‹ Le bienheureux Raymond de CapoueChapitre 17 sur 27 · chapitre: XIII · texte numérisé non relu

chapitre: XIII

Travaux de Raymond pour la gloire de Sainte Catherine de Sienne.

Le zèle, rassiduité à l'oraison, la charité pour le prochain, l'esprit de pénitence que Raymond conserva nonobstant ses croissantes infirmités, et qui ont toujours fait l'admiration de ses intimes, étaient sans doute le fruit de ses propres efforts, mais aussi de ses communications spirituelles avec sainte Catherine de Sienne.

Il le savait et, en retour, il n'omit rien, après la mort de l'incomparable vierge, pour procurer sa gloire et pour exécuter fidèlement tout ce qu'elle lui avait recommandé.

Elle lui avait dit de se dévouer sans mesure aux intérêts du Saint-Siège et de l'Eglise, lui écrivant : « Confortez-vous, très cher Père, dans la douce Epouse de Jésus-Christ ; car, plus y abondent les tribulations et l'amertume, plus la divine Vérité promet d'y faire abonder la douceur et les consolations. Et voilà ce qui sera sa consolation : la réforme des saints et bons pasteurs, qui sont fleurs de gloire et rendent à Dieu odeur de vertu. Donc, réjouissez-vous dans l'amertume » {Lett. xc).

lyS /-t' B. RjxDwihl de Capoiic. — Chapitre XIII.

Et elle ajoutait dans une autre lettre : « Jetez-vous dans la nacelle de l'Eglise et mûrissez votre cœur avec une sainte et vraie prudence, en sorte que votre vie soit un exemple aux yeux des séculiers et que vous ne vous conformiez pas à ce siècle » (Lef^. eu). Tous ce que nous avons vu montre jusqu'à quel point le serviteur de Dieu fut fidèle à ce mandat, par lequel il continuait la mission de Catherine, surmontant sa timidité naturelle et sacrifiant à la cause de Dieu ses goûts innés pour une vie de cellule, d'étude et d'assiduité aux ofifîces divins.

Catherine, comprenant l'influence que pouvaient avoir pour la réforme de l'Eglise la ferveur et la régularité des Instituts religieux, avait tout fait auprès de Dieu et des hommes pour amener Raymond au gouvernement de l'Ordre de Saint- Dominique. Inutile de revenir sur l'accomplissement de cette prédiction et sur les œuvres de Raymond comme restaurateur de la discipline régulière, sur ses voyages, ses lettres, sa prudence, sa fermeté, sa constance, et les amertumes qu'il eut à dévorer, avec son esprit juste et consciencieux, avec son cœur sensible et bon. Catherine lui avait dit par trois fois dans l'apparition de Gênes : « Ne crains pas, je suis avec toi » . Elle tint parole jusqu'à la fin.

Elle avait aussi confié à Raymond ses chers disciples , lui écrivant : « Je vous en prie , soyez pour cette famille, autant que vous pourrez, comme

Zî-lc pour l'hoiiiteur de sainU Catherine. 179

pasteur, gouverneur et père, afin de la conserver dans la dilection de charité, en parfaite union, de sorte qu'ils rie soient pas comme des brebis dispersées, sans pasteur; et pour moi, je pense faire plus pour eux et pour vous après ma mort que pendant ma vie » (^Letf. en). Près d'expirer, elle avait, d'autre part, fait à ces mêmes disciples cette recommandation: « Mes enfants, afin qu'après ma mort vous ne restiez pas sans guide, je vous laisse pour chef le Frère Raymond de Capoue. Je vous impose à tous qu'en toutes choses vous recouriez à lui, que vous le respectiez comme supérieur, de même que vous l'auriez fait pour moi >> \ Raymond fut le Serviteur prudent et fidèle; il prit un soin affectueux de ce troupeau de disciples volontaires, qui du reste ne lui donnait guère que des consolations, et qui compte dans ses rangs plusieurs Bienheureux. Tous n'étaient pas tertiaires, mais ils avaient le caractère, la candeur, l'amour de l'oraison, le zèle désintéressé et généreux des vrais fils de Dominique.

