CHAPITRE XV
Culte et glorification du Bienheureux Raymond. Enseignements actuels.
Les reliques du Serviteur de Dieu restèrent à Nuremberg plus d'un siècle, entourées de vénération. Les religieux respiraient près d' elles l'esprit du saint Réformateur. Aussi voyons-nous alors les Annales dominicaines citer le P. Ebérard, comme mort à Nuremberg en odeur de sainteté l'an 1402 '; et lorsque Jean Nider, formé à la vie religieuse par Conrad de Prusse, le courageux collaborateur de Raymond, eut mission de faire refleurir dans le couvent de Vienne l'observance régulière, implantée antérieurement, mais probablement d'une manière trop peu solide et déjà fort déchue, ce fut avec des religieux empruntés au Couvent de Nuremberg qu'il commença cette œuvres sainte, le 8 juillet 1434, fête de S. Chilien martyr, évêque de Wurtzbourg \
1 Piô, Hiwmini illustri part, ii, lib. 2. Defonli cou nome di santita 0 d'infegrilh.
2 Léandre Albert fait ainsi l'éloge de Conrad: « Conradus de Grossis ex Pmssia oriundus, vir vitae comniendabilis ac famae laudabilis, poenitetttiarius Papae insignisque verbi Dei conciona-
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Taegius et le chroniqueur allemand Georges Epp, qui écrivaient au commencement du xvi'' siècle, attestent la permanence de la sépulture du Bienheureux Raymond à son lieu primitif, honorée par des miracles. D'autre part, divers auteurs de la fin du même siècle parlent des reliques de Raymond comme se trouvant à Naples, dans 1' église de S. Dominique le Majeur, entourées de vénération et toujours illustrées par des faveurs miraculeuses. Comment accorder ces deux témoignages? C'est que, la réforme luthérienne s'étant implantée officiellement à Nuremberg en 1525, le couvent de l'Ordre avait été confisqué en 1543, et il est probable qu'en prévision de cette occupation sacrilège , les Pères avaient pris leurs mesures pour faire arriver secrètement en Italie les ossements sacrés '. De là ce que racontent de nombreux auteurs italiens, français, espagnols etc., que les reliques de Raymond se conservaient précieusement à Naples dans la dite église de S. Dominique près
ior et aniuiarîim zelator pt-aecipiais, ac privuis in ■ Germania Ordinis nostri instittdionuni ac caerimouiarinii instatiraior, proiit i?i Raymiindo Capiiano di.viuuis, per quem Doviimis inagîialia operatus est, post htgentes quos pertulit pro Christo Jesu proçue instmiratione cerimoniartcni labores, aelate confectus anno salutis MDCCCCXXVT, in Sconesteinbath (lege Sch'ànensteinbach) sando fine quievit apiid filias (Moniales O. S. D. monasterii S. Birgittae), et ante arani maioreni sepulius. {Viri illustres, Bononiae, 1517).
I L'ancienne église des Frères-Prêcheurs à Nuremberg resta en partie debout jusqu'en 1807. Alors elle s'écroula et l'emplacement fut vendu à des particuliers au prix de 1750 florins, pour y construire une fabrique.
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du maître-autel, du côté de l'épître. On n'a pu cependant, jusqu'à présent, les y retrouver, malgré de nombreuses recherches. En 1528, la ville étant assiégée par le vicomte de Lautrec qui commandait l'armée de François P^ les religieux, par crainte que ce saint corps ne fût pris et profané, le cachèrent avec celui du B. Guy Maramaldi, ainsi que ce qu'ils avaient de plus précieux dans la sacristie. Or, une grande peste survint à la même époque, et l'on présume qu'elle enleva ceux qui avaient caché ces trésors, sans qu'ils eussent le temps de révéler leur secret.
Mais fallait-il, en pleurant ce malheur, se résigner à voir cesser pour cela un culte public si vénérable par son antiquité, et par le noble personnage qui en était l'objet? C eût été méconnaître totalement les intentions de la sainte Eoflise.
Cette pieuse Mère, en effet, désire vivement procurer la glorification de ses Saints. Elle le désire pour la gloire du Dieu tout-puissant ^ qu'ils racontent à l'envi, comme les constellations du firmament ^ Elle le désire pour l' honneur des Saints eux-mêmes ; car il est juste que ceux qui sont Saints devant Dieu, soient aussi reconnus comme tels parmi les hommes \ et que la terre,
1 Ut dum illis ubique terrarum veneratio tribuitur, Deus ipse in Sanctis suis mirabilis praedicetur (Clem. VII).
2 Caèli enarrant gloriam Dei (Ps. xviii, i).
3 Maximopere decet ut qui sanctus est apud Deum, sanctus etiam ab hominibus habeatur (Ben. XIV, De Canon. SS., Lib. i. Chap. xiii).
