LA. VIE CONTEMPLA.TIVE DE RAYMOND
Raymond retourna à Palma auprès de sa femme et de ses enfants, et continua sa vie de méditations, de prières et d'études. II avait emmené avec lui un jeune esclave africain qui lui enseignait la langue de son pays. Grâce aux progrès qu'il fit, il put bientôt se mêler à la population more de Mavorque et lui prêcher les vérités de la religion. Il essaya d'abord de convertir son esclave. Celui-ci fut rebelle à ses exhortations, et lorsqu'il fut témoin des premières conversions obtenues, la haine pénétra dans son cœur, il songea au mal qui allait être fait à la foi de Mahomet et conçut le projet d'assassiner son maître.
Lu jour, comme Ravmond lui parlait affectueusement de la Sainte Trinité, de l'Incarnation et de la Vierge Marie, il répondit par d'horribles blasphèmes. Raymond ne put se maîtriser et le frappa au visage. Les sentiments de haine du More en furent accrus, et quelques jours après, étant seul avec son maître, il se précipitait sur lui, un couteau à la main, en criant : « Voici l'heure de ta mort ! » Un mouvement que fit Lulle empêcha l'arme de lui tra-
verser le cœur, mais il reçut une blessure grave. Il eut assez de forces, cependant, pour terrasser le meurtrier et lui arracher son couteau. A ses cris on accourut, et on allait tuer l'esclave sur-le-champ lorsque le blessé s'y opposa, permettant seulement de le conduire à la prison en attendant une décision de la justice.
Ce crime causa une vive affliction à Raymond Lulle; il avait toujours traité le jeune More comme un ami plus que comme un esclave, il avait voulu le convertir pour en faire le compagnon des voyages qu'il songeait à entreprendre dans le sud de l'Espagne et en Afrique; il lui devait de précieux enseignements sur la langue, la philosophie elles mœurs des peuples sarrasins. Fallait-il, à cause de ces services, lui pardonner son forfait? Mais le misérable remis en liberté n'en profiterait-il point pour attenter encore à la vie de son maître ? Le bon Raymond ne savait que faire; il se retira à l'abbaye delà Real, et, trois jours, il pria Dieu de lui inspirerune résolution. Gomme, malgré ses prières, il restait dans le même doute, il retourna à sa maison où il apprit que l'esclave venait de se pendre.
Il allait souvent prier dans le couvent cistercien de la Real ; la vue des frivolités et du péché dans les maisons et les rues de Palma entravait bien ses méditations; elle le poursuivait même dans les églises de la ville, car il y voyait des femmes moins occupées à écouler le prédicateur et à prier qu'à penser à l'effet que leur beauté fardée produisait sur l'imagination elles sens des jeunes hommes.
Il aimait aussi à s'isoler à la cime de la colline deRanda,dans une propriété qui lui appartenait et
où il avait fait construire un petit ermitage. La Real avec sa bibliothèque et la compagnie de ses savants religieux était le lieu préféré de ses études.
Mais à llanda il aimait surtout à contempler.
a Seigneur saint au-dessus de toute sainteté, Seigneur glorieux par-dessus tonte gloire ! telle une maison qui par une grande ruine tombe toute et ne conserve que ses fondements, tels croulèrent tous les plaisirs et toutes les délices dont, autrefois, je jouis, et il ne reste en moi que leurs fondements qui sont les péchés, les coulpes et les injures. Sur ces fondements qui me restent de ces plaisirs j'édifie et je construis, ô Seigneur, une maison de pleurs, de contrition, de crainte et de satisfaction pour que ces fondements se transforment et se convertissent en vertus, en amour, en miséricorde et en pardon.
« Si ma pensée autrefois fut mon ennemie puisqu'elle ne te voulait pas eu elle et ne se complaisait qu'aux vanités du monde, aujourd'hui je lui pardonne, car elle est pour moi mère et amie maintenant qu'elle met toute sa gloire et son désir à considérer ta miséricorde et ta pitié.
« O Seigneur, si douce et si agréable est la méditation que j'ai en ton humanité que nuit et jour je prie mon àme de ne pas se lasser de penser à ta bonté et h tes bienfaits, afin que mon cœur se repente de mes graves péchés et que ma bouche donne des louanges et des remerciements à mon Créateur et Rédempteur'. »
Mais il n'oubliait point les infortunes qu'il avait vues dans la cité et qu'il retrouvait lorsqu'il y re-