CHAPITRE V
-Zèle croissant du B. Raymond pour le salut des âmes. — Ses efforts pour procurer le bien de l'Eglise et la pacification des cités. — Retour du Pape à Rome.
En exerçant sa mission providentielle de directeur de Catherine , Raymond recevait du ciel des lumières toujours croissantes sur le tout de Dieu, sur le néant et la misère de l'homme, sur le prix du mystère de la Rédemption, et sur l'importance du rôle que doit y jouer l' Eglise, comme épouse du Christ. Il sentait donc croître aussi dans son cœur les attraits du zèle apostolique; et pour leur donner cours il voyait s'ouvrir devant lui un champ de jour en jour plus vaste. Catherine demeurait-elle dans une cité, la maison qui r abritait devenait le centre d' une sorte de pèlerinage spirituel où l'on accourait s'édifier, demander conseil, chercher consolation. En effet, le Dieu de miséricorde, qui multiplie les miracles quand il lui plaît et les opère par les instruments qu'il juge à propos, répandait sur les paroles de sa servante de si abondantes bénédictions, que tous ceux qui conversaient avec elle en rêve-
54 Le B. Raymond de Capoiie. — Clmpitre V.
naient meilleurs : Nemo ad eain accessit q^ii non nielio7' abierit \
Devait -elle par obéissance entreprendre un voyage, c'était comme une mission ambulante, dont chaque étape amenait une telle affluence de justes et de pécheurs, que parfois il fallait jusqu' à sept confesseurs pour les entendre, A peine avaient-ils le temps de prendre le soir un peu de nourriture.
On comprend que Raymond, connu pour être le directeur et le supérieur de Catherine, devait voir lui revenir, dans ces travaux, la part la plus laborieuse, souvent la plus épineuse et la plus délicate. Mais investi d'une force surnaturelle qui contrastait avec son caractère modeste et timide, il faisait face à tout. Le Pape Grégoire XI eut beaucoup de joie d' apprendre que le Bienheureux s'adonnait avec tant de zèle à la conversion des pécheurs et, afin de lui donner plus de facilité pour les ramener au bien, il lui accorda ainsi qu'à ses compagnons, le pouvoir d' absoudre de tous les cas réservés.
Ce fut vers cette même époque, c'est-à-dire en septembre 1374, que le B. Raymond se trouva à Sienne pendant que la peste y faisait les plus grands ravages. Aussi la charité qui l' animait toujours ne lui permit pas de laisser les habitants privés des secours de son ministère. Il leur administra les sacrements, les visita nuit et jour
' Pie II, Bulle de la canonisation de sainte Catherine.
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Grands travaux pour l'Eglise et les âmes. 57
pour les consoler, et fut si assidu à les servir qu' à peine trouvait-il le temps de prendre un court repos dans l'hôpital même où il se tenait à la disposition de ceux qui étaient le plus en danger. Il se ménagea si peu que lui-même fut atteint de la contagion, et selon toutes les prévisions il allait mourir victime de sa charité pour les pestiférés , comme S, Salve à Amiens, le B, Jean Grande à Xérès, la B. Jeanne, Duchesse de Bretagne à Vannes, et peu avant Raymond, à Sienne même, en 1345, le B. Bonaventure Tolomei, son frère en saint Dominique. Mais Catherine veillait, et connaissant les services qu'il devait un jour rendre à TEoflise, elle obtint du ciel sa a-uérison à force de prières, de sorte que, parfaitement rétabli, il reprit de suite le service de ses chers malades. Le fléau apaisé, il fit un pèlerinage au tombeau de sainte Agnès de Montepulciano, comme repos spirituel bien gagné, et c'est alors qu'une manne céleste descendit sur lui ainsi que sur sainte Catherine, qui avait pris part à l'excursion.