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champ de leur combat, devienne dans une certaine mesure le théâtre de leur triomphe '. Elle le désire pour sa propre consolation, surtout aux époques les plus calamiteuses, ayant plus besoin alors de reposer ses regards et de conforter son cœur à la A'ue de ces âmes généreuses, magnifiquement récompensées dans la joie du Seigneur \ Elle le désire enfin pour le plus grand bien des fidèles, à qui il est si avantageux, au milieu de leurs difficultés quotidiennes et de leurs durs combats, de voir se multiplier le nombre de leurs intercesseurs '\
Les Ordres religieux, à leur tour et dans le même esprit, éprouvent une louable ambition de promouvoir les causes de tous leurs Saints et voient avec une légitime fierté se répandre leur culte parmi les peuples. Pourtant, dans ce zèle sans restriction , il peut y avoir des préférences, il y a des opportunités qui s'imposent. S'il manquait au culte de Raymond, comme centre visible, après le siège de Naples, (au moins jusqu'à découverte de saintes reliques), un tombeau où l'on pût
1 Ut ubi locus agonis, hanc laborum suorum mercedem triumphique coronam utcumque l'eportent (Ibid.).
2 Benedictus Pater misericordiarum et Deustotiifs consolationis qui dilectam filii sui sponsam Catholicam et Apostolicam Ecclesiam perpétua régit providentia atque his luctuosis temporibus multis aerumnis et calamitatibus afflictam, multiplici etiam gaudio ex Sanctorum suorum gloria consolatur (Clem. \'III in Bulla Can. S. Hyacinthi).
3 Expedit ut apud Dominuin nostri multiplicentur intercessores (Ben. XIVj.
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venir faire des neuvaines , allumer des cierges, implorer des guérisons corporelles, suspendre des ex-voto, le Serviteur de Dieu restait digne de vénération et de louanges dans la meilleure partie de lui-même, dans 1' esprit qui inspira sa vie et développa ses vertus jusqu'à l'héroïsme.
On le comprit; aussi aucune guerre, aucune révolution ne put faire disparaître l'admiration de la postérité pour la belle physionomie de Raymond, pour son noble caractère, pour la grandeur de sa mission providentielle, pour la fidélité scrupuleuse, la prudence consommée, la constance invincible qu'il mit à y correspondre. L'estime continua de produire la vénération. Un des caractères les plus remarquables de ce culte , sans parler des images antiques ornées de l'auréole, des prières, des processions etc., c'est \ appeUatioii de Bienheîcrenx qui arrive pour lui à une sorte d'universalité et de catholicité, tous les siècles, tous les pays, toutes les générations, tous les rangs s'y rencontrant pour former un concert, dans lequel domine la voix des princes de l'Eglise, des évêques, des cardinaux, des papes: vrai Décret de Béatification écrit en toutes les langues, sur toutes les pages de l'histoire, depuis le Livre d'Heures de la personne pieuse, jusqu'au Bullaire Pontifical.
Mais fallait-il se contenter de cette possession de fait dont, en nos jours de révolution, les monuments antiques peuvent disparaître à chaque
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heure, et d'une manière irréparable? Les Frères-Prêcheurs ne le pensèrent pas ; ils estimèrent qu'au contraire l'heure providentielle était venue, non seulement pour faire reconnaître d'une manière formelle par l'autorité ecclésiastique le culte public rendu à Raymond de Capoue, mais pour en solliciter l'accroissement par la concession du genre d'honneurs qui dépasse tous les autres, celui de la Messe et de l'Office divin.
En effet, le culte rendu aux Saints et aux Bienheureux n'est pas seulement un tribut de justice payé à leurs mérites , il est pour les hommes, nous venons de le dire, la source de nouveaux bienfaits , grâce à l' intercession de ces illustres serviteurs de Dieu. Et cette intercession est surtout puissante dans l'ordre de choses où ils se sont distingués eux-mêmes et ont acquis par là un spécial crédit près de Dieu. Que nous fait présager à cet égard le patronage du B. Raymond, rendu désormais plus authentique et plus étendu dans l'Eglise? Quelle convenance y a-t-il entre ses mérites distinctifs et nos besoins présents? Tout le monde le saisit. Autant qu'à son époque, quoique dans des conditions différentes, le Saint-Siège et l'Eglise sont combattus par des ennemis et des faux frères. Si ce n'est pas la peste noire qui désole les monastères, d'autres influences conspirent à empêcher au dehors le libre développement de la vie religieuse et à corrompre même au dedans ses principes vitaux.
