CHAPITRE IX
Constance magnanime de Raymond à poursuivre l'œuvre de Dieu. — Saints et dévoués coopérateurs que le ciel lui donne.
Raymond^ les yeux fixés sur son patriarche Dominique, était donc en plein travail de restauration, tenant comme Néhémie, d'une main l'épée pour écarter l'ennemi, de l'autre le marteau et l'équerre pour polir et mettre à leur place respective chacune des pierres vivantes. '
Dans quelque couvent qu'il résidât, il s'appliquait à expédier avec sollicitude les affaires quotidiennes ; on en a la preuve en jetant un coup d'œil sur son Registre, dont une copie a été conservée, grâce à la sollicitude d'un homme plein de zèle pour les annales de l'Ordre et de dévotion pour notre Bienheureux, le P. Antonin Brémond, LX!!!*" Maître Général, On y voit combien Raymond se montrait ferme à soutenir l'autorité, condescendant pour les permissions individuelles selon les personnes, les forces et les besoins, saintement
I Pour l'ordre chronologique complet de la vie du B. Raymond, voir B. Raym. Opiisc. \ xxxi. La nature du présent ouvrage demandait que l'on suivît plutôt l'ordre moral des choses.
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jaloux d'écarter toute suspicion sur son désintéressement et son impartialité. Parfois, c'était pour des affaires plus graves que sa voix se faisait entendre , comme lorsqu'il écrivit aux religieux de la province d'Angleterre à l'occasion des erreurs de Wiclef. Il leur recommande et les supplie de s'élever comme des chiens fidèles du troupeau du Seigneur contre les hérétiques , dans les sermons publics , dans les réunions , dans les discussions, par la voix, la plume et les écrits, choisissant à cette fin des Pères instruits, des hommes de cœur, exemplaires et fervents pour le maintien de la discipline de l'Eglise. Ses exhortations furent entendues; et le Père Rupert Humbleton , docteur de 1' Université d' Oxford , ayant publié un livre contre les Wicléfistes, excita tellement leur haine , qu' ils lui administrèrent du poison; il n'échappa à la mort que par miracle. Pour le soutien des grands principes de la vie dominicaine et l'adoption des mesures d'intérêt général plus importantes, Raymond s'efforçait de s'appuyer sur les lumières et l' autorité des Chapitres Généraux.
La confusion produite par le schisme n'a pas toujours permis aux historiens de bien distinguer entre les Chapitres Généraux tenus par Raymond pour les progrès de la vie régulière, et les assemblées convoquées par la fraction séparée. A notre Bienheureux sont dus six Chapitres Généraux, outre celui de son élection : le Chapitre de
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Bude en 1381, de Ferrare en 1385, de Vienne en 1388, de Vérone eo 1391, de Venise en 1393 ou 1394, de Francfort en 1397. Il eût même tenu plus fréquemment ces sages et fécondes assises, si la difficulté des communications et les nombreuses légations dont les Papes le chargèrent ne l'en eussent empêché. Ce fut dans son dernier Chapitre Général, celui de Francfort, qu'il rendit d'un usage plus commun, dans l'office canonial, la strophe Maria Mater gratiae, « attendu, est-il observé, que les Frères-Prêcheurs, comme fils privilégiés de Marie , doivent plus que les autres Ordres s'appliquer à honorer leur Mère ».
En dehors des Chapitres, il travaillait au bien par la Visite canonique, sainte institution où le supérieur voit de ses yeux les choses, entend de ses oreilles les hommes, corrige les délinquants, ranime les tiédes, encourage les pusillanimes, applique aux détails des faits les lois générales, ou au contraire donne avec poids et mesure, impose même aux timorés les tempéraments convenables, faisant comprendre que la dispense reçue avec simplicité , humilité et désir de retourner aussitôt que possible à l'observance de la loi, est pour celle-ci un hommage , pour les Frères une édification. Après la Visite tout revit, tout sourit ; et l'homme de bonne volonté chante dans son cœur: « Béni soit le Seio^neur Dieu d'Israël de ce qu'il a visité son peuple... afin que, délivrés de nos ennemis, nous le servions en sainteté et jus-
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tice tous les jours de notre vie » (Luc. i, 68, 71, 72). Dans les temps de discorde où nous sommes, il était difficile de voyager au loin surtout à pied; et néanmoins nous voyons notre intrépide Général, en dépit de sa santé chancelante, entreprendre une série de voyages dont une partie seulement, mais déjà fort considérable, nous est connue. De Bologne, où il a été élu en 1380, il vient à Rome, siège de sa charge, et il visite en 1381 divers couvents d'Italie, En 1382, c'est en Hongrie qu'on le trouve, puis l'année suivante en Germanie. En octobre de la même année 13S3, Rome a la joie de le revoir, et l'an 1384, pendant les mois de mars, d'avril et de mai, il visite Sienne et ses environs, avec tous les souvenirs de sainte Catherine. En 1386 et 1387, la Germanie le possède de nouveau. Puis il passe les années suivantes en Toscane, en Lombardie, dans les Marches, en Vénétie, en Ligurie, en Sicile. Mais en 1396 le voici qui, traversant Venise, se transporte une fois encore en Germanie, pour y soutenir la vie régulière à Cologne, à Francfort, à Mayence et à Nuremberg. Il ressemble aux Apôtres qui volent comme des nuages, répandant partout la fraîcheur et la fécondité.