Ces actes de charité furent le prélude des grands travaux que le B. Raymond devait accomplir dans la suite. En 1375 il entreprit divers voyages et se rendit en particulier, avec une lettre de Catherine, près du condottiere anglais Giovanni Hawkwood (dit Agiùto), pour le décider à renoncer à ses excursions de sang et de pillage et à défendre avec sa troupe la liberté du S. Siège, ce qu'il promit et exécuta. La lettre renfermait ces
58 Le B. Raymond de Capouc. — Chapitre V.
mots : Frcre Raymond, Dion pcre et mon fils, vient à vous. Donnez foi à ce qu'il vous dit, car c est un fidèle serviteur de Dieu, et il ne vous conseillera que ce qui sera honneur divin, salut et gloire de votre âme » . {Lettre ccxx).
Le 1 5 avril , Raymond était à Pise avec Catherine, et ce fut alors qu'il la vit favorisée, dans l'éoflise de Sainte-Christine, du don des Stis"mates, le Seigneur permettant sa présence pour qu'il rendît témoignage du miracle à la postérité. Aussi quand il fut question, sous Benoît XIII, de consacrer ce mystère par une fête liturgique, Benoît XIV, alors Prosper Lambertini, invité à présenter, comme Promoteur de la foi, ses animadverslons, loin de s' armer de certaines oppositions formulées antérieurement, conclut pour la concession de la fête. « Il ne peut pas, dit-il, exister de doute sur la vérité de la faveur céleste, car elle est attestée par le Bienheureux Raymond».
En 1375, la ville de Florence s'était révoltée contre le Pape avec quatre-vingts autres cités, et ses habitants, égarés par quelques factieux , ne voulant ni reconnaître l'autorité du Pontife ni écouter ses charitables remontrances, furent enfin frappés d'excommunication; mais ils n'en tinrent nul compte, non plus que les Pérusiens, qui étaient entrés dans leur ligue. Cette conduite causa au Bienheureux la plus vive affliction et il la signala, en la déplorant, dans une de ses lettres à sainte Catherine de Sienne. La servante de Dieu lui
Grands travaux pour l'Eglise d hs âmes. 59
répondit, des environs de Sienne , qu' elle avait reçu sa lettre le jour de saint François d'Assise, et que le lendemain, jour de Marie, (probablement un samedi), elle prierait instamment pour lui ; car il avait besoin de prendre courage, des malheurs encore plus déplorables se préparant: prédiction c|ui ne tarda pas à se réaliser. La république de Florence, en effet, usurpant la juridiction de l'Eglise et foulant aux pieds ses immunités, emprisonna les ecclésiastiques et se révolta complètement contre le Saint-Siège. Les auteurs de tant de violences furent à leur tour excommuniés et tout leur pays se vit frappé d'interdit. Effrayés, les Florentins rentrèrent peu à peu en eux-mêmes et cherchèrent un médiateur pour se réconcilier avec 1' Eglise. Ce fut sur le B. Raymond qu'ils jetèrent les yeux, et les Seigneurs de Florence prièrent Catherine de Sienne , dont la sainteté répandait déjà le plus vif éclat dans toute l'Italie, de se joindre à son confesseur. Celui-ci se transporta en mars 1376 à Avignon, où résidait alors le Pape, afin de disposer les esprits à la paix. Sainte Catherine y étant aussi arrivée en avril de la même année, fut reçue avec beaucoup d' honneur par le Pape et les cardinaux et obtint aisément du Souverain Pontife , toujours enclin à l'indulgence, une amnistie générale pour les Florentins. Catherine j^arlait devant le Pape en lanofue toscane; et comme celui-ci ne l'entendait pas, Raymond traduisait en latin. Il en faisait
6o Lé B. Rdvmond dé Capoue. — Chapitre V.
autant lorsque Catherine, au lieu de s' adresser au Pape en audience, le faisait par lettres, pour éviter, par humilité et modestie virginale, de paraître trop souvent en personne à la Cour Pontificale, et aussi pour attirer moins 1' attention et échapper plus facilement aux oppositions intéressées de l'entourage.
