I. Paul Verlaioe, Amour
Raymond Lulle était en oraison, et venait poser sur le visage du pénitent enfiévré de fraîches et confuses caresses. C'était pour la nature l'heure du recueillement et pour les fidèles chrétiens celle de la prière et du repos. II advint alors quelques fois que Raymond ferma les yeux devant la beauté du firmament et de la terre, ne pensa plus aux significations que la nature lui donnait de Dieu et cessa de louer le Créateur dans la création. Ce fut lorsqu'en des exaltations suprêmes il avait passé l'entière journée et la nuit oublieux de son corps qui avait sommeil et faim, et lorsqu'il pouvait s'écrier :
« Mes sciis intellectuels sont tellement venus de puissance en acte par mon ardeur à te contempler^ o Seigneur, que mes sens corporels ne sont plus (ju en puissance et que mon corps est parfois comme une statue de bois ou de picne* . »
Il atteignait l'extrême limite de l'humanité; il était aussi près de Dieu que peut l'être une âme retenue dans les liens corporels. Il n'apercevait rien, n'entendait rien de l'universelle activité. Le soleil grandissait
u La splendeur et la vertu du soleil demandaient à rjlmi s'il voulait rju elles f aidassent à aimer son Aimé. V Ami répondait et disait (pie les amabilités de son Aimé, F essence et la nature de V amour et les
I. M. Hauréau, dans une analyse du livre de contemplation, cite cette belle phrase et ajoute, en conclusion, ces paroles surprenantes sous la plume d'un écrivain qui n'était pas dépourvu d'intelligence : a II semble inutile d'en continuer l'analyse ; personne ne peut plus s'intéresser à ces effusions vraiment trop verbeuses d'une âme singulièrement extatique. B [Hist. lilt. de la France, t. XXIX.)
méditations quil faisait sur son Aimé lui suffisaient pour aimer son Aimà^. »
En se donnant uniquement à la vie contemplative, il se serait détourné de sa mission, il n'aurait pas écrit de livres et n'aurait pas parcouru le monde pour convertir les infidèles. Il pensait souvent à ce titre de procurateur de Jésus qu'il voulait mériter, et seules ses connaissances insuffisantes en science et en théologie l'empêchaient de commencer son œuvre.
Or, un jour qu'il était en prière, comme de coutume, son intelligence reçut une illumination soudaine du Saint-Esprit, et l'ignorant qu'il était encore devint aussitôt un des hommes les plus savants de son siècle. Son premier biographe et ses propres confessions nous disent qu'au moment de sa conversion il ne savait rien, sinon l'art poétique, qu'il employa ensuite quelques années h visiter en pèlerin les sanctuaires d'Espagne, d'Italie et de Terre- Sainte, et que depuis son retour il passait les journées presque entières à méditer et à contempler sur le mont Randa, allant quelquefois à l'abbaye de la Real s'entretenir avec des moines. Il n'avait pas encore osé, ii cause de son ignorance, commencer d'écrire les livres qu'il croyait nécessaires à la conversion des infidèles ; et le voici tout à coup qui se met h l'œuvre, fiévreux, infatigable, répandant en des traités, dont la longue énumération seule est un étonnement, toute la science de son époque, que personne ne lui avait enseignée et que l'intelligence la mieux douée du monde eût été