On se rappelle la prédiction faite par Catherine, à Varazze, sur la translation de son corps d'un tombeau à l'autre. En effet, le 3 octobre 1384, veille de S. François d'Assise, notre Bienheureux, sachant que Sienne désirait une relique insigne de son illustre compatriote, ouvrit le premier tombeau, où il eut la consolation de revoir encore une

I Caff. Suppl. Tratt. m. - Proc. Castellan. - Dep. Bait. Dom.

i8o Le B. Ruvmond iL Capoue. — Chapilre XIII.

fois les traits de l'angélique créature prés de laquelle il avait vécu si longtemps; et les saintes reliques furent mises alors par lui dans l'église même de la Minerve, en un sépulcre plus convenable.

Grand ami d'Etienne Maconi, gentilhomme converti par Catherine \ et sachant la vénération de celui-ci pour sa bienfaitrice, il lui donna alors un doigt de la Sainte, celui qui avait reçu l'anneau mystérieux des fiançailles avec le Sauveur. Etienne l'emporta avec lui à la chartreuse de Pontignano. Car Catherine mourante lui avait commandé de se faire chartreux, et quoique jusque là il n'eût envie d'être ni chartreux , ni religieux d'aucun autre Ordre, il exécuta le conseil à la lettre. Raymond visitait volontiers cette solitude de Pontignano et on y garda longtemps un grand crucifix qui un jour, d'après la tradition, lui aurait parlé. Depuis la ruine de cette chartreuse, on vénère ce crucifix dans l'église voisine, de Saint -Martin des Cellules. Etienne fut nommé Prieur de Pontignano, puis Général de la fraction de son Ordre attachée à Urbain VI et ensuite à Boniface IX, et c'est en visitant l'Allemagne à ce titre qu'il chercha, mais en vain, nous l'avons vu (ch. m), le vêtement céleste donné par Marie au Bienheureux Raymond.

I INIaconi avait été mis, par Catherine, sous l'obéissance de Raymond, comme on le voit par la lettre 257. «Je te prie et te commande de la part du Christ crucifié, que si le Prieur (Raymond, alors à la tête du couvent de la Minerve), te demande quelque service, tu lui obéisses comme à moi ».

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Tomlvim dans lequel k B. Raxiiioud déposa le corps de sainte Catherine.

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Son concurrent dans la fraction adverse était Boniface Ferrier, frère du grand saint Vincent Ferrier '. Hommes de conciliation l'un et l'autre, ils se démirent pour faire nommer un Général unique. Partout Etienne vivait des souvenirs de Catherine, et il tenait beaucoup à la précieuse relique du doigt annulaire. Son ami, le B. Thomas Caffarini, chercha bien à en obtenir la cession pour la ville de Venise , où le culte de Catherine prenait des développements admirables.

« Sur ce saint doigt, écrivait-il à Maconi, il y a longtemps que je vous ai parlé. Et plus j'y pense, plus il me semble, sauf meilleur avis, que ce serait à la plus grande gloire de la Sainte que nous l'eussions ici, si nous voulons mettre la question de propriété après celle d'uti-

I Boniface Ferrier avait été un des sept Régents du royaume de Valence. Entré à la chartreuse, il montra une si grande estime pour les Statuts de son Ordre qu'il en tenait presque toujors le volume entre les mains. Il a composé entre autres ouvrages un traité ayant pour titre: Poiirçtioi dans l^ Ordre des C/mrireu.v y a-t-il peti de Saints canonisés et peu de miracles publics ?

184 Li: B. Rdxinontl de Caponc. — Chapilrc XI H.

lité ». Mais Macoiii tenait à son trésor, qui était aussi un souvenir de son cher Raymond, d'autant pins qu'ayant une fois les yeux gravement malades, il avait été guéri par la seule application de ce doigt virginal ; il fit donc la sourde oreille, et la relique se trouve aujourd'hui à la chartreuse de Calci près de Pise.

Quant à la tête de sainte Catherine, Raymond, muni de la permission d'Urbain VI, la renferma dans une urne de cuivre doré et la fit transporter secrètement à Sienne par le Père Ambroise Sansedonio et le Père Thomas de la Fonte, premier confesseur de Catherine. Venu à Sienne à son tour, il ménagea si bien les choses auprès de l'évêque et des magistrats que, sans enfreindre les règles de l'Eglise, la Sainte n'étant pas encore canonisée, il lui procura le plus magnifique des triomphes. Partie de l'hôpital de Saint-Lazare, la procession traversa les principales rues ornées de tentures et le sol jonché de fleurs, avec des arcs de triomphe d'espace en espace. Les confréries d'artisans ouvraient la marche avec leurs gonfalons flottants ; venaient ensuite deux cents petits garçons et autant de petites filles en blanc, puis les innombrables corporations religieuses; à leur suite, le clergé, les évêques, les nobles, les prélats de toute la contrée. Enfin, sous un riche dais en brocard de soie, apparaissait la relique, la sacra testa, portée par quatre Dominicains ; le B. Raymond clôturait le cortège. Quant à la foule

