‹ Le bienheureux Raymond de CapoueChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sage direction donnée à Catherine par Raymond. - Ses perplexités. — Lumières et garanties reçues du ciel.

Sous la conduite d'un directeur aussi sage et aussi vertueux que Raymond, Catherine de Sienne marchait à pas de géant dans le chemin de la perfection ; mais son Père spirituel, abîmé dans le sentiment de son néant, confus de se voir obligé de donner des instructions à une âme si merveilleusement instruite et si élevée dans les voies surnaturelles, se trouva plongé en d'étranges anxiétés et de continuelles agitations d'esprit, d'autant plus que de violentes critiques surgissaient, même dans le camp religieux. « Les communions de Catherine, disait-on, étaient trop fréquentes; ses jeûnes sentaient la pose ou l'exaltation ; sa tendance à s'immiscer, elle, pauvre fille, dans les affaires religieuses ou civiles du pays, était un abus et un empiétement ». Ainsi se renouvelait l'envie des frères de Joseph au récit de ses songes mystérieux, invideba?it ei fratres siii, tandis que le Père spirituel, semblable à Jacob, considérait tout en silence : Pater vero rem tacihis considerabat {Gcn. xxxvii, 1 1). Or,

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quelle était la conclusion de ces observations quotidiennes, sagaces, et même légèrement défiantes? Le simple exposé que faisait Catherine des faveurs célestes, avec timidité, avec candeur, avec un naturel tout divin, comme un enfant raconte ce qu'il vient de voir en la maison de son père, et cela dans des termes d'une justesse théologique d'autant plus remarquable qu'elle ne la soupçonnait pas, tout prévenait déjà en sa faveur le directeur spirituel. Mais surtout, les résultats pratiques, qui sont la vraie pierre de touche, c'est à dire les progrès de Catherine dans l'humilité, dans la docilité, dans l'oraison, dans le désir de se conformer à Jésus, dans la patience au milieu des maladies et des persécutions, enfin le don de conseil qui l'assistait visiblement pour procurer le bien de l'Eglise et des âmes, montraient jusqu'à quel point l'Esprit de Dieu gouvernait son cœur et ses actes. Raymond resta donc, pour un temps, convaincu et tranquille. Il savait du reste que Catherine, appelée au Chapitre Général de Florence en 1374, pour qu'on examinât quel esprit l'animait, avait comparu devant les Pères capitulaires réunis dans la chapelle dite des fsj>ao/io/s, et qu'après une plaidoirie en sa faveur du P. Angiolo Adimari , on n'avait rien trouvé en elle qui ne fût louable.

]\Iais les faveurs divines augmentaient, et elles arrivèrent à une telle continuité, à une telle élévation, à une telle intimité de la part du Sauveur,

Pniih'ii!c âircclioii doimcc à saiiilù Calh:rbi:. 45

que, par permission divine, les doutes de Raymond reparurent. Il se rappela que, même pour les personnes les plus spirituelles, l'ange des ténèbres se transforme souvent en ange de lumière, que l'amour-propre a des replis impénétrables et que les personnes du sexe, avec leur esprit faible, peuvent, par la véhémence de leur imagination, se représenter comme réel ce qui n'est que chimère, se persuadant, par la lecture fréquente des livres spirituels, qu'elles sont élevées à la plus sublime contemplation. Il n'y eut donc pas de nouvelles précautions que l'homme de Dieu ne prît, afin d'arriver à découvrir la vérité et à déjouer, s'il en était besoin , toutes les ruses du démon.

Ainsi, la surveillance constante de toute la vie de Catherine, une censure rigoureuse de ses plus légères imperfections, un mépris habituel et aft'ecté de ses visions et révélations, une application continuelle à la mortifier et à l'humilier furent lonetemps la tactique de ce directeur aussi éclairé que prudent. Quelles furent ses conclusions? Constatant de plus en plus dans cette servante de Dieu un esprit égal et tranquille, une obéissance aveugle et générale, une prodigieuse délicatesse de conscience , une fidélité scrupuleuse aux moifidres inspirations de la grâce, une vigilance extraordinaire sur tous les mouvements de son cœur, un amour extrême pour les souffrances, un saint empressement pour les mépris, et un détachement parfait de toutes les faveurs célestes, il demeura

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convaincu plus que jamais que ni le démon ni l'imagination n'étaient le principe de ces faveurs, et que Catherine était en réalité conduite par l'Esprit de Dieu.

Cependant, pour plus de sécurité encore il eut recours à la prière et, comme il demandait à Dieu de le vouloir particulièrement éclairer, il se sentit soudain inspiré de prescrire à Catherine de Sienne qu'elle lui obtint quelque signe spécial ; non pas un signe dans le ciel pour satisfaire une vaine curiosité , comme le demandèrent certains juifs au Sauveur ^ mais un signe spirituel supérieur à toute imagination et qui vînt évidemment de l'Esprit-Saint. Il choisit celui d'une vive contrition de ses péchés, disposition qu'à son grand regret il n'éprouvait pas. « Car, se disait-il., une grâce si précieuse ne pouvant venir que de Dieu qui ne consent jamais à autoriser par un miracle le mensonge et l'illusion, je trouverai dans cette contrition un signe indubitable de l'esprit qui conduit sa servante » . La Sainte lui promit sur l'heure de lui obtenir cette grâce et s'engagea même à la lui faire ressentir, lui garantissant, sur un ton enjoué, une Bulle en règle. Il vit bientôt l'heureux succès de sa demande; car, dès le lendemain, et alors qu'il avait déjà oublié la promesse, Catherine, étant, venue lui rendre visite, lui parla avec tant de force et d'onction de la bonté de

I Et coeperunt conquirere cum eo, quaerentes ab illo signiim de caelo (Marc. vin. 11).

