‹ Le bienheureux Raymond de CapoueChapitre 11 sur 27 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Circulaires du B. Raymond. — Il y défend avec force et modération la Reforme, dont il explique le vrai caractère.

Tandis que les hommes de bonne volonté, réunis par Raymond, trouvaient sous le joug de la sainte observance la liberté des enfants de Dieu et la fécondité de l'apostolat, au dehors l'orage s'amoncelait. Cette résistance latente qui ne conteste rien , ne refuse rien , laisse même espérer pour demain quelques pas en avant, quitte à n'en rien faire , ne suffisait pas à certains opposants. Des attaques vives et savantes se produisirent, dans lesquelles on semblait défendre la cause de l'Ordre contre un Général exalté et perturbateur. Les manœuvres furent si habiles que le cardinal d'Alençon, chargé par le Pape d'appuyer Raymond, fut lui-même un instant circonvenu et faillit tout enrayer, en faisant révoquer le Décret Apostolique lis qitae Religionis.

Il s'agissait des droits de la perfection, il s'agissait de l'honneur de Dominique, il s'agissait de l'intérêt des âmes religieuses. Raymond ne pouvait se taire, et Dieu l'aida à parler, clans une

io6 Li B. Raymond de Capoiie. — Chapitre VIII.

série de Circulaires, comme il devait parler. Pour en juger, écoutons-le répondre à six principales récriminations , formulées il est vrai à diverses époques, par diverses personnes, d'une manière plus ou moins accentuée, mais qui constituent un plan d'attaque unique et complet '.

I. «: Nous ne contestons pas, disaient les adversaires, que la réforme puisse avoir quelques avantages ; mais il en résulterait dans l'Ordre deux fractions, au préjudice de \ imité; or celle-ci mérite d'être sauvegardée avant tout » .

Raymond répondait: « L'unité pour laquelle les membres d'un Ordre religieux sont rassemblés, consiste principalement dans un seul et même fondateur, c'est-à-dire (pour nous) le B. Dominique ; et dans un seul et même mode de vie réglé par nos Constitutions. Prétendre donc que les Frères qui veulent observer cette manière de vivre et marcher sur les traces du B. Dominique divisent l'Ordre, c'est comme si l'on disait que les soldats qui suivent le drapeau et obéissent au capitaine sont des déserteurs et mettent la division dans l'armée, jusque sur le champ de bataille. C'est comme si l'on disait que les écoliers qui vont de bon cœur à la classe pour y entendre le maître

I Le B. Raymond ayant traité plusieurs fois ces sujets divers, nous réunissons dans un même texte ce qui est épars en plusieurs Lettres, pour rendre son raisonnement plus clair, plus complet et plus fort. {B. Raym. Op. \ viii. xiv. xvii. xviii. xx).

S^s lettres. Apologie de TOhservance régulière. 107

détruisent l'étude, parce qu'ils se séparent de ceux à qui il déplaît d'apprendre la leçon,

« Oh! si les saints Apôtres eussent obéi à cette crainte de mettre la division entre les chrétiens et les païens, jamais, pour sûr, ils n'eussent fait une seule conversion. Mais ayant compris que le V^erbe de vérité était venu apporter, au lieu de la paix, le glaive de séparation entre les bons et les mauvais , ils faisaient leur devoir sans considérer si quelque divergence allait en naître. De même , si la sainte Eglise , qui est la congrégation de tous les fidèles, quand elle voit l'un d'entre eux aspirer à faire les vœux de Religion, avait regardé cette séparation comme jetant la division dans son sein, jamais elle n'aurait confirmé ni permis les Ordres religieux. Il est vrai que cet exemple dépasse le but, puisque, dans notre cas, aucun des Frères ne promet plus que les autres, et la dittérence existe seulement dans la manière plus ou moins intégrale d'observer la commune promesse ; mais il en résulte toujours un argument d7i plus ail moins. Car, si un genre de séparation bien plus grand que le nôtre n'a pas divisé notre sainte Mère l'Eglise, mais l'a au contraire confirmée, fortifiée, exaltée, beaucoup moins notre Ordre sera-t-il divisé par les mesures que j'ai prises,