Culte imméntûiial, Enseigneinenls actuels. 209
Eiifin, la direction spirituelle des âmes se voit obligée de naviguer avec circonspection entre deux courants également pernicieux: le rationalisme, qui affaiblit autant qu'il le peut la notion des rapports de Dieu avec l'âme rachetée de son sang, et un faux mysticisme, qui voudrait couvrir d'apparences surnaturelles les petitesses, les aberrations, les passions mêmes du cœur humain. Pour discerner, à ces différents égards, la vérité, le devoir, l'idéal, nous avons dans le B. Raymond de Capoue un maître accompli; pour obtenir d'y conformer notre conduite , nous avons un puissant et compatissant intercesseur. La ratification formelle et l'ampliation de son culte étaient donc choses souverainement désiderables à tous les titres.
Afin d'obtenir cette grâce, on eût peut-être pu, selon certains jurisconsultes, invoquer le premier Cas excepté par Urbain VIII, qui consiste dans le co7iscntement de f Eglise universelle. Mais on préféra procéder sur la base du culte immémorial, autre Cas excepté où, du reste, peuvent trouver place les matériaux du premier ', Le procès fut donc entamé à Rome en mai 1894, la Ville Eternelle ayant été la demeure officielle de Raymond en tant que Maître Général, et ayant servi par ailleurs de théâtre principal à son action pour le bien de la Papauté. L'audition des témoins et l'examen des
I Benoît XIV remarque que le premier Cas excepté n'a jamais été invoqué ni appliqué dans aucune cause.
2IO I.L II Rayiiioiiil ,/.■ dipoiic. — CJhipitrc X!'.
documents dura jusqu' au mois de février 1896, et le 22 juillet de la même année, Son Eminence le Cardinal Lucidus-Maria Parocchi, Vicaire de Sa Sainteté Léon XIII, jugeant en tribunal ordinaire, prononça et définit: qu'en vérité le culte ecclésiastique immémorial était dûment prouvé, constat,et que le Serviteur de Dieu Raymond de Capoue, xxiii° Maître Général de l'Ordre des Frères- Prêcheurs, était vraiment, canoniquement et légitimement au nombre des Bienheureux estimés comme tels dans l'Eglise.
Mais cette sentence , pour être définitive et obtenir la plénitude de ses effets, avait besoin de la ratification du Siège Apostolique. Dans le but de l'obtenir, un second procès fut instruit devant la Sacrée Conorréoration des Rites. L' Avocat de la
cause choisissant donc, dans le procès antérieur, les témoignages et les documents les plus probants en composa un Som7?iaire dont il fit ressortir la valeur dans une plaidoirie appelée ïuformatmi. Le Promoteur de la foi présenta à son tour ses critiques ou Aniinadversio7is, auxquelles l'avocat donna les réponses qui lui semblèrent les plus concluantes, et le tout imprimé forma la Position du procès, qui fut distribuée aux Cardinaux membres de la Congrégation des Rites, pour être étudiée par eux, un mois avant la Session. Celle-ci fut fixée au neuf mai 1899. Pendant ce temps on adressa à Dieu dans tout l'Ordre de ferventes prières, en implorant aussi l'assi- .
CiilL' iinnitinoriah Eiis.i^mtiwiils acliwls. 211
stance des Saints, surtout de sainte Catherine de Sienne dont précisément la fête et l'Octave précédaient de peu de jours le solennel examen de la cause.
A la Session du neuf mai assistèrent: le Cardinal Camille Mazzella Préfet de la Conerécration des Rites, le Card. Lucide Marie Parocchi Vicaire de Sa Sainteté Léon XIII et Secrétaire de la Congrégation du Saint Office ', le Card. Marie Mocenoi Evêque suburbicaire de Sabine, le Card. Alphonse Capecelatro Archevêque de Capoue ^ le Card. Aloisi Masella Pro-Dataire Apostolique, le Card. Vincent Vannutelli Préfet de l'Economat de la Propagande, le C^rd. Jérôme Marie Gotti Préfet de la Conorré^ation des Indulgences, le Card. Louis Macchi Secrétaire des Brefs, le Card. Steinhûber Préfet de la Congrégation de l'Index, le Card. François Segna, et le Card. Raphaël Pierotti de l'Ordre des Frères-Prêcheurs. Le Card. Rampolla, Secrétaire d'PLtat de Sa Sainteté et membre aussi de la Congrégation des Rites, empêché par ses nombreuses occupations d'assister à la séance, avait tenu du moins à manifester toutes ses sympathies pour la Cause du grand défenseur de la Papauté.