Prudente direction donnée à sainte Catherine. 47

Dieu et de ringratitude des hommes, que frappé à l'improviste du souvenir de ses propres péchés, il fondit en larmes, au grand étonnement de tous les assistants ; c'était la Bulle, venue non pas de Rome, mais du Ciel. Aussi ne fut-il plus jamais tenté, à partir de ce moment, de révoquer en doute les voies extraordinaires de sa pénitente.

Quand on se rend compte de ces lenteurs de Raymond et de toutes les précautions prises par lui pour n'être point induit en erreur sur la réalité des opérations prodigieuses que la grâce faisait dans l'àme si pure de Catherine, on est douloureusement surpris de voir des écrivains ecclésiastiques du XMii" siècle frapper ces faveurs célestes de leurs censures , soit par esprit de parti , soit par préjugé rationaliste , disant que Raymond s'est fait en cette circonstance « peu d'honneur», et que les prétendues grâces de sa fille spirituelle sont « peu proportionnées à l'idée « que nous devons avoir de la conduite de Dieu «. envers les Saints qu'il donne à l'Eglise pour «, modèles ». Bien plus juste est le raisonnement du docte et pieux Louis de Grenade, le Bossuet de l'Espagne, l'auteur spirituel tant recommandé par Saint François de Sales, lorsque, relevant les privilèges insignes accordés par le Ciel à Sainte Catherine et approuvées par le B. Raymond, il dit : « Il est un fait personnel que je puis affirmer. J'ai lu de tous les côtés beaucoup de choses sur l'ampleur de la divine bonté et charité. Cependant je

Le B. Raymond de Capciie. — Chapitre IV.

n'ai rien trouvé (après ce qui concerne l'ineffable mystère de l'incarnation du Seigneur), qui me révèle mieux la bonté et la charité de Dieu, que les actions de cette vierge et les privilèges singuliers que le Seigneur lui a accordés » . {Introdiiciioii aux Ser7nons sur S. Cath. de Sienne.)

On reconnaît ici les sentiments des Saints, qui se gardent de prétendre mesurer et limiter les divines miséricordes à nos faibles lumières, sont persuadés que le Dieu de bonté aim.e les hommes avec beaucoup plus de tendresse qu'une mère n'en eut jamais pour son enfant, et comprennent qu'après tout, les grâces et les faveurs singulières consignées dans la vie des Saints ne sont rien en comparaison de ce qu'il a opéré pour le salut du genre humain tout entier. La fidélité et l'exactitude seules du B. Raymond à nous raconter ce qui s'est passé à l'égard de celle dont il était le confesseur et qu'il avait éprouvée avec tant de prudence, sont assurément plus que suffisantes pour rassurer les esprits les plus exigeants. S'ils persistaient à méconnaître le do?i de Dieu ', nous nous consolerions en voyant le témoignage de Raymond reçu par l'Eglise elle-même, qui est le grand juge ^ et les faveurs extraordinaires qu'il attribue à Catherine solennellement insérées dans la Bulle de sa canonisation.

1 Si scires donum Dei ! (loan. iv, loV

2 Accepimus Spiritum qui ex Deo est, ut sciamus quae a Deo donata sunt nobis. (I. Cor. ii. 12).

Pnidônlô direction donnée A sainte Catherine. 49

Et combien d'hommes éminents, non seulement en science théorique, mais en science expérimentale des choses de Dieu, ont célébré depuis, soit les prérogatives de Catherine de Sienne, soit les mérites de Raymond qui les a constatées? Nous en citerons un seul : saint Alphonse de Liofuori , Docteur de l' Ecrlise. Dans son œuvre doctrinale, Vérité de la Foi, souvent rééditée et traduite dans un grand nombre de langues, parlant des différents signes qui distinguent la vraie Eglise de Dieu et, en particulier, du don de prophétie, il dit : « Cet esprit de prophétie s'est vraiment « conservé parmi les enfants de l'Eglise de Jésus- « Christ, comme l'avait prédit Joël: Et ei'it in no- « vissimis diebîis, dicit Domimis, eff^mdam de spiritu « meo sîLper omnem carneui , et prophctabunt filii « vestri et filiae vestrae. {Act. ii, 17). Et cela s'est « vérifié, comme nous l'attestent des hommes pru- « dents et pieux, et même des Saints canonisés « par l'Eglise. Saint Athanase atteste les prédi- « étions de saint Antoine abbé, saint Basile celles « de saint Grégoire le thaumaturge, saint Grégoire « le Grand celles de saint Benoît, saint Bernard « celles de saint Malachie, saint Bonaventure « celles de saint François , saint Raymond celles « de sainte Catherine de Sieiinc » \

I Certaines traductions ont substitué, pour Raymond, le qualificatif de bienheureux à celui de saint, mais c'est bien ce dernier qui se trouve dans l'édition italienne de 1763, imprimée du vivant du saint Docteur et soumise à la Sacrée Congréiïation des Rites

Le B. Raymond âc Capoiic. — Cbjpilrc IV.

pour l'approbation de ses écrits. C'est, du reste, le même titre qui lui est donné dans divers auteurs flamands et iiollandais: Heilige. D'autres, écrivant en latin, emploient le mot. de Divus. Certains vieux auteurs français accumulent les expressions et disent : le bienheureux- sain et Raymond.

Sienne.

Chemin de Fonlehranda, fréquenté par le B. Raxmond,

pour assister sainte Catherine.

Saiuti' Catherine de Sienne et le B. Ravmond devant Grégoire XI (Ai'ignon).

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