« Savez-vous quels sont ceux qui divisent? ce sont les hommes qui observent certaines de leurs obligations et pas les autres, ou qui (je le dis avec dégoût) n'observent rien du tout et sont dans la

io8 Le B. Rayinoiid de Capoiic. — Chapitre VIII.

corporation sans cause, selon la remarque du B, x\ugustin dans sa Règle : voilà ceux qui divisent et détruisent, en persécutant les Frères qui veulent bien faire. Supposez au contraire que cent personnes habituées jusque là à faire ce qui leur plaît, en viennent peu à peu à renoncer à leurs volontés propres et dissemblables , pour suivre désormais l'unique volonté qui fait loi, c'est alors que vraiment il y aura l'unité de bercail et de pasteur ».

II. « ]\Iais, poursuivaient les ennemis de la discipline régulière s'il n'y a pas à proprement parler division, il y à toujours sujet de confusion pour ceux qui ne sont pas du nombre des Frères observants, et que le public montrera au doigt en disant: Voilà les mauvais ; ces autres sont les bons » .

Raymond s'étudiait, il le fait souvent remarquer, à mettre de préférence les couvents réformés dans les villes où il n'y en avait pas d'autre non réformé. Mais il ne pouvait tolérer que ces ménagements pour les faibles, fussent tournés par eux en armes d'opposition. « Sauf la révérence que je dois à tous, répliquait-il, je ferai remarquer combien ce serait mal argumenter de dire : L'un des deux est meilleur, donc l'autre est mauvais et scélérat. Nous voyons souvent dans les divers couvents certains Frères exceller en science et en sainteté, sans que pour cela il faille tenir les autres comme ignorants ou pervers. Que dis-je? la sainteté et la science des premiers tourne à l'honneur de l'Ordre

Sis Iitires. Apologie âc- F Observance rcgulicre. 109

entier et de chacun de ses membres. C'est pourquoi nous appelons notre saint Docteur Thomas, dans son Office, loiianoe 'et oloirc de F Ordre des Prcche7trs. Est-ce que si cet Ordre ayait cent ou deux cents Saints canonisés, tous ses membres n'en seraient pas plus considérés? Qu'ils ouvrent donc les yeux ceux qui récriminent, et qu'ils considèrent que plus il y a d'individus parfaits dans une même espèce, plus la forme universelle acquiert de perfection , laquelle perfection se reverse sur tous les individus pour les faire chérir: maxime vraie dans l'ordre physique, non moins vraie dans l'ordre moral. Concevoir de l'envie, ce serait (Dieu nous en préserve) imiter Caïn qui s'indignait contre Abel en le voyant plus agréable à Dieu, au lieu de s'indigner contre lui-même de sa propre malice. Ce serait imiter Simon le Magicien, qui voulait posséder les grâces des Apôtres sans embrasser la vie des Apôtres, et s'imaginait pouvoir acheter à prix d'argent les dons de l' Esprit-Saint... Au reste, si malgré tout il y a quelqu'un qui refuse de se réjouir ainsi du bien des Frères observants et qui se plaigne d'y rencontrer une cause de tristesse, le remède est simple: qu'il entre parmi eux, qu'il vive comme eux, et il sera honoré comme eux. C'est précisément ce que nous cherchons».

III. « Nous aimerions, poursuivaient les adversaires, passer dans vos rangs. Mais cette rigueur n'est plus de notre temps, surtout avec la per-

iio Le B. Raymond de Cupoiic. — Chapitn VIII.

turbation des schismes et des guerres. Si encore vous appliquiez les lois avec suavité ; mais pour ceux d'entre nous qui veulent essayer de votre vie, vous n'avez que dureté et indiscrétion ».