Il semblait déjà que la paix et la tranquillité fussent sur le point d' être rétablies par la médiation de Raymond et de Catherine de Sienne; mais quelques esprits séditieux, poussés par des intérêts particuliers, excitèrent de nouveau le peuple de Florence, et pour lors les négociations échouèrent. Dieu néanmoins tira de ce voyage et de ces conférences une immense gloire : Ce fut alors en effet que Grégoire XI, encouragé par le B. Raymond, résolut de revenir sans plus tarder en sa ville de Rome, afin de mieux procurer la paix à 1' Italie exposée , en son absence, à la fureur de plusieurs tyrans. Il avait été vivement sollicité dans ce même sens par sainte Catherine, qui lui découvrit même la résolution formée par lui en secret et confirmée par vœu, de quitter Avignon pour rétablir à Rome le siège effectif de la papauté '. A Marseille une tempête affreuse , soulevée probablement par l'enfer, semblait devoir arrêter le départ ;
I On sait que sainte Brigitte de Suède avait envoyé au Pape dans ce même but, mais en vain, son confesseur, Alphonse de Vadaterra, saint et savant prêtre espagnol.
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en gagnant du temps on eût peut-être ébranlé le Pape et fait échouer à. la dernière heure son dessein; mais son courage fut indomptable et, en dépit de toutes les remontrances, il commanda de lever l'ancre, se confiant dans la protection du ciel.
Quant au B, Raymond, revenant de Provence en Italie avec Catherine, il s'arrêta à Toulon. A peine la nouvelle de leur arrivée fut-elle répandue dans la ville, qu'une foule immense entoura l'hôtellerie où ils étaient descendus, demandant à voir « la Sainte » . Catherine était en oraison dans une chambre , et Ra) mond d' abord ne voulut pas qu'on la troublât ; mais, vaincu par les instances, il permit aux femmes seules d'entrer. Parmi elles était la sœur du vicaire de l'évêque de Toulon, portant entre ses bras une créature qui ressemblait plus à un monstre qu'à un enfant: « Daignez seulement, Epouse de Jésus-Christ, s'écria-t-elle, mettre mon fils entre vos bras, et il reprendra une figure d'homme ». Catherine hésitait, non par horreur de la difformité de l'enfant, mais par crainte qu'un miracle ne lui attirât l'admiration. Enfin, la charité l'emporte, elle tend les bras et, à peine a-t-elle touché de ses mains cet être informe, qu'il prend aussitôt une parfaite figure humaine.
De Toulon , les voyageurs continuèrent leur voyage par terre, en suivant tous les lacets de la route dite de la Corniche, ou de la Rivière de
63 Le B. Rayiiiond di Capom. — Chapitre V.
Gènes, émaillée presque à chaque pas de riantes et laborieuses petites cités. Ils s'arrêtèrent à Varazze, par dévotion, disent certaines chroniques, pour le B. Jacques de Voragine, né dans ce pays et mort archevêque de Gènes. D'autres pensent, non sans raison, que Varazze étant devenue la résidence des évèques de Bethléem, chassés de leur siège par les Turcs, Catherine voulait avoir des détails édifiants sur les Lieux saints, d'autant plus qu'elle nourrissait toujours l'espérance de voir s'organiser une croisade pour les délivrer du joug injuste et barbare des infidèles, et d' aller elle-même y cueillir, selon sa gracieuse, son expression, la rpse venneille^ c'est à dire la palme du martyre.
Les habitants, sur le conseil de Catherine, firent vœu de bâtir un temple à la Très Sainte Trinité, pour être délivrés de la peste; le Bienheureux Raymond lut solennellement la formule du vœu, au nom de tous, devant l'évêque de Bethléem, et la grâce qu'ils désiraient leur fut accordée.
Ce fut encore à Varazze, le jour de la fête de saint François d'Assise (1376), que Raymond écrivit de sa main certaines communications célestes reçues par Catherine sur la valeur des indulgences. Elle l'assura qu'en cette même fête il recevrait plus tard de grandes grâces du ciel et lui prédit aussi que dans quelques années, à pareil jour, il transporterait son corps d'un tom-
Fii'H ihs habitants de Vara-^:{e.
prononce par h B. RayinonJ.