Mais comme il ne pouvait se rendre dans les diverses Provinces au gré de ses désirs, soit défaut de forces, soit obligation de remplir des Lé-
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gâtions Pontificales, il avait soin de se faire aider et suppléer par des hommes de Dieu que la Providence, toujours attentive à secourir les envoyés qu'elle suscite, lui plaça sous la main. Nous en citerons seulement quatre, en qui ressortent mieux les traits principaux du véritable Frère-Prêcheur, Barthélémy Dominici était un noble siennois, et il fit, après son entrée dans l'Ordre, de grands progrès dans la science et dans la piété, grâce aux exhortations et aux prières de sainte Catherine. Celle-ci dans une de ses lettres le qualifie de Bachelier à Pise, dans l'autre, de Lecteur biblique à Florence; mais ce fijt à Bologne qu'achevant de lire les sentences, il se vit promu au i^Iagistère en théologie. Il fi.it un des premiers à se mettre à la pleine disposition de Raymond, et cela par les ordres de Catherine, comme il a été raconté plus haut. (Ch. VI), On peut dire que, dans le mode de concours qu'il fournit à son supérieur ■et père pour la marche de l'Ordre, il représente cet élément que l'on appelle « l'esprit de gouvernement >, et dont traitent souvent les Chapitres Généraux sous ce titre : De bono regimine. Car, après qu'il eut occupé en diverses maisons et sous diverses formes, fructueusement toujours, la charge de supérieur, Raymond le maintint sept ans à la tête de la Province romaine, puis l' éleva aux fonctions de Vicaire Général et de Procureur Général, d'autant plus importantes et plus délicates que le INIaître Général devait s'absenter plus
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souvent. Une Légation Apostolique accomplie par lui dans l'Italie méridionale montra mieux encore ses aptitude pour le maniement des affaires ecclésiastiques, et divers auteurs disent qu'il fut fait évêque de Corones en Péloponése. Mais rien ne prouve qu'il ait pris possession et exercé les fonctions épiscopales, car nous le voyons mourir à Rimini vers 1422, à l'âge de 72 ans.
Thomas Antoine, également siennois, appelé tantôt Nacci du nom de son père, tantôt Caffarini du nom de son grand-père, fit des études littéraires soignées, au point d' être rangé comme puriste parmi les littérateurs toscans de son époque. Entré chez les Frères-Prêcheurs, il consacra toute son énergie à l'entreprise de Raymond, et il y mit surtout en relief, par ses œuvres, ce côté de la physionomie dominicaine qui est l'ardeur apostolique. Nul contradicteur de l'observance, après l'avoir entendu prêcher, n'aurait osé répéter qu'on n'y trouvait que des incapables. Parfois les dons célestes s'ajoutaient à l'éloquence naturelle, et on le vit pendant un sermon s'élever en l'air, la tête ornée de splendeurs. Aussi l'estime, les sympathies, la vénération qui l'entouraient servirent à préparer la fondation de divers couvents d'observance ou à la consolider, surtout à Venise qui fut alors le principal foyer et comme le boulevard de la vie régulière. Les œuvres de la célèbre Congrégation du B. Jacques Salomon, qui fleurit plus tard à Venise, montrent quels durent être l'élan et la vitalité des débuts. Thomas
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Caffarini quitta pourtant un jour Venise, mais ce fut pour faire le pèlerinage de Jérusalem, après quoi il rentra dans sa cité de prédilection pour y mourir en 1430. Plusieurs années après, l'estime de ses héroïques vertus , et le souffle d'esprit chrétien répandu par lui dans la direction des âmes étaient si vivants, qu'on éleva de terre son corps, pour le mettre dans une châsse ornée d'or et de pierreries, et le ranger dans l'Eglise parmi les reliques des Saints '.
Le B. Marcolin de Forli fut aussi pour Raymond un puissant collaborateur. Pourtant on ne le vit ni briller dans les chaires, ni siéger dans les Chapitres, ni écrire des livres, ni s'élever aux prélatures. Ignoré du monde, ignoré de ses frères, s'ignorant lui-même, il était la source cachée qui arrosait en silence le jardin spirituel et en vivifiait les plantations ^ Sa part, son rôle consistait dans
ï La tète est en cire, l'habit de soie blanche, la chape de soie noire. Quelques ouvertures pratiquées à dessein sur la poitrine , les bras et les mains laissent voir le vrai corps. Sous le coussin qui soutient la tête se trouve cette inscription : Corpus B. Thomae Antonii Caffarini Ordinis Praedicatorum. La châsse porte les sceaux du Card. Patriarche Agostini. Sur le devant d'autel appelé paleotto est écrit en gros caractères:
BEATI THOMAE ANTONII CAFFARINI
SENENSIS ORD. PRAEDICATORVII