Ce reproche ne convenait nullement à Raymond, qui était par nature et par grâce l'homme de la discrétion, certains lui ont même reproché de l'avoir poussée trop loin. Il savait parfaitement discerner, dans l'œuvre de la réforme, entre l'absolu et le contingent : l'un ayant pour but de dompter l'esprit par l'assujettissement à la discipline régulière, en tant qu'émanée de la sagesse surnaturelle du Fondateur, puis d'assouplir le corps par l'acquisition d'habitudes simples, vigoureuses, austères, amies des exercices communs; l'autre destiné à peser et à combiner, sous la sage direction des supérieurs, les éléments matériels de cette même discipline, de façon à en dégager le bien absolu, la cJiose immatérielle, l'idéal caractéristique et providentiel de l'Institution. Alors, qu'il y ait variante ou non dans le volume et la teinte de l'argile, la statue modelée sera toujours Dominique vivant en ses fils , Dominique ancien et nouveau, humble et pénitent, modeste et lumineux, doux et fort, grave et joyeux, passionné pour la pauvreté et d'une attention délicate aux besoins de tous, frappante image de « la bénignité et humanité du Verbe Sauveur » . (Tit. m. 4) '.

I Ainsi disait le Seigneur à sainte Catherine de Sienne : « Ton Père Dominique, mon cher fils, eut comme objet propre

Ses lettres. Apologie de l'Observance régulière.

Raymond savait, en sage supérieur, pondérer ainsi les choses. Il était donc loin de demander à tous, dans les observances, l'énergie exceptionnelle de Dominique ', de Réginald ^ et des autres premiers Pères de l' Ordre ; mais il savait que l'homme de bonne volonté peut bien plus qu'on ne le croirait d'abord, surtout quand la confiance et la joie assaisonnent ses actes ! ^ Du reste, il amait à condescendre aux faiblesses et donnait à propos les dispenses convenables, comme l'attestent les réflexions suivantes contenues dans un mémoire rédigé par ses premiers disciples, pour résumer ses pensées et propager son œuvre ^.

la lumière de la science pour extirper les hérésies. Il prit l'office du Verbe, mon Fils unique,, enlevant les ténèbres et répandant la lumière. Il fut un flambeau que je donnai aux hommes par Marie, car Marie lui donna l'habit, ce soin lui ayant été confié par ma bonté... De sorte que sa religion est toute large, toute joyeuse, tout odoriférante ; c'est un jardin en soi délicieux, mais les malheureux qui au lieu d'observer leur Ordre le transgressent, font de ce jardin une terre sauvage ». (Dial. de l' Obéissance c. XL VIII).

1 « Abstinentia rara , carnes nunquam edebat : jejunia nec aeger solvebat ». (Off. Lect. vi).

2 Comme Fr. Mathieu de France, qui avait connu Réginald dans le siècle, entouré de toutes les aises et de toutes les délicatesses , lui témoignait son étonnement de le voir si changé si fidèle aux austérités dominicaines, celui-ci répondit : J^e ne crois mtme pas y avoir de mérite, tant fy trouve de complaisance.

3 Le P. Jandel se demandant, au moment d'embrasser l'Ordre, si le genre de vie ne serait pas trop fort pour sa complexion délicate, le P. Lacordaire lui répondit avec cet accent pénétrant qui lui était propre : Ah ! quand le cœur est content, tout est facile.

4 On le trouve sous le titre Objecta aux archives du couvent de Vienne, qui fut très cher à Raymond (Codex 295). Quand

112 Le B. Raviiiothi de Capoii:. — Chapitre VIIL

« On nous dit que nous devrions condescendre aux infirmes, dispenser du port de la laine, laisser retenir des pécules, permettre de ne pas fréquenter le chœur, de manger de la chair, et choses semblables, car ainsi beaucoup prendraient le joug de l'observance. Nous répondons : Grandes paroles sur les lèvres, mais en exécution rien du tout. Car de fait, dans plusieurs couvents d'observance, on permet de manger de la chair, on relâche beaucoup le jeûne, on adoucit la rigueur de la discipline ; et néanmoins aucun de ces hommes ne s'y fait voir. En outre, quand on réforme un couvent on y conserve tous les religieux qui le demandent spontanément, même s' ils sont infirmes et arrivés à la décrépitude. Or, on leur donne dans ce cas des dispenses, et l'on tempère pour eux la rigueur commune jusqu'à leur mort, selon que la piété le demande et que la discrétion y incline. Pourquoi donc ceux qui simulent tant de bon vouloir , étant sûrs de semblables concessions , ne permettent-ils pas que leurs couvents soient réformés, mais au contraire récalcitrent et résistent de toutes leurs forces ? »

