CHAPITRE XIV
Derniers progrès en sainteté du B. Raymond. — Maladie et mort dans le couvent de Nuremberg. — Sa sépulture.
Au milieu de tous ces travaux, de ces peines, de ces combats, les années de Raymond s'écoulaient et ses forces déclinaient. Les derniers temps de sa vie terrestre furent une période de purification et de sanctification intérieures, où il fit de singuliers progrès dans l'esprit d'humilité, de componction, de pauvreté, de patience pendant la maladie, se servant de tout pour mieux ressembler à son divin modèle, Jésus en croix, et pour se préparer à la mort.
On peut juger du cas toujours plus grand qu'il faisait de l'humilité par la lettre ci-jointe adressée à ses enfants, non pour rien retrancher à ce qu'il avait toujours dit du prix des observances régulières et de leur influence sur le maintien de l'esprit religieux, mais au contraire afin qu'étant animées et protégées par l'humilité, toutes ces pratiques saintes répandissent plus largement sur les Frères les biens immenses dont elles sont
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la source. La lettre est de date incertaine mais son enseignement trouve parfaitement ici sa place:
« Frères bien aimés et chéris dans le Seigneur, bénédiction et salut.
« Je remercie Dieu de ce que, par inspiration de son Esprit-Saint, vous avez été conduits à la sainte observance régulière et à l'imitation des saints religieux nos prédécesseurs, qui ont suivi dans la voie très droite le Bienheureux Dominique. Ainsi, la grâce de Dieu restant avec vous, vous serez une bonne semence, une race choisie, le peuple particulièrement fidèle au Bienheureux Dominique, le sel et la lumière des autres. Je vous en conjure donc, par les entrailles de la charité de Notre Seigneur Jésus-Christ, ne vous laissez pas terrifier par quelques adversaires, par quelques menaces, par quelques conseils que ce soit, ni détourner de la sainte vie que vous avez entreprise. Vous le savez , mes frères , toute œuvre sainte rencontre des obstacles du côté de Satan et de ses satellites, afin d'être épurée comme l'or et rendue assez parfaite pour être présentée au Seigneur. Vous avez de cela un exemple dans l'Apôtre, qui eut à souffrir, non seulement de la part des incrédules et des fils de ce siècle, mais de la part des pseudo-apôtres, de plusieurs de ses frères et parfois de ses propres disciples.
« Du reste, mes frères, je ne veux pas que vous conceviez de l'orgueil et que vous méprisiez
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ceux qui vivent autrement que vous. Car Dieu est assez puissant pour leur donner son Saint-Esprit. En outre, ils sont peut-être plus que vous agréables à Dieu. Car les pratiques corporelles, nous le savons, servent de peu, tandis que la piété est utile à tout. Si donc ces autres, en mangeant de la chair et en buvant du vin, abondent davantage en piété, ils seront meilleurs que vous aux- yeux du Seigneur, attendu que le royaume de Dieu n'est pas nourriture et breuvage, mais dilection de Dieu et du prochain. Je veux donc que vous ne vous réputiez pas meilleurs que les autres, mais inférieurs à eux, ayant besoin, en qualité de faibles et d'infirmes, de ces secours dont ils peuvent se passer. Car si moi, en usant de chair et de vin, j'aime d'un cœur droit et sans réserve Dieu et mon prochain, tandis que toi qui t'abstiens de ces aliments, tu méprises ton prochain, ton abstinence ne pourra devant le Très- Haut t' égaler à moi qui ai pris mon repas. N'oubliez pas la doctrine de l'Apôtre: Si quelqiiim estime çilH est quelgtie chose tandis qiiil n est rien, il se séduit lui-nicme. Gardez-vous, mes frères, de cette bête sauvage de l'orgueil et de la propre estime , qui énerve et détruit toute bonne œuvre. Et pour vous ouvrir mon cœur, il n'y a rien que je craigne autant pour vous que cette peste et cette bête maligne ; rien que je désire autant voir écarté par vos soins. Et vous aussi, craignez comme moi, et priez Dieu qu'il vous donne l'esprit d'humilité. Mais en même
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temps priez pour moi votre serviteur, qui me trouve infirme et désarmé, dans ce grand champ de bataille ; oui, je vous en supplie, priez Dieu souvent et avec ferveur de me donner son Esprit-Saint, afin qu'il soit ma vie et qu'en son nom j'aie la force de triompher » '.
Ces attraits d'humilité qui en Raymond dataient de r adolescence, et lui firent plus tard refuser tous les honneurs ecclésiastiques, jusqu' à la pourpre sacrée , allèrent toujours en croissant , et furent sur la fin de sa vie favorisés par la décadence de ses forces et les injures de la maladie, que son extrême pauvreté rendait beaucoup plus sensibles.
