégoire : « Cîiins vita despicitur, huius et praedicatio contem^iitiw » . Quoique Raymond, pour ne pas exciter l'envie, adoptât souvent comme couvents d'observance des maisons où jusque là les Frères, en fort petit nombre,- végétaient et avaient peine à vivre, ses disciples dès qu'ils s'y établissaient, bien qu'en plus grand nombre, trouvaient non seulement le pain de la table matérielle, mais des dons pour l'église et la bibliothèque. C'est qu'ils prêchaient, d'exemple et de parole, Jésus crucifié, Jean Dominique, un des plus puissants collaborateurs de Raymond, atteste ces merveilleux résultats pour les avoir constatés bien des fois '.
« ram ut Ordines mendicantiuni ad antiquam vivendi formam revo- « carentur. Persiiasumque illi fiierat, id facile se consequuturum, « si Capita Ordinum ex observantibus assumerentur. Caput vero « et Magistrum in Ordine Praedicatorum seniper eiusmodi futurum, « si electores illius ex reformatis fuissent ; quod tum futurum spe- « rabatur, si titulus Provinciae illis Congregationibus datus fuisset ». ^ Dum spiritualibus incrementis intendebant, eos temporalibus auxiliis destitutos nequaquam relinquebat Patriarcha Dominicus, ut observât loannes Dominici in suo codice De possessioiiibiis:
Elu Mditrc Général. Sage plan de. réforme. loi
Dans cette atmosphère vraiment religieuse et pacihce, tous travaillaient à leur progrès spirituel en même temps qu'à celui du peuple chrétien, assujettis il est vrai à une vie pauvre et austère, mais rendue supportable et agréable même par l'onction de la grâce et les douceurs de la charité ; car tous n'avaient qu'un cœur et qu'une âme en Saint Dominique, et Raymond pouvait leur dire : « O vous, ma joie et ma couronne, restez ainsi dans le Seigneur ». [Phili. iv. i).
<< Fratres qui regularem vitam servant, in rébus temporalibus pro « se et pro pauperibus abundant multis , non solum Venetiis in « utroque Conventu, ubi sunt cives ditissimi, sed Clusii, Castelli, « Cortonae, Lucae atque Fabriani ubi prius fratres paucissimi non « videbantur posse nutriri, et in multis aliis locis quae transcur- « rimus , quoniam per experientiam non sunt nobis nota sicut « praefata, in quibus providentiam Dei, et suorum pauperum cu- «c ram praedicant ornamenta ad divinum cultum specLantia mul- « tiplicata, aucti codices muiti ». (B. Raym. Opusc. pag. 82).