IV. Et les adversaires d' insister : « Si vous voulez qu'on vous obéisse, ô Maître Général, donnez l'exemple; alors vous entraînerez tout le

ce court résumé fut publié, les disciples du Bienheureux vivaient encore; on n'aurait donc osé, sous leurs yeux, forcer ou affaiblir la pensée du Maître. (Vid. B. Raym. Op. pag. i33).

Ses lettres. Apologie de V Observance régulière. 113

monde. Mais que pratiquez-vous de ce que vous voulez établir? »

A ce reproche, le cœur noble et sensible de Raymond s'émeut et il s'en échappe des accents dont l'humilité, la franchise, la fierté rappellent ceux de saint Paul. « Quelque réponse que je cherche à faire, dit-il, je n'ai qu'à rougir et je ferais mieux, pour parler avec S. Bernard, de me taire et de pleu- 'rer. Pourtant, comme il s'agit d'une entreprise sainte, je répondrai comme je pourrai. Oui, j'avoue qu'en punition de mes péchés, le Dieu tout-puissant m'affliofe d' une faiblesse d' estomac et d' un mal de tête continuels. Je suis tombé plusieurs fois en syncope et en défaillance pendant ma jeunesse ; j'ai même eu les fièvres dès que je jeûnais. Pourtant, j' ai souvent essayé de le faire, nonobstant ma grande faiblesse, et je ne me tromperais pas de beaucoup en disant que je l'ai tenté peut-être cinq cents fois. J' ai consulté à ce sujet tous ceux que je savais remplis de la crainte de Dieu, et tous m'ont répondu unanimement que je ne devais plus m' imposer de si grands efforts. J'en ressens au fond de mon cœur une douleur continuelle, je puis en prendre à témoin cette immuable Vérité que nul ne saurait tromper, et ce n'est pas trois fois, comme l'Apôtre, mais je ne saurais dire combien de fois que, par moi-même et par d'autres, j'ai prié le Seigneur de mettre fin à cette épreuve, sans jamais avoir été exaucé, si ce n'est que Marie m'accorde de jeûner la vigile de ses fêtes.

114 Le B. Raymond de Capotic. — Chapitre VIII,

« yiâ'is faut-il que j'ajoute malheur à malheur, et que, non content de ne pas observer certains points, force me soit d'empêcher ceux qui entendent les observer? Car il s'agit de choses dont je n'ai pas la prétention de m'attribuer l'initiative. Je ne fais que coopérer au mouvement des autres. Puis-ie refuser, à ceux qui veulent pratiquer ce qui est écrit, mes conseils et mon secours? Parce que je ne vaux rien dois-je empêcher les bons? Ah ! si du moins mes détracteurs en m' obligeant à découvrir ma honte y trouvaient pour eux un remède ! Plût à Dieu que, rassassiés de mon opprobre, ils cessassent de molester les bons ! Oui me donnera que ma gourmandise fasse qu' on laisse en paix ceux qui jeûnent, afin que j'aie part au mérite de leur pénitence ! Ainsi, l'on ne verrait pas se renouveler ce que raconte l'Evangile: Jea^i est veiiîi ne majigeant ni ne buvant, et il disent: Il a le Déino7i ; le Fils de U homme est venu mangeant et bîcvant, et il disent: C est iin homme vorace et ami du vin. On ne verrait pas se reproduire ce que blâma S. Paul, alors que, dans certaines églises, celui qui mangeait méprisait celui qui s'abstenait. Ce serait même aujourd'hui un pire abus, si l'on voyait celui qui mange attaquer celui qui mange comme lui.

