‹ Le Bienheureux Raymond Lulle (1232-1315)Chapitre 16 sur 60 · Id · texte numérisé non relu

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RAYMONU LULLE. 3

d'hommes au cœur pur pour ouvrir leurs yeux h la clarté (le la foi et leur enseigner le chemin du salut.

Ces pèlerinages durèrent plus de deux ans. Quelques passages du Lwre de Contemplation nous permettent de supposer qu'il alla non seulement à Compostelle et à Rome, mais qu'il visita aussi la sainte Terre d'outre-mer. Enfin, en 1265, il était à Barcelone et s'agenouillait aux pieds de Raymond de Penyafort pour lui faire une confession de sa vie pécheresse et lui demander la lumière de ses conseils.

Raymond de Penyafort, à qui ses contemporains, devançant et devinant le jugement de rÉglise donnaient déjà le titre de saint, était alors âgé de ({uatre-vingt-dix ans et devait mourir centenaire. Il était depuis longtemps général en Espagne de l'ordre de Saint-Dominique et les Cortès d'Aragon l'avaient choisi comme confesseur du roi. Car voici un trait des plus curieux du caractère des relations de la Couronne d'Aragon avec ses sujets que nous esquissions au début de cette histoire : dans beaucoup de pays le peuple impose souvent au roi des ministres et des chefs d'armée; les Catalans et les Aragonais chrétiens sans défaillance, qui voulaient avant tout que la volonté de Dieu fût faite sur laterre comme an ciel comprenaient que leconfesseurordinaircfcluroi pouvait avoir plus d'influence qu'un ministre sur sa direction spirituelle, sur ses actes et, par conséquent, sur les destinées de l'Etat. Aussi, ce confesseur, le Père de conscience, comme on le nommait, était-il élu par les représentants de la nation, et le roi était obligé de l'accepter quelles que fussent ses afiections €t ses préférences personnelles.

Saint Raymond de Pcnyaroit cl les Dominicains furent pour 1 âge mûr de Jacme le Conquérant ce que Guiliem de Montredon et les Templiers avaient été pour son enfance et son adolescence. Les frères Prêcheurs furent les plus fermes auxiliaires du roi pour purifier le pays des souillures de la secte cathare qui avait commencé en Aragon et en Catalogne la même propagande anarchiste' et anti-chrétienne qu'en Provence et en Italie; ils n'hésilèrent pas h demander au Pape l'établissement de l'Inquisition-, mais d'une Inquisition qui, tout en étant implacable contre un formidable péril menaçant l'Église et la société occidentale, s'inspirait cependant d'indulgence et de mansuétude envers les malheureux égarés. Ici encore il serait facile de confondre les modernes rhéteurs : les règles de procédure contre les hérétiques détaillées dans la Nota Baymundi que le Pape adressa au clergé catalan, sont beaucoup plus douces que celles actuellement en vigueur en Espagne contre des anarchistes moins dangereux que les \ audois chassés par Pierre II et les autres hérétiques dont le Conquérant son fils arrêta la marche.

Ce fut là — et on ne l'a pas assez remarqué — le plus grand bienfait que Jacme, aidé par son Père de conscience, donna à ses sujets; il maintint l'unité religieuse de la race sans laquelle il ne peut y avoir d'unité sociale et politique, il empêcha un recul eu Espagne de la civilisation chrétienne et il sauva sans

1. Qui dicunt potestatibus ecclesiasticis vel sa>ciilaribus non esse obcdiendum. (Concilium Tarraconeme.)

2. Elle fut accordée par la bulle Dezlinanle jam mundi vespera, adressée à l'arcbevèque de Tarragone, Asparrech, en ia3a.

