CHAPITRE III
-Dévotion filiale de Raymond envers Marie. — La Bienheureuse Vierge le donne pour confesseur à sainte Catherine de Sienne.
La dévotion envers Marie est une des gloires de Capoue. La tradition rapporte que saint Prisque y promut le culte de la Vierge-Mère en opposition au culte de Diana Tifatina, honorée dans le pays par de honteux et diaboliques mystères. Au v*" siècle, saint Symmaque, évêque de Capoue, pour perpétuer la mémoire de la définition de la divine Maternité de Marie, prononcée contre Nestorius, édifia une Basilique intitulée Sainte Marie- Majeure, et c'est maintenant l'église principale de Capoue l'antique. Donna Maria, mère de Raymond, s'appliqua donc en vertu de ces traditions, non moins que par la propre inclination de son cœur, à transmettre à son fils, avec le lait, la piété envers la Reine des Cieux.
Mais, que ne dut pas gagner en accroissements cette fleur précieuse de la dévotion à Marie, quand elle fut transplantée dans le sol de l'Ordre
30 Le B. Raymond de Capoue, — CIjapitre III.
des Frères-Prêcheurs? Raymond, devenu apôtre de Jésus, était par là même apôtre de sa divine Mère, et il ne cessait de recommander le culte de Marie à tous ceux qui venaient se placer sous sa direction. C'était par excellence l'objet de ses méditations, de sa piété et de son amour. Il avait à cœur de rendre chaque jour à la Reine du ciel quelque hommage spécial et spontané, mais surtout de promouvoir, en lui et autour de lui, l'imitation de ses vertus.
Grâce aux témoins du procès de Venise, disciples et intimes de Raymond, nous avons quelques détails édifiants sur sa dévotion à Marie. Le Père Thomas, évêque de Crémone, qui avait reçu l'habit des mains du Bienheureux, nous dit : « Il fut dévot à la Vierge Marie ; dans ses solennités, il chantait la messe ; de temps en temps il y prêchait au peuple en langue vulgaire, et souvent, selon que je l'ai entendu, il mêlait à ses discours quelque chose de la vierge (Catherine). Tous les jours, outre l'Office usuel de Beata, il insistait sur certaines oraisons particulières ».
Le B. Etienne Maconi ajoute : « Il est une chose qu'à la fin je ne puis taire, c'est que, comme je l'ai parfaitement constaté, il fut très dévot à la Bienheureuse Vierge Marie, chose qui apparaît aussi à tous ceux qui lisent attentivement ce pieux et très beau traité qu'il composa sur Xç^ Magnificat» . Malheureusement, cet ouvrage n'est pas arrivé jusqu'à nous. Il y a bien, à la Bibliothèque du
Marie Je donne pour confesseur à sainte Calljerine. 3 i
Vatican ', un traité sur le Magnificat, où chaque verset est l'argument de trois chapitres: i° Collatio ad littera7n ; 2° Méditât io -de . privilegiis Beatae Mariae Virginis ; 3° Oratio. Mais le traité porte pour auteur: Bernardo de Rosergio. Serait-ce une compilation faite d'après l'écrit si cher à Maconi? Quoi qu'il en soit, le chroniqueur Olmeda nous raconte, à son tour, que « sous Raymond, fe fête de la Visitation de la B. Vierge, quand elle salua Elisabeth, et que l'enfant de celle-ci tressaillit dans son sein, fête instituée par Urbain à cause du schisnie pestilentiel et confirmée par son successeur Boniface, fut reçue dévotement dans l'Ordre. Et ce fut Raymond qui en dicta l'Office à l'instar de celui de Saint-Dominique, tel que pendant plus de cent ans on l'a chanté dans tout l'Ordre, selon son annotation » ^
Lombardelli, dans sa discussion sur les stig-
1 Cod. Lat. N. 1023 — fol. So.
2 On peut juger de la manière dont l'Office de la Visitation imite celui de saint Dominique, par le ix Répons des Matines:
Office de Saint-Dominique. Office de la Visitation.
i^ O spem miram quam dedisti i^ O spem miram quam dedisti ÎMortis hora te flentibus, Decantando humilibus !