« ^Nlais après m'avoir obligé à confesser ma honte, mes censeurs me contraignent à manifester aussi ma folie. Je le dis en insensé, s' ils osent se vanter, je veux en faire autant. Ils ont donné

Ses Idtlres. Apologie âc V Observance, régulière.

l'exemple de l'honnêteté, et moi aussi ; car je n'ai pas seulement fui le mal, mais tout ce qui en avait l'apparence. Ils ont donné l'exemple de l'humilité ; moi aussi. Ils ont donné l'exemple de l'obéissance; moi comme eux et plus qu'eux. Car, tant que j'ai été inférieur, non seulement je n'ai pas souvenance de m'ètre révolté, mais j'ai préféré laisser en péril mon honneur et ma personne, au point d'être incarcéré, plutôt que de faire résistance à un prélat persécuteur ; et c' est peutêtre grâce à cela que, par disposition du Tout- Puissant, devenu supérieur, j'ai trouvé beaucoup de Frères disposés à m'obéir. Tout cela devrait être dit par d'autres que par moi, je l'avoue; mais la nécessité n'a pas de loi; ils m'ont contraint, qu'ils entendent. Et puisque j'en suis à me glorifier, si déplacé que ce soit, j'en viendrai à la charité pour mes Frères. Si je n'ai pas donné des leçons et des exemples de dilection mutuelle, que je sois jugé, je ne dis pas par le Seigneur, mais par le moindre de mes sujets. Sur ce point j'invoque en témoignage mes contradicteurs mêmes. Si je n'ai pas fait bon accueil à mes inférieurs, si je n' ai pas consolé les pusillanimes et réconcilié ceux qui étaient en désaccord, alors oui j'y consens, que dès demain je sois jugé, non par ma justice, mais par mon injustice. Et sur ce chapitre, quoique ce soit de ma part une folie, je pourrais dire en toute vérité bien d'autres choses. Mais je me tais, pour qu'on ne me reproche pas de parler par

Ii6 Le B. Raymond de Capoiie. — Chapitre VIII.

esprit de jactance. Toutefois, en rappelant tout ce que j'ai fait et tout ce que j'ai dû souffrir, je reconnais qu'il s'y est mêlé de ma part beaucoup d'imperfections et des négligences sans fin.... J'ajouterai, (puisqu'on parle tant du pouvoir qu'auraient mes exemples), que l'exemple d'un seul n'est peut-être pas si efficace qu'on le prétend pour entraîner les autres ; la preuve en est dans le reproche de Jésus à ses Apôtres : Il y a si longtemps que je sitis avec vo2is et votts, ne nie connaissez pcLS encore! Du reste, s'ils attribuent tant de vertu à r exemple d' un seul, que serait-ce s'il y en avait cent à le donner? Qu'ils viennent donc en foule dans nos rangs, qu'ils y soient des religieux exemplaires; c'est ce que j'appelle de tous mes vœux ».

V. « Pour venir à vous, objectaient les infatigables et irréductibles contradicteurs , il nous faudrait trouver parmi les vôtres le culte de la science. Mais le souci des pratiques extérieures vous le fait négliger ; et, supposé que vous nous dispensiez avec largeur le pain matériel, où serait le pain de la doctrine? »

L' imputation était calomnieuse. Raymond, cœur pur, esprit sérieux, âme méditative, était par tempérament ami de la doctrine sacrée, et ce ne fut pas le moindre de ses sacrifices de rester toute sa vie comme un poisson hors de l'eau, privé de son temps, de sa cellule, de ses livres, et contraint par l' obéissance à voyager, à négo-

Ses lettres. Apologie de l'Observance régulière. 117

cier, à contester, à corriger les délinquants, à recouvrer pour le Pape 'des tributs pécuniaires en divers pays. ^