doute rindépendancc de l'Aragon auquel les hordes franchimandcs auraient fait subir le même sort qu'au Languedoc. Ce qui avait manqué, à la fin du siècle précédent, au midi de la France, c'est un comte de Toulouse et un saint énergiquement soucieux des intérêts de FEglise et de ceux des terres d'Oc unis, et qui auraient fait ce que devaient accomplir de l'autre côté des Pyrénées le conquérant civilisateur et saint Raymond de Penyafort. Malheureusement le christianisme eut en Provence pour défenseur un conquérant barbare qui songea plutôt à exterminer une nationalité qu'à la guérir d'une plaie passagère dont l'importance ne fut jamais ce que l'on a prétendu. Toulouse et Carcassonne entendirent bien la voix de saint Dominique, mais c'est un Père de conscience, un saint national qu'il eût fallu.

Raymond de Penyafort fut poursa patrie ce saint national; son nom est inséparable de celui de Jacme Premier. Si on y joint celui de Raymond Lulle on aura la grande trinité héroïque et sainte de la Catalogne au treizième siècle.

Le général des dominicains, le compilateur des Décrikales de Grégoire IX, ne se contenta pas de servir la cause de la religion dans son pays; sachante et sa sollicitude n'avaient pas de bornes, et personne, avant Raymond Lulle, ne travailla plus que lui à la propagation de l'Evangile parmi les juifs et les sarrasins. La première impulsion donnée à l'étude des langues orientales en Espagne, au milieu du treizième siècle, est son œuvre ; il fonda des collèges d'hébreu et d'arabe à Murcie et à Jativa où les frères Prêcheurs étudièrent les langues des hérétiques. Il convertitlui-mémeun nombre consi-

dérable de sarrasins autant par l'exemple de ses vertus que par sa science et son éloquence; ses vertus étaient si éclatantes qu'elles lui valurent toujours l'admiration et le respect des docteursjuifs et l'on sait que le roi de Tunis s'honorait de l'appeler son nmi.

On conçoit avec quels sentiments d'humilité, d'enthousiasme et de vénération Ravmond Lulle qui se considérait comme un pauvre pécheur et un ignorant dut s'approcher de ce saint vieillard dont il voulait continuer et ag^randir l'œuvre. L'accueil fut paternel et bon : le dominicain eut avec le néophyte de longs entretiens; il chercha d'abord à arrêter un zèle qui, devenant sans mesure, pouvait compromettre la meilleure des causes; il lui conta l'histoire de quelques-uns de ses frères Prêcheurs qui, se fiant trop aux. forces de l'amour et ne consultant pas assez la science théologique, avaient été vaincus en dispute publique par des rabbins; ils avaient dû se retirer dans des cloîtres pour y expier silencieusement et par des mortifications l'insulte que leur présomption avait attirée sur la religion du Christ; il lui dit les dangers d'un voyage en Afrique et d'un séjour au milieu des populaces fanatiques de Tunis, d'Alger et de Bougie qui avaient maintes fois lapidé des missionnaires. Mais ce n'était pas la crainte d'une pareille mort qui pouvait arrêter Lulle, car mourir en martvr de la foi était son suprême désir. Seule le toucha la crainte de partir vers la côte d'Afrique avec une science insuffisante; aussi, il répondit à Ravmond de Penvafort qu'il différerait l'exécution de ses projets et qu'il irait, auparavant, s'asseoir, quelques années, sur les bancs de l'Uni-

versilé de Paris et qu'il saurait y acquérir, avec Taiclc de Dieu, la science des docteurs.

Le saint fixa longuement son regard sur les yeux ardents et le visage émacié du pèlerin, et longuement il garda le silence, priant Dieu de lui inspirer la réponse attendue de ses lèvres comme un ordre; car il avait deviné en cet humble un sublime soldat par qui de belles choses pouvaient être accomplies. Son àme avait-elle contemplé toute la splendeur de Tâme du futur auteur de la Philosophie d'amour et du livre des Oraisons"^ Une voix venue du ciel lui murmura-t-elle que le Docteur illuminé n'avait pas besoin de maîtres ? Il lui répondit : « Il est inutile que vous alliez à l'Université de Paris; retournez à Palma où il faut que vous donniez l'exemple des vertus à ceux que vous avez scandalisés; priez, méditez dans la solitude, et Dieu vous donnera la science qui vous est nécessaire. »

Lulle suivit ces conseils; mais avant de retourner à Palma, un sanctuaire restait à visiter : il alla saluer notre Dame Sainte Marie de Montserrat, reine et patronne de la Catalogne.