Dum post mortem proniisisti, Dum ancillam te dixisti Te profuturum Fratribus ! Et beatam prae omnibus.
Impie Pater quod dixisti, Praesta mater ut nos Christi
Nos juvans tuis precibus. Perfruamur aspectibus.
t Qui tôt signis claruisti ,t Ouae tam magna cecinisti In aegrorum corporibus, Tibi collata largiter,
Nobis opem ferens Christi Nos a morte salvans tristi,
Aegris medere moribus. Christo iunge féliciter.
Le. B. Rdvmoiid de Capoiic. — Chapitre III.
mates de sainte Catherine, rapporte que cet Office et ce commentaire sur le Alagnificat, méritèrent à Raymond certains dons insignes de Marie. C'est, sans doute, de l'un d'eux que parle un antique manuscrit, qui dit: « Il a composé l'Histoire de « la Visitation de la Mère de Dieu et la Lé- « gende de sainte Catherine de Sienne , dont « il fut le confesseur. En retour de ce travail, « et pour récompenser ses mérites et ceux de « Catherine, la Vierge Marie lui envoya par cette « Sainte une étole {stolam) qu'après la mort du « Bienheureux et par dévotion pour lui, le Général « des Chartreux (Maconi) alla chercher à Nurem- « berg, mais il ne l'y trouva plus » . Le Socius de Raymond, Nicolas de Puglia, en revenant en Italie après la mort du Bienheureux, rapporta peut-être avec lui le cadeau miraculeux de Marie, dont on ignore la nature précise, le mot générique de stola pouvant signifier une étole d'église, ou quelque autre vêtement de choix, digne d'être offert en témoiofnap'e de reconnaissance.
Raymond reçut de Marie une faveur encore plus considérable que celle qui vient d'être racontée et qui lui causa une inexprimable joie : ce fut, ainsi que lui-même l'a déclaré, d'être choisi comme confesseur de sainte Catherine de Sienne.
Cette séraphique vierge, tout embrasée de ces désirs de sainteté qui tourmentent les âmes d'élite, et pleine d'une confusion extrême pour les grâces si singulières dont l'Epoux des vierges
O Chmsns, o pin, o-dulcis Virgo Maria!
Mario h doniu pour conjcsscur a suinte Calhcnih'. 3 5
daignait la favoriser, éprouvait les plus vives appréhensions d'être le jouet de quelque illusion. L'éloignement qu'elle avait pour toutes ces faveurs extraordinaires, sa docilité et son obéissance aveugles à la volonté de ses supérieurs, et les effets admirables que produisait en son âme cette effusion de grâces la rassuraient bien un peu sur son état ; mais elle n'en était pas moins continuellement agitée par la crainte et profondément pénétrée du sentiment de ses misères.
Or, un jour que, prosternée en prières, elle invoquait avec les plus vives instances la Très Sainte Vierge Marie, qu'elle chérissait comme sa mère et sa protectrice, lui demandant un confesseur aussi riche en sainteté qu'en lumières, capable de la préserver de tout égarement dans les voies extraordinaires qui lui causaient tant de trouble, cette Mère de miséricorde, touchée par les soupirs de sa servante , lui apparut d'une manière sensible, calma ses craintes et lui promit pour confesseur le B. Raymond, qu'elle lui montra même distinctement en la fête de S. Jean-Baptiste I 374 dans l'église de Saint-Dominique, tandis qu'il y faisait à l'autel l'office de diacre; et elle ajouta: « Ne craignez plus, Catherine, car je vous donne « un confesseur qui est selon mon cœur et dont « vous recevrez beaucoup plus de consolation que « de tous les autres : c'est un homme juste et «craignant Dieu, plein de zèle, et qui a pour « moi le plus grand amour ». (Proc. Castellan.)
