I. V Ami et l'Aimé, i5o
méconnu, sur le sommet de nouveaux prodiges célestes vinrent le consoler et augmenter la foi qu'il avait en sa mission. Un matin, il vit venir vers lui un adolescent parfaitement beau de visage, velu comme un pasteur de brebis, qui d'une voix harmonieuse lui parla de Dieu et des anges, de Jésus et de la Vierge Marie. Son discours dura une heure, mais il dit tant de si belles choses qu'un homme parlant deux jours sans pause n'en eût pas dit davantage. Puis, avant aperçu les livres de Raymond, il se mit à genoux pour les prendre, il les baisa et les mouilla de ses larmes, et il dit que par ces livres beaucoup de bien serait fait à l'Église du Christ ; et ensuite il bénit l'ermite en faisant le signe de la sainte croix sur sa tête et sur tout son corps, et il disparut.
Raymond comprit qu'il venait d'être visité et béni par un ange; il s'agenouilla, remerciant le Seigneur de cette faveur nouvelle qu'il ne crovait pas mériter. Car nul ne fut plus humble que celui qui dans le prologue de son Livre du Gentil el des trois sages s'appelle « un homme coupable, mesquin, pauvre, pécheur, méprisé des gens et indigne que son nom soit écrit en ce livre et en aucun autre ».
Une autre fois, comme il était en extase, ce fut Jésus-Christ qui lui apparut. Ravmond ne put prononcer qu'une parole pour exprimer à sou Divin Maître l'ardeur de sa reconnaissance : « O Bonté! » et il tendit les bras pour l'amener sur son cœur; Jésus fuit l'étreinte, mais en laissant sa croix à l'Ami.
On imagine facilement le peu de souci qu'il avait de ses biens temporels; il n'y pensait que pour
aller, par intervalles, à Palnia, distribuer des secours aux hôpitaux et rechercher les misères cachées; il se dépouilla ainsi d'une partie de sa forlune. Blanche de Picany, justement inquiète sur l'avenir de ses enfants, fut obliy^ée de recourir aux autorités, et elle fit imposer h son mari un de ses parents pour curateur de ses biens, ainsi qu'il résulte d'un document latin conservé à Palma et qui mérite d'être cité :
« Le 3 des ides de mars, an i2j5. Il est certain et manifeste que Blanche, femme de R. Lulle, est venue en présence de nous P. de Callidis, baile de Majorque, assurant et déclarant que R. Lulle, son mari, est devenu tellement contemplatif qu'il ne s'occupe plus de l'administration de ses biens temporels, et qu'ainsi ses biens périssent et sont dévastés; en conséquence, comme cela importe h elle et à ses fds, elle nous a supplié de donner un curateur qui administre et sauve ces biens. Ayant entendu sa supplication, nous nommons curateur et administrateur P. Gaucerandi, habitant de Majorque, parent de ladite Blanche, qui a offert de se charger gratis de cette fonction. Et moi, P. Gaucerandi, recevant cette administration de vous, P. de Callidis, je promets de gérer lesdits biens et de les défendre selon mon pouvoir. Une diligente enquête a été faite des vie et mœurs dudit Rajmond Lulle, et il nous est constant qu'il a choisi la vie contemplative et qu'il n'entend pas s'occuper de l'administration de ses biens,... etc. »