Ce dernier point résulte d'une des ses lettres à Caffarini quand ce dernier, voyant la santé de son Supérieur toujours décliner, voulait aller le trouver en Allemagne pour l'en ramener, ou au moins conférer encore une fois avec lui de ce qui leur était si cher à tous deux : « Votre présence, répondit Raymond, me serait agréable, mais vous êtes utile et même nécessaire à Venise. Puis, à vous parler en toute confidence, il serait plus expédient pour mon retour, que vous avec votre sousprieur et nos autres fils, vous me procurassiez des secours. Car j'ai dépensé tout ce que j'avais et même ce que je n'ai pas encore, de sorte que je
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suis endetté, et il m'est impossible de payer mes frais de maladie, ni de pourvoir au reste sans une grande somme d'argent. Si donc vous pouvez quelque chose , faites-le , bien sûrs que votre aumône me sera utile et sera aussi, je le pense, agréable à Notre Seigneur. J'aurai besoin si, Dieu me l'accordant, je reviens parmi vous, de bien des choses dont je pouvais me passer auparavant , par suite de la longue maladie qui 'm'a retenu. Mais je laisse tout à l'éternelle Providence du Sauveur dans lequel je souhaite de de tout cœur, à vous et à toute la famille qui vous est confiée, une santé toujours meilleure».
Dans cette lettre perce le désir de revoir la patrie, et qui s'en étonnerait!^ A la fin de la vie, les souvenirs du pays et de 1' enfance acquièrent un charme singulier, qu' embellit une légère teinte de tristesse. Aussi saint Vincent Ferrier lui-même, cédant après un peu de résistance aux sollicitations de ses disciples, s'était-il mis en route pour venir mourir à Valence d' Espagne , quand le Seigneur l'arrêta: une petite ville de Bretagne devait voir le grand thaumaturge expirer. Raymond, lui aussi, ne put revoir les rives de l'Italie. Ses maladies se compliquèrent, il devint paralytique; ses membres étaient tout contractés. Dieu voulait éprouver ainsi sa patience, pour augmenter ses mérites.
A ces épreuves physiques s'ajoutaient des peines intérieures rendues plus sensibles par son
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inaction. Les maux de l'Eglise loin de se calmer allaient en s' aggravant; l'antipape Benoît XIII était plus obstiné encore que son prédécesseur, et rien absolument ne faisait pressentir l'heureuse cessation du schisme, à laquelle le disciple de Raymond, Jean Dominici, devait avoir une si glorieuse et consolante part 1 7 ans après, au concile de Constance (1417). De ce chef, Raymond n'avait que désolation ; autre Jérémie, il pleurait les malheurs de la Fille de Sion, et il partageait les' amertumes de Jésus sur le Calvaire. C'est sans doute pour cela qu'une de ses images, à Bibbiena, le représente ayant près de lui la croix et l'éponge de la Passion.
Au lieu de se laisser abattre, il se plongea dans une oraison plus profonde et se prépara à paraître devant Dieu. Il était alors dans le couvent de Nuremberg, en Bavière, qui faisait depuis longtemps l'objet de ses affectueuses sollicitudes et qui avait su y correspondre ; la parfaite vie régulière y régnait, il l'avait donc choisi pour mourir.
Comment se passèrent ses derniers jours? quelles furent ses dernières dispositions, ses suprêmes conseils et comme son testament? La grande distance et le bouleversement des choses nous ont privés de le savoir; tout est resté le secret de Dieu.
Ce que nous savons c'est que le 4 octobre, fête de saint François, anniversaire mémorable, à
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bien des titres, dans sa vie, il agonisait et que le lendemain, conforté par les Sacrements de l'Eglise qu'il avait de lui-même demandés, il rendit son âme à Dieu.
Les religieux gardèrent trois jours le corps exposé dans leur église , ne cessant de pleurer le défunt comme un père et psalmodiant près de lui, selon les belles prescriptions de la liturgie dominicaine.
Le 8 octobre eut lieu la cérémonie solennelle des funérailles, rendue plus imposante encore par la présence d' un grand nombre d' évêques, de princes, de barons rassemblés pour examiner la conduite de l'Empereur Wenceslas IV, accusé depuis longtemps d'impéritie dans le gouvernement suprême. Un . changement de dispositions fit tenir la Diète à Francfort, et Wenceslas y fut en effet déposé le 26 mai 1400. Mais la présence à Nuremberg de tant d'illustres personnages de toutes les provinces, leur permit toujours d'honorer les funérailles de ce pauvre moine, de ce vieillard perclus, de cet étranger: étranger, dis-je , selon la chair , puisque le doux ciel de Capoue l'avait vu naître, mais ami et frère par le cœur, car il avait consacré aux vastes contrées du Nord ses dernières ardeurs et ses derniers exemples, y laissant après lui deux incomparables bienfaits: la restauration de la vie religieuse, source d' esprit chrétien pour les peuples, et le dévouement filial à la Papauté, montré aux grands de
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la terre comme base, pour les états, de justice, de paix et de vraie grandeur.
Raymond fut enterré dans l'église conventuelle, prés de l'autel de la Très Sainte Vierge ; c'était à faire tressaillir de joie filiale ses ossements humiliés. Sur le tombeau fut mise une pierre, où il était représenté avec le bonnet de docteur sur la tête, une crosse à la main droite et, dans la main gauche, un livre fermé. L'inscription portait ces simples mots :
AXXO DOMIXI MCCCXCIX
QVINTA DIE MEXSIS OCTOBRIS
OBIIT VEXERABILIS P. F. RAYMVNDVS DE CAPVA
SACRAE THEOLOGIAE PROFESSOR
GEXERALIS MAGISTER ORDIXIS PRAEDICATORVM
HIC SEPVLTVS
O inclytae propagines Vestros juvate filios.
In valle moesta débiles Nos roborate surculos.
(Ojf. Omnium SS. O. P.)
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