1 Cette Congrégation, étant sous la direction immédiate du Pape, n'a pas de Préfet. Le Cardinal qui préside est appelé Secrétaire.
2 II était venu exprès, ayant, comme auteur de la célèbre Vie de sainte Catherine de Sienne, et comme Archevêque de Capoue, une dévotion très spéciale au B. Raymond.
2 12 /., /)'. Riiriiioiiil ih' C(ipoiu\ — Chapitre' AT.
Assistaient en outre a la Session du 9 mai : Monseigneur FVançois Spolverini Protonotaire Apostolique, Mgr Jean de Montel Doyen de la Rote, Mgr Mourey et Mgr Befani Auditeurs de Rote, le RiTie P. Albert Lepidi Maître du Sacré- Palais, Mgr Dioméde Panici Secrétaire des Rites, Mgr Jean Baptiste Lugari Promoteur de la Foi. Mot Alexandre Verde Assesseur et Sous-Promoteur de la Foi.
La question à juger était celle-ci: «Faut-il confirmer la sentence portée par l'Eminentissime et Révérendissime Cardinal Vicaire de Rome, sur le culte immémorial rendu au Serviteur de Dieu Raymond de Capoue ? » Le Cardinal Aloisi Masella qui avait bien voulu accepter d'être le Portent ou défenseur, après avoir esquissé à grands traits la physionomie, les vertus, les œuvres de Raymond, abordant le côté juridique de la question montra que la cause, au lieu d'avoir en sa faveur l'un ou l'autre des quatre titres spécifiés par Urbain VIII sous le nom de Cas exceptes, comme constituant chacun \ équivalent de la béatification solennelle, (d'où le nom de Béatification cqidpollentc), les possédait, d'une certaine manière, tous les quatre à la fois. En effet, pour revendiquer, en faveur de Raymond, la qualité de Bienheureux, nous avons 1° le Consentement universel de r Eglise, toutes les pages de l'histoire en font foi ; 2° le témoignage des Papes, en particulier de Clément VIII de Benoît XIII et de
Culte iin mémorial. Enseignements actuels. 215
Benoît XIV ; 3° t Autorité des Pères et des Saints, depuis sainte Catherine de Sienne jusqu'à saint Alphonse de Liguori, qui met Raymond sur le même pied que les illustres Docteurs de l'Eglise, Athanase, Basile, Grégoire le Grand, Bernard, Bonaventure ; 4° enfin et surtout la possession d iLii cnlte ecclésiastiqMe inmicmorial et non interrompu, point qui faisait l'objet formel du procès pendant. Toutes choses ayant été mûrement examinées et pesées, la réponse des Eminentissimes au doute posé fut affirmative : « Il convient de confirmer la sentence favorable rendue dans le premier procès ».
Sa Sainteté Léon XIII recevant le Cardinal Préfet des Rites en audience le 15 mai 1899, non seulement confirma la décision de la Sacrée Congrégation, mais montra toute la satisfaction qu'il éprouvait de rendre ainsi plus authentique, et ca-^ pable par conséquent de faire plus de bien dans l'Eglise, le culte d'un si grand promoteur de la vie religieuse , d' un si courageux défenseur du Siège Apostolique. Cette approbation fut consignée dans un Décret dont on trouvera le texte et la traduction, à la suite du présent chapitre.
Puisse cette suprême faveur valoir ici-bas à l'Auguste Pontife qui l'a accordée, et à tous ceux qui ont contribué à l'obtenir, la reconnaissance et les prières des enfants de saint Dominique; là-haut, la bénédiction de Raymond et de Catherine de Sienne !
Le B. Raymond de Capoiie. — Chapitre AT.
Puissent les exemples et les vertus du grand Serviteur de Dieu, placés désormais dans une plus vive lumière, briller à tous les yeux ; puisse son invocation sortir de toutes les lèvres ; puissent ses bienfaits enrichir l'Eglise, produire dans les Instituts reliofieux une nouvelle efflorescence de zèle pour la perfection, et sanctifier jusque dans le monde tous les cœurs !
Amex,
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