]Mais il voulait dans l'étude une mesure, une orientation et des degrés, qui conduisissent sûrement le Frère-Prêcheur au but final de sa vocation, le salut des âmes. Son désir était que la moyenne des religieux trouvassent dans leur Province des études assez sérieuses pour les préparer à y exercer fructueusement le ministère sacré. C'est là le sens de sa lettre à de jeunes étudiants, dans laquelle il dit: « Satan dirige des attaques sans nombre contre ceux qui ont entrepris de servir Dieu parfaitement. Pour vous, le danger consiste à vouloir, sous prétexte d'apprendre , déserter la vraie sagesse dont vons suivez maintenant les sentiers. C'est pourquoi je prescris que personne sans ma permission ne quitte son couvent pour se rendre à des maisons d'études quelconques; car je sais fort bien que, si vous le voulez, vous avez les moyens de bien étudier au lieu de votre résidence, comme je l'ai fait moi-même. En effet, je n'ai étudié ni à Paris, ni en Angleterre, mais seulement en ma Province, et je ne suis pas pour cela un convers ignorant, comme ceux qui vous tentent prophétisent qu'il en adviendra de vous » \

Pour les religieux destinés par l'obéissance à

I B. Raym. Opusc. § xvii.

ii8 Le B. Raymond de Capoue. — Chapitre JlII.

une culture et à des fonctions scientifiques supérieures, Raymond voulait qu'on leur facilitât les moyens de se mieux former, mais sans rien précipiter, sans tomber dans ce qu'on appelle aujourd'hui le surmenage, et sans exposer les religieux d'espérance à dégénérer, par 1' orgueil ou 1' oubli de la piété, en contempteurs du genre de vie saint qui les a formés et nourris, devenant ainsi pour la Religion leur mère une cause de déceptions et de douleurs. C'est ce que met en lumière l'Exposé cité plus haut: < On peut voir, dans les maisons d'études générales, s'il est vrai que les habitudes de la vie commune tendent à déprimer l' esprit et à faire des idiots. Tandis que les couvents qui la repoussent laissent à leurs étudiants la charge de s'assurer des pécules, de demander aux parents des subsides, ne trouvant pas pour la maison qui les instruit une obole, les Pères de l'observance contribuent largement à l'entretien de ceux qu'ils envoient, jusqu'à leur promotion à la chaire magistrale. Mais en même temps, ils s'appliquent à choisir le temps opportun , à calculer les ressources de leur communauté, à pondérer les avantages de l'étudiant, non seulement sous le rapport de la capacité, mais plus encore de l'attachement aux fondements solides de l'humilité et de l'esprit religieux. Ainsi l' on évite , comme il arrive trop souvent, de faire de ces jeunes gens ambitieux que l'ennui gagne, que l'orgueil domine, que l'impatience abat, et qui deviennent pour l'observance

Sis lettres. Apologie de l'Observance régulière. 119

des transfuges. Ceux qui les poussent oublient la sentence de Grégoire de Nazianze: iL' Es p^'it- Saint 11 a pas besoin de longs circuits pour faire fructifier le talent confie aux âmes. Pour eux, ils préfèrent les résultats rapides aux fruits solides et sûrs, comme s' il ne valait pas mieux conduire l'homme à une vieillesse riche de prudence acquise, que de développer à outrance une jeunesse dépourvue de vraie érudition » .

\ I. Restait aux censeurs de Raymond un dernier chef d'accusation: « Vous, disaient-ils, qui affichez tant de zèle pour la prospérité de l'Ordre, comment négligez-vous votre premier devoir, celui de l'assister, vous laissant absorber par tant d'affaires étrangères à nos intérêts ?» - Si les visites canoniques du premier Supérieur eussent été plus fréquentes , peut-être se fussent-ils récriés beaucoup plus fort que tous les autres, comme si le Maître Général molestait à plaisir ses sujets, tombait dans les minuties, et se substituait irrégulièrement aux autorités locales. Mais qu'importe à de tels hommes la sincérité, pourvu qu'ils puissent affaibhr le nerf de l'autorité et en esquiver les ordonnances?

