CHAPITRE V
DE L ART GENERAL DE RAYMOND LLLLE ET DE SA CLASSIFICATIOX DES SCIENCES.
Qu'était cet /irt nouveau utile h toutes les sciences, à la médecine comme à la théologie, apte à résoudre toutes les questions, à dissiper les erreurs des infidèles et à fortifier l'amour de Dieu dans les âmes chrétiennes? Faut 11 croire, avec ses apologistes, que c'était l'œuvre divine de l'homme le plus savant que la terre eut vu depuis Salomon, ou le qualifier, comme certains l'ont fait, d'imposture, de machine à penser, de divagation d'un monomane? Ceux qui, de nos jours, en ont parlé avec mépris, n'ont point lu les traités scientifiques et théologiques du Docteur illuminé, ou bien, rebutés par un appareil syllogistique dont les complications ne peuvent plus être du goût de la moderne philosophie, ils les ont refermés après une lecture de quelques pages, sans voir que, sous cette forme scolastique imposée par la tradition, il y a des conceptions et des visions qu'on chercherait vainement chez les théologiens et les savants des xiii* et xiv* siècles.
La valeur du philosophe, peut-on dire, n'importe pas h la sainteté du Bienheureux. Soit! mais il faut
connaître celui-ci tout entier. Pour notre héros, d'ailleurs, la science était un moyen de démontrer la grandeur de Dieu et de convertir à lui les infidèles. Mais quelle science? Il ne pouvait être question, à cette époque, de ce que nous appelons aujourd'hui la science expérimentale et positive. On croyait pouvoir tout découvrir par le seul raisonnement et par l'analyse des rôles contenus dans les mois de la langue humaine. Or, pour agir sur son temps, il faut en être, dans une large mesure, et c'est une condition il laquelle n'échappentpas les saints eux-mêmes. LuUe, considérant que chaque science a des principes propres et différents de ceux des autres sciences, voulut ramener la diversité à l'unité et établir une science générale avec des principes universels dans lesquels les principes de toutes les sciences seraient compris.
Et d'abord, il pose à la base de sa recherche de la vérité scientifique le doute méthodique, car, ditil, rentendement doit supposer possibles les parties contradictoires d'une question sans se fier à ce qu'ont affirmé les philosophes qui, pensant découvrir les raisons de tout, ont erré en beaucoup cle choses. Il admctdifficilement rempireabsoludel'autoritédans les questions purement ihéologiques; il devait nécessairement la bannir de sa logique. C'était déjà, en plein xiu*^ siècle, le fameux doute auquel Descartes a donné son nom; et l'audace était grande en un temps où Aristote était aussi indiscuté qu'un Père de l'Eglise.
Lulle, fidèle en beaucoup de points à la doctrine du péripatéticien transformée par les traducteurs et les commentateurs, n'hésite pas à s'y opposer et à
la coiiibuUre maintes fois. Il remplace les calég^oiies (quantité, qualité, relation, etc.) par neuf principes qui sont les fondements de son Art : la Bonté, la Grandeur, rÉternité ou la Durée, la Puissance, la Sagesse ou la Connaissance, la Volonté, la Vertu, la Vérité, la Gloire, qui sont les perfections de Dieu, auxquels il ajoute neuf autres principes : la Différence, la Concordance, la Contrariété, le Commencement, le Milieu, la Fin, la Majorité, T Egalité, la Minorité. Rien de plus clair que les définitions qu'il en donne.
La Bonté est ce par quoi le bien fait le bien, et ainsi le bien est l'être et le mal est le non-être. La Grandeur est ce par quoi la Bonté, la Puissance et les autres perfections sont grandes, et ainsi de suite.
La Différence est ce par quoi la Bonté, la Grandeur, la Durée ne peuvent être confondues; il y a des difTérences entre sensuel et sensuel (exemple : riiomme et Tanimal), entre sensuel et intellectuel (le corps etràme), entre intellectuel et intellectuel (Dieu et les anges).
La Concordance est ce par quoi la Bonté, la Grandeur, etc., concordent, s'harmonisent en une ou plusieurs choses, un ou plusieurs êtres. Il y a concordance entre sensuel et sensuel J'air et le feu dans la production de la chaleur), entre sensuel et intellectuel (union de l'âme et du corps), intellectuel et intellectuel (l'entendement et la volonté unis pour un même but).
La Contrariété est l'état de plusieurs choses qui s'opposent les unes aux autres, ayant des fins diverses. Il y a contrariété entre sensuel et sensuel (le feu et l'eau), entre sensuel et intellectuel (le corps
et l'iime), entre intellectuel et intellectuel (les bons et les mauvais anges).
La Majorité est ce par quoi un être se rapproche de la perfection; la Minorité ce par quoi il se rapproche du Néant. Entre elles est rÉgalilé.
Les principes universels sont ceux de tous les êtres et de toutes les choses, ceux à la ressemblance desquels ont été créés ces choses et ces êtres, car ils doivent être compris dans leur sens le plus étendu : par exemple Tinstinct qui fait connaître aux animaux ce qui leur est utile ou nuisible entre dans la définition de la sagesse ; la volonté chez les êtres inférieurs, les végclaux et même les minéraux prend le nom d'appétit. Eitant les perfections et les attributs du Créateur, ils doivent être dans la création et particulièrement dans l'homme. Dieu a créé l'homme à sa ressemblance et par conséquent h la ressemblance de ses perfections qui sont toutes productives et effectives, toutes égales en puissance; il l'a créé pour être connu et aimé de lui, et il ne peut être connu que par la ressemblance qu'il met de soi dans la créature. S'il existait une qualité de Dieu à laquelle l'homme ne participât point, il s'ensuivrait que Dieu n'aurait pas voulu être connu et aimé en cette qualité qui, ne produisant aucun effet, ne serait pas égale aux autres : ce qui serait doublement absurde.