36 Le B. Raymond d: Capoii:. — Chapiti\- III.
Cette vision, on le comprend, rassura la timide Catherine et lui donna en même temps une haute idée de la sainteté du B. Raymond, estime qui grandit encore quand elle le vit un jour la tête entourée d'une céleste lumière. ' Elle s'empressa donc d'aller le trouver et lui raconta avec grande simplicité tout ce qui se passait en elle. L'humilité profonde et l'extrême confusion où elle paraissait plongée en découvrant les grâces insignes dont elle avait été favorisée, édifièrent grandement le Bienheureux Raymond. Il apprécia aussitôt et sans peine l'esprit qui animait toutes les démarches de Catherine, et il en conclut qu'elle était uniquement guidée par l'influence divine. Aussi, obéissant au zèle dont il était rempli pour la gloire de Dieu et craigpant de résister à sa volonté, il n'hésita pas, malgré toute la défiance qu'il avait de luimême, à se charger de conduire cette âme innocente et si chère à Dieu. Il le savait, si l'on doit, au jour suprême, rendre compte de la manière dont on a fait le bien, on rendra compte aussi du bien que l'on a refusé de faire.
Le P. Thomas de la Fonte, confesseur et parent de Catherine, homme si pieux que certains auteurs le décorent du titre de Bienheureux ^ ne
^ Epp. (Georges) O. P. Chroniqueur Allemand qui écrivait vers 1500, et Taegio, (Process. B. Raym. Summ. pag. 6^).
2 GiGLi, Diario Senese, t. ir. p. 130: « Le 22 Août, SS. Timothée, Hippolyte et Symphorien, Martyrs. Le B. Thomas de la Fonte, Siennois, premier confesseur de sainte Catlierine de Sienne et conjoint à elle par affinité. » — Il mourut en 1390.
Marie, le donne pour confesseur à sainte Calberine. 37
connaissait pas la céleste révélation; mais la supériorité de Raymond comme directeur d'âmes était telle, qu'il n'hésita point à lui remettre la perle précieuse gardée et polie si affectueusement, si respectuement depuis plusieurs années, par ses soins.
Ce n'est pas assurément un témoignage médiocre de la grande vertu de notre Bienheureux, "que ce choix dont il fat l'objet ; car , selon les voies ordinaires de la Providence, Dieu ne confie les âmes éminentes en sainteté qu'à des directeurs déjà très avancés eux-mêmes dans les voies de la perfection et prédestinés à de grandes choses. N'a-t-on pas toujours regardé les confesseurs de sainte Thérèse comme des hommes du plus haut mérite,' par cette grave raison qu'ils avaient été chargés de la conduite d'une si grande Sainte ? Quand l'Eglise n'en aurait pas mis déjà plusieurs au nombre des Saints et des Bienheureux, comme saint Pierre d' Alcantara, saint Louis Bertrand, saint François de Borgia, saint Jean de la Croix et tant d'autres dont cette vierge séraphique fait l'éloge dans ses admirables écrits, on n'en serait pas moins fondé à dire que Dieu réserve ordinairement la conduite des âmes qui lui sont singulièrement chères à ses plus fidèles amis, à ceux qui, animés d'un véritable zèle pour sa gloire et pour le salut de leurs frères, s'appliquent de toutes leurs forces à la plus haute perfection.
Deux fois Catherine de Sienne fait allusion
38 L: B. Raxmoiul de Capoiiz. — Chapitre III.
à cette insigne grâce de Marie dont nous venons de parler, lorsque, dans ses lettres à Raymond, elle lui dit : « A vous, très cher père, et fils dans le « Christ Jésus, qui m'avez été donné par Marie, « cette douce Mère, moi Catherine, servante et « esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous « écris dans son précieux sang...» {Lettre lxxxix)'. Et encore: « Hélas, mon fils, donné par cette « douce Mère Marie , je ne veux pas que vous « tombiez dans l'ennui et la confusion pour au- « cune impression pénible que vous éprouviez dans « votre cœur... » {Lettre lxxxviii).
On remarque qu'elle appelait Raymond, tantôt son père, quand elle considérait en lui le représentant de la divine autorité » et le dispensateur des sacrements ; tantôt son^A-, quand elle le voyait avec joie grandir dans la vie de la grâce qu'elle cultivait en son cœur, et le trouvait aussi intelligent qu'empressé pour seconder ses œuvres de zèle. Raymond , de son côté , l'appelait souvent sa mère; et, tandis que Catherine, amie des souvenirs évangéliques, le regardait comme son saint Jean, lui révérait en Catherine les dons, les inclinations, la pureté, la sagesse, la force, les œuvres rédemptrices de Marie.