Grands travaux pour l'Eglise d les âmes. 6$
beau à l'autre, ce qui, en 1385, s'effectua â la lettre, par la translation des reliques de Catherine dans l'église de la Minerve, comme on le verra plus tard.
Dans cette même petite ville, enfin, Dieu fit connaître à Catherine c[ue par un effet de sa bonté infinie, en considération des mérites de la Bienheureuse Vierge Marie et du saint Patriarche d'x*\ssise que l'on fêtait, il avait accordé à Raymond la rémission de tous ses péchés ; de sorte qu'elle lui recommanda de célébrer chaque année le souvenir de cette grâce insigne, ainsi que de toutes les autres reçues du ciel \ Elle regardait la reconnaissance comme la source de toutes les vertus {^Lettre i.xxxi).
De Varazze à Gênes la distance est courte. Mais entre Cogoleto et Arenzano, raconte le chroniqueur Schiaffino, il y avait un torrent à franchir; les habitants se hâtèrent d'improviser pour Catherine une passerelle cjui se transforma plus tard en un vrai pont appelé « le pont de Sainte-Catherine » et fut orné de son ima^e ^ Cet obstacle surmonté, la sainte caravane arrivait à Gênes en peu de temps pour y accueillir Grégoire XI.
ï Ce fut à cette même date, le 4 octobre (1397), que Jean III, Ermite de S. Augustin et ami de Raymond, qui faisait partie de la pieuse compagnie, fut délivré des misères de ce monde par une sainte mort. Le Diario senese de Gigli le mentionne, ce jour-là, dans le Calendrier des Saints et Bienheureux de la cité de Sienne.
2 II n'en reste plus aucun vestige.
66 Le B. Raymond ch Capom. — Chapitre ]'.
11 y débarqua, en effet, le i8 octobre et y resta dix jours, appelant souvent Raymond et Catherine pour recevoir d'eux, tantôt les encouragements dont il avait besoin, tantôt les informations sur les personnes et les choses, que leur parfaite connaissance de la situation leur permettait de donner sûrement. Ensuite il remonta sur ses gfalères pour poursuivre son itinéraire jusqu'à Corneto et de là rejoindre Rome en remontant le Tibre jusqu'à Saint Paul hors les murs.
Le voyage de Raymond de Gènes à Livourne eut lieu par mer et son vaisseau fut assailli par une grosse tempête , qui grâce à la protection de Dieu se calma. A Pise il fit une halte pour confirmer les habitants dans l'obéissance au Souverain Pontife ; et celui-ci rentra triomphalement dans Rome le 13 janvier 1377. Rien ne manquait au cortège, ni l'aftiuence des Evoques, des Prêtres, des Religieux, des nobles Seio-neurs; ni l'harmonie des chants sacrés ; ni l'éclat des flambeaux ; ni la variété des tentures ; ni la profusion des fleurs. Mais le plus bel ornement de la fête était sans contredit la jubilation "de ce peuple immense, en voyant de ses propres yeux son Prince, son Pontife, son Père: Prince protecteur de la vérité. Pontife dispensateur des grâces, Père soucieux du vrai bonheur, même temporel, de tous ses enfants.
Mais quelle place occupe notre Raymond dans ce triomphe?... Sûr de la réussite de ses ef-
Retour triomphal tU Grégoire XI à Rome. Raymond se prive d'y assister.
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Grands travaux pour l' Eglise et Us âmes. 69
forts, et content de voir la papauté rétablie où Dieu la veut pour le bien des hommes, il a renoncé à la consolation pourtant bien légitime de contempler l'incomparable fête, et nous le voyons se rendre successivement à Rocca d'Orcia, à Saint-Anthyme et à Montepulciano, pour y travailler dans 1' obscurité, selon son attrait, à la eloire de son Divin Maître.