Dès l'établissement du christianisme, Montserrat avait été le sanctuaire le plus célèbre de la péninsule; si d'autres, tel Santiago-de-Compostelle, qui s'enorgueiUit de posséder les reliques de saint Jacques, virent parla suite une plus grande affluence de pèlerins et surtout d'étrangers, la montagne catalane garda, plus altière que tous, une particulière et mystique auréole que Dieu lui avait donnée en la transformant par miracle le jour où son Fils expira sur la Croix. Ce sommet avait été choisi pour devenir l'asile des chevaliers du Graal, et ce n'est pas

ailleurs qui! faut chercher le Montsalvat de Parsifal. Une telle destination devait en écarter les foules. Mais Montserrat fut toujours, aussi, la citadelle du peuple catalan et connut les mêmes triomphes et les mêmes vicissitudes. Pendant que dura la domination sarrasine dans le nord de l'Espagne, le culte de la Vierge fut aboli: des mains pieuses avaient confié à la terre sa miraculeuse statue pour la soustraire aux profanations. Montserrat où les chevaliers invisibles veillaient toujours, fut abandonné jusqu'à l'heure où le premier comte indépendant de Barcelone reconquit avec son peuple les libertés ancestrales. L'image de sainte Marie fut alors retrouvée et des prodiges divins apprirent aux Catalans que Jésus ne les avait point abandonnés, qu'il serait avec eux tant qu'eux-mêmes viendraient se prosterner devant sa Mère aux heures d'angoisse comme aux jours d'allégresse nationale.

En fils de Catalogne et en enfant de Marie, Raymond Lulle gravit la montagne de la tradition et s'achemina vers le sommet de la foi; il ensanglanta ses pieds aux rocs avant de parvenir aux vergers de la Souveraine ; mais le baiser que, selon la coutume, il posa sur la main vénérée depuis treize siècles lui fit oublier toutes les souffrances endurées. Plus que dans les autres sanctuaires il médita sur les entreprises auxquelles il se savait appelé; son enthousiasme et son courage s'y multiplièrent et tandis que son cœur achevait de se purifier, il demandait en ferveur pour son entendement cette science dont Raymond de Penyafort lui avait parlé et sans laquelle il ne pouvait aller combattre les ennemis de la foi.

... Trois siècles plus tard, un autre pèlerin venait à Montserrat et passait une nuit en prières aux pieds de la Madone. Ancien page d'un roi, ayant vécu son adolescence et sa première jeunesse comme Raymond Lulle dans les fêtes et les frivolités de la cour, s'étant ensuite distingué à la guerre par sa bravoure, Ignace de Loyola renonçait à la vaine gloire de ce monde et suspendait ses armes à un pilier de la chapelle ; il priait Marie de Montserrat de le guider dans ses desseins, et peu après il fondait cette milice des soldats de Jésus que, toute sa vie, Raymond Lulle avait portée dans son esprit. La fondation d'une compagnie de Jésus fut une des grandes pensées du Docteur illuminé, et s'il n'eut pas la gloire de l'établir il eut du moins celle de l'avoir voulue de toutes les forces de son intelligence et de sa foi, car il l'a prédite et saluée.

« Une grande armée et une grande multitude d'amants expérimentés se sont réunis et ils portent un étendard où sont représentées la figure et la devise de leur Aimé (Jésus). Et ils ne veulent admettre en leur compagnie aucun homme qui soit sans amour pour que leur Aimé ne reçoive d'eux aucun affront*. »

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