En relatant et en exaltant ces faveurs de la Reine du ciel, nous aimons à observer cependant,
I Le numéro d'ordre des Lettres que nous citons est d'après l'édition de Burlamachi S. J., très estimée pour ses annotations. Sienne 1713.
Miirit; h donne pour confesseur à sainte Catherine. 39
qu'à son intervention miraculeuse s'ajouta pour Raymond la mission formelle de l'Ordre de S. Dominique et même celle de l'Eglise, comme il résulte du Bref ci-joint adressé au "serviteur de Dieu par Grégoire XI :
« A notre cher Fils Raymond de Capoue, profès de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, Salut et Bénédiction Apostolique.
« Les mérites de ta dévotion Nous induisent à t'accorder libéralement ce qui regarde le salut des âmes et ta propre tranquillité d'esprit. Or Nous avons appris que Fr. Elie, Maître Général de ton Ordre, voyant Notre chère fille Catherine, fille de Lapa , siennoise , des Sœurs de la pénitence du B. Dominique, s'occuper très fructueusement au salut des âmes, au passage d'outremer (la Croisade) et à d'autres affaires concernant la Sainte Eglise Romaine, et sachant que tu l'aidais €n cela de toutes tes forces , t'a donné autorité sur ladite Catherine et ses compagnes, pour les régir et les corriger, selon que tu le jugerais opportun. C'est pourquoi, ayant pour agréable la commission susdite, en vertu des présentes Lettres Nous la confirmons ; de telle sorte pourtant que tu restes, comme avant, soumis au pouvoir du Maître-Général actuel et de ses successeurs. Donné à Avignon le 17 août 1376 » '.
I « Dilecto Fratri Raymundo de Capiia O. FF. Professori S. et A. B.
« Meritis tuae devocionis inducimur ut quae animarum salu-
40 Le B. RaxinoiiJ ilc Capoiic. — Chapitre III.
tem et animi tui quietem respiciunt tibi liberaliter concedamus. Sane petitio pro parte tua Nobis exhibita continebat quod olini Fr. Elias dicti Ordinis magister attendens quod dilecta in Christo Filia Caterina Lape de Senis observantiae Sorornm de poenitentia B. Dominici sub cura dicti Ordinis consistentium se valde fructuose circa animarum salutem, et ultramarini passagii et alia S. R. Ecclesiae négocia occupabat, quodque tu eamdem Caterinam in praemissis quantum tibi erat possibile adiuvabas, praefatus magister ne animarum fructus a quocumque impediri posset curam Caterine et sociarum ipsius, Sororum de dicta poenitencia quas tu et Caterina pro honestate dicti Ordinis elegeritis, tibi per suas pat. 1 itéras eiusd. Mag. Sigillo munitas, sui magisterii auctoritate commisit ac ipsarum Catarine et Sociarum magisterium per easdem literas deputavit , tibique omnem potestatem quam praefatus Ordo super eas habet, eadem auctoritate commisit, ac te ipsarum Caterine ac sociarum magistrum per easdem literas deputavit, tibique omnem potestatem quam praefatus Ordo super eas habet ead. auctoritate commisit, ut eas videlicet regeres et corrigeres , prout fore nosceres opportunam sicut' in dict. literis plenius continetur. Quare pro parte tua fuit nobis humiliter supplicatum ut commissioni, cure ac potestatis huiusmodi ac deputationi predict. robur nostrae confirmationis adiicere» de benignitate Apostolica dignaremur. Nos itaque commissionem cure et potestatis ac deputationem praedictas ratas et gratas habentes, illas Auct. Ap. ex certa sciencia tenore praesentium, praesentis scripti patrocinio committimus ; ita tamen quod sub correctione et potestate praefati Magistri suorumque successorum remanere debeas sicut prius.
« NuUi ergo etc. nostre confirm. infring. etc.
« Dat. Avinion. XVI Kal. Sept. Anni VI ». (Archiv. Vatican. Reg. Greg. XI Avift. — Déficit in Bull. O.P.)
Messe du B. RdYiiiond.
Sainte Catherine y est conimuniêe par miracle.