Zèle pour rhoiimur de sainte Catherine. 185

des Tertiaires et du peuple, elle était immense, mais on y remarquait surtout, appuyée sur sa fille Alessia, la vieille mère de Catherine, Lapa, dont la vue arrachait aux spectateurs des larmes, avec ce cri d'admiration et de félicitation : « O bienheureuse, vous qui avez vu le si beau triomphe décerné à votre enfant ! » Pour conclure la cérémonie, à l'arrivée dans l'église de Saint-Dominique, il fallait une allocution ; on comprend que ce fut Raymond qui prit la parole.

Un détail intime vint rehausser la splendeur des fêtes. Tant de Dominicains avaient afflué de toutes parts pour y assister, qu'au couvent le pain manqua ; il fallut aller en demander aux amis. Mais, comme les envoyés, vu l'immense concours, avaient peine à en trouver, le B. Raymond, sans attendre leur retour, fit mettre tout le monde à table, et les quelques morceaux de pain qui restaient, distribués par ses mains, se multiplièrent tellement qu'il y en eut ensuite pour les pauvres. Lui-même a consigné ce récit dans sa Légende, tout en ayant soin de dissimuler la grande part qu'il eut dans le miracle, pour en attribuer à Catherine toute la oloire.

Catherine, entre autres recommandations, avait chargé Raymond de ses écrits par ces mots de l'une de ses lettres: « Je vous prie que le livre (le Dialogue) et toute écriture de moi que vous trouverez, vous les recueilliez entre vos mains; et faites-en ce que vous croirez plus à l'honneur de

iS6 Li B. Raymond de Capoiu, — Chapitre. XI] I.

Dieu » ', Il mit, en effet, tous ses soins, pour que le Dialogue fût conservé, traduit même en latin à l'usage des peuples étrangers ; et, si absorbé qu'il fût par ailleurs, il fît lui-même une bonne partie de cette traduction : c'était pour lui une récréation, une oraison. Il fit encore, peu après la mort de la Sainte, un recueil de 185 lettres qui se conserva longtemps en deux volumes, dans la sacristie de Saint-Dominique, à Sienne, avec d'autres écrits de Catherine ou composés à sa gloire , et formant , selon la belle expression inventée par le peuple, « la bibliothèque virginale ».

Ce que Catherine n'avait pas demandé, mais ce que tous ses disciples réclamaient de Raymond, ce qu'attendait l'Eglise, c'était une vie de la séraphique vierge. Il hésita, car il trouvait difficile de parler d'elle sans attirer sur lui les regards comme principal témoin et comme grand directeur. Lorsqu'en 1384, faisant violence à son humilité il se fut décidé, l'exécution tarda ; car avec sa santé débile et ses écrasantes sollicitudes, il avait peu de loisirs. D'autre part, il voulait être véridique jusqu'au scrupule, sans employer, pour faire valoir son sujet, ni cette magie du style qui fascine, ni ce groupement artistique des choses qui fait tableau. Quelque amour qu'il eût pour Catherine, il aimait plus encore la devise de son

ï Lett. cil.

Zèle pour l'hoJiniur de sainte Catherine. 1S7

Ordre : Veritas. Du reste, il le savait, les perfections de la grande Sainte, pour se faire apprécier et aimer, n'avaient besoin d'autre ornement que d'elles-mêmes. Il put donc sans emphase dire dans le premier Prologue: «J'ose m'écrier avec Jean l'évangeliste : Ce que nous avons vu, ce que nous avons ouï du Verbe de vie habitant dans .cette admirable vierge, cela, et pas autre chose, nous vous annonçons».