« C'est vrai, leur répondait le zélé Général, en me rappelant la sentence du Sage, que le J7iste est son propre acctisateur, je me proclame coupable de n'avoir pas, ces quatre dernières années, circulé dans l'Ordre comme j'en avais l'habitude,

Le B. Raymond ai Capoue. — Chapitre VIII.

afin d'arroser le jardin planté par le B. Dominique, jNIais pourtant je dois dire la vérité en face de Celui de qui dérive toute vérité créée. Aucune chose ici-bas ne m'aurait induit, je crois, à cette négligence, si ce n'était l'amour de la sainte Eglise catholique, Mère de tous les fidèles, éprouvée, 6 douleur ! par tant de troubles et de tempêtes. A cette vue, je ne pense pas qu'il y ait un seul cœur fidèle qui ne compatisse du plus profond de son être à une si excellente Mère, et ne s'efforce, selon ses moyens, de l'aider. En pensant à cela, je me rappelle que les Saints Pères ont toujours fait ainsi. C'est ce zèle c[ui arracha le pape Grégoire, quand il était simple moine, à la tranquillité de sa cellule pour le porter à Constantinople afin d'y traiter les affaires de l'Eglise. C'est ce même zèle qui contraignit le Bienheureux Bernard à quitter son monastère de Clairvaux quand un antipape, s'élevant contre Innocent, infesta l'Eglise pendant dix ans ; et ce saint Abbé de tant de moines ne cessa de travailler dans ce sens jusqu'à l'extinction du schisme. INIais, pour ne parler que de ce qui nous est propre, quel fut le mobile de Dominique, notre Père très saint, quand renonçant à la quiétude de la vie canoniale où il brillait comme une lumière sur le candélabre, il se transporta dans les contrées toulousaines et y fonda son Ordre, si ce n'est le zèle pour la foi catholique, pour la sainte Eglise, pour le salut des âmes? Ce zèle, il le communiqua à ses

Ses lettres. Apologie de l'Observance régulière. 121

fils iiisqu'au fond des entrailles : témoins tous ces martyrs dont Pierre de Vérone est le porte-étendard ; témoins tous ces docteurs parmi lesquels Thomas paraît comme l'étoile du matin et demeure au firmament comme un astre sans déclin. Si tous ces grands hommes s'exposèrent pour la sainte Eglise à tant de travaux, aux dépens de leur .propre tranquillité, qu'ils sacrifiaient pour un temps, que personne d'entre vous, je vous en conjure, ne s'indigne et ne se scandalise si moi, qui ne mérite pas seulement de paraître en présence de Pères aussi illustres, ni même de marcher à leur suite, je me laisse entraîner, par amour pour la sainte Eglise, à suivre de loin leurs vestiges. En faisant cela, ô Frères bien-aimés, je ne vous abandonne nullement mais plutôt je combats pour vous, afin que vous puissiez servir plus paisiblement et plus dévotement le Seigneur, si, comme je l'espère, il accorde enfin à son Eglise la pacification » .

C'est ainsi que notre saint Général, par des lettres en même temps pongithes et lèiiitives y comme les qualifie très bien le P. Daniel Concina, défendait partout les intérêts sacrés de la vie dominicaine, en expliquait le génie, et s'efforçait d'en faire aimer les austères beautés. Il pratiquait ainsi dans la perfection la recommandation de S. Paul à son disciple: « Annonce la parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, supplie, corrige

Le B. Raymond de Capotie. — Chapitre VIII.

en toute patience et doctrine. Car un temps viendra où beaucoup d' hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais multiplieront au gré de leurs désirs les maîtres disposés à flatter leurs oreilles.,.. Pour toi, veille continuellement, travaille de toutes les manières, agis en ouvrier de la bonne nouvelle et sois fidèle à remplir ton ministère » (II. Tim, 2, et seq,).

•>•» tt.^ifc'iia.^'iy»' g t * r

pF

^^^!^ié<«â

Toinhcdu du patriarche saint Dominique à Bolos!nc.

Page 1