Malgré tous ces efforts et les relations détaillées reçues des témoins les plus siirs, particulièrement de Thomas de la Fonte, premier confesseur de Catherine ' , le travail , composé en latin, n'était fait qu'à moitié en 1391, comme on le voit par la lettre de Caffarini à Nerio Pagliaresi, un des amis et disciples du B. Raymond : « Quoique le Maître de l'Ordre soit très occupé, je l'ai molesté continuellement et chaque jour, m' offrant à l'aider de tout mon pouvoir pour l'achèvement de la Légende. Grâce à ces instances nous avons commencé à corriger ce qui est fait de la seconde partie et l'avons continuée , lui dictant et moi écrivant. Mais alors que nous comptions l'achever en quatre ou six jours, le Maître a dû se rendre à Pise, puis à Rome , portant tout avec lui , de sorte qu'un délai considérable est à craindre. Cependant, tant qu'il est en Italie, il sera bon de

I Thomas avait fait un écrit intitulé : Singularia, et mira S. Catharinae Senensis. Il est malheureusement perdu.

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le molester de toutes les manières, afin qu'avant d'en partir il achève » '.

Pagliaresi obéit sans doute au mot d'ordre, car Raymond lui écrivant en même temps qu'à Gabriel Davino, pour qu'ils provoquassent une pétition collective des notables de Sienne en faveur de la canonisation de sainte Catherine, disait, comme pour les apaiser : « Frères très aimés, après vous avoir salués dans le Seigneur, je vous préviens que jusqu'ici j'ai travaillé en toute sollicitude à écrire la Légende de notre excellente Mère Catherine. La i'' et la 2*^ partie par la miséricorde divine sont finies ; de nombreuses et grandes affaires m'ont empêché de composer la troisième; mais. Dieu aidant, je le ferai dès que je serai libre » .

Non seulement la grâce de Dieu en général, mais une assistance particulière de Catherine venait au secours de Raymond; il le déclare ailleurs en ces termes : « A l'honneur du Dieu Tout-Puissant et de cette sainte vierge son épouse, et à ma confusion, je confesse que par son secours, tandis que j'écris, maintes et maintes choses reviennent à ma pensée, dont auparavant je n'avais aucune souvenance; tellement que bien des fois, il m'a semblé que d'une certaine manière elle m'était présente et quasi me dictait ce que je traçait ma plume » (Leg. Leff. ii, c. i, 5).

I Grottanelli, Leggenda minore di S. Caterina e Letiere dei snoi discepolî. (Bologna iS68).

Z'clc pour l'honiiéur de sainli Catherine. 189

• Cependant, ce ne fut qu'en 1395, à son retour de Sicile que Raymond finit la 3'' partie, dont il laissa à . Venise une copie authentique , portant avec lui le volume original (quoique non autographe), pour qu'on pût en prendre partout des copies exactes. En elîfet de nombreuses transcriptions eurent lieu , de nombreuses traductions en d'autres langues furent faites, même en chinois. Dans certains couvents on attachait le volume avec une chaîne dans une salle pour que tous eussent la facilité de le lire, sans que personne pût céder à la tentation de remporter. Le prototype, après la mort de Raymond, fut réclamé par Thomas de la Fouille ou de Nocera, son Socins, qui l'emporta en Italie, et malheureusement on ne sait ce qu'il est devenu.

Cette prompte diffusion dans des milieux si divers suffirait à l'éloge du livre. Ecoutons néanmoins, en passant sous silence un grand nombre d'auteurs, comment s'en expliquent Caffarini et Etienne Maconi: « Du commencement à la fin, autant qu'en peut juger mon infirmité, dit le premier, la Légende renferme des choses non seulement très placides, mais très utiles et d'une sagesse consommée. Le style lui-même, pénétré des douceurs de l'Esprit-Saint, montre ce que fut l'auteur, Raymond, combien sincère et pur ', combien humble et circonspect, pleinement digne de préconiser les éclatants

I Le jeu de mots de Razzi peut n'être pas d'un goiît parfait, mais l'idée est vraie: Raynitindus toins mundus.

1^0 Le B. Raymond de Capoiie. — Chapitre XIII.

mérites d'une si grande Sainte » . Et Maconi ajoute : « Il se trouve en ce livre beaucoup d'utiles et très belles choses ; et quoique certains lecteurs sans goût ni dévotion, jugent le travail trop étendu, que tous le sachent, en comparaison des gestes de Catherine, il est trop abrégé. Ce que Raymond a écrit, j'estime, sans aucun doute, qu'il l'a écrit sous la dictée de 1' Esprit-Saint » \ (Procès de Venise).

I Etienne Maconi, est généralement honoré du titre de Bienheureux, et d'anciennes gravures le représentent avec les rayons de gloire autour de la tête.

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