Les principes sont donc à la fois universels et nécessaires. Sont-ils, aussi, réels, ont-ils une existence endeliors de l'esprit qui les conçoit? La ressemblance déjà visible entre la doctrine de Lulle et la théorie platonicienne des idées s'accentue ici. Dans la grande querelle qui divisa les théologiens
en nominalistes et en r^lisles, Raymond Lulle fut avec les seconds; les universau\, pour lui, ne sont pas seulement intelligibles, ils sont des êtres réels; la Conté, la Grandeur, la Sagesse et les autres qualités, la Concordance et la Différence mêmes correspondent à une réalité positive objective. La doctrine est poussée logiquement à ses conséquences extrêmes.
Les principes forment la première distinction. La deuxième traite des conditions, c'est-à-dire des combinaisons et des concordances des principes. En prenant les deux premiers et en les joignant successivement aux sept autres, on a seize conditions : la Bonté, la Grandeur, plus rÉternité; la Bonté, la Grandeur, plus la Puissance, et ainsi de suite; en prenant le premier et le troisième et en les joignant successivement aux six autres, on a quinze conditions : la Bonté, l'Eternité, plus la Puissance; la Bonté, rÉternité, plus la Volonté, etc.
La troisième distinction traite des règles. Lulle définit la règle une compréliension abrégée et utile, tirée des principes généraux, dans laquelle les particularités qu on désire savoir sont indiquées. C est un moven, une route abrégée pour arriver au but qu'on se propose. On peut établir neuf règles principales qui sont celles de supposition, du mode d'être et de comprendre, d'investigation, de spécification générale, de contradiction, du nécessaire et du contingent, de la démonstration, des points transcendants, de la majorité et de la fin.
Enfin, l'Art lullien est complété par les questions. Les sujets qui comprennent toutes les questions qu'on peut poser et résoudre au moyen des principes, des
conditions et des règles sont an nombre de neuf : Dieu, les anges, le firmament, l'âme, l'imagination, la sensualité, la végétation, l'élémentation et l'artifice.
La logique de Lulle, en ce qu'elle avait de métaphysique, était en opposition avec la logique traditionnelle et, malgré sa forme syllogistique, elle se rapproche davantage de celles des philosophes modernes que de celle qu'on enseignait de son temps dans les écoles. C'est par elle qu'il fut conduit à rechercher une science des sciences et h poser en Dieu les fondements de cette science générale, et de toutes les particulières qui en dérivent, comme toutes les qualités de la créature proviennent des attributs parfaits du Créateur. Tout étant un en Dieu, la science universelle ou générale est possible ; mais cette unité n'est pas celle des panthéistes, de Spinoza, de son précurseur Averroès. Les diirérences, dans la doctrine lullienne, se ramènent à l'unité sans être détruites par elle; tout est un, mais tout est différent; c'est pourquoi, au-dessous de la science universelle, il y a les sciences particulières.
Mais si Raymond Lulle agrandit le domaine de la logique, il ne la confond point, pourtant, avec la métaphysique. La métaphysique est une science qui doit être précédée par un art; mais la logique est une science en même temps qu'un art, car si elle enseigne la manière de syllogiser, elle juge aussi du mode selon lequel on syllogise. Par conséquent, si son étude précède celle de la métaphysique, elle doit être précédée à son tour par un art qui est l'art démonstratif. Ce sont là les trois grandes parties de
la doctrine lullienne. Voici comment elles sont comparées et définies :
« L'art démonstratif, la logique et la métaplivsique s'occupent en quelque sorte d'un même objet, puisque leur spéculation s'étend h toutes choses. Mais l'art démonstratif diffère en deux points de l'un et de l'autre, à savoir le mode de considérer le sujet et le mode des principes. En effet, la métaphysique considère les choses qui sont hors de l'âme, suivant qu'elles conviennent dans la raison de l'être; la logique les considère suivant l'être qu'elles ont dans l'âme, traitant de certaines apparences des choses intelligibles, à savoir le genre, l'espèce, etc., et de certaines opérations de la raison h savoir le syllogisme, la conséquence, etc. Mais l'art démonstratif, étant au degré le plus élevé des sciences humaines, considère l'être indifféremment selon l'un ou l'autre mode. D'où il est clair que l'art démonstratif, la métaphvsique et la logique diffèrent en ce qui regarde la manière de considérer le sujet.
« Ils diffèrent aussi pour ce qui se rapporte aux principes. La métaphvsique pose, forme et trouve les principes, pour les appliquer actuellement à la preuve des passions ou propriétés du sujet. La logique pose des règles et des considérations communes par lesquelles on puisse syllogiser. Mais 1 art démonstratif, procédant selon sa propre méthode, n'énonce actuellement aucuns principes desquels on argumente; il enseigne seulement les movens de trouver les principes communs dans chaque science quand on connaît les termes de cette science dont on veut trouver les principes ; il suffit d'avoir quelque notion de celte science pour poser quelques
termes qui permettent de déduire des propositions infinies. C'est ainsi qu'un nombre infini de mots se forme avec très peu de lettres. Mais, de même que, quand l'artisan joint des bois dans la construction d'une maison, s'il use de bois préparés par quelque autre, cela est par accident, car il a non seulement à joindre les bois mais aussi à les préparer, de même si celui qui démontre par cet art use de propositions formées par un autre, cela est par accident, car il a non seulement à employer les principes, mais aussi à les trouver, tant les principes communs que les principes particuliers. De là résulte la nécessité de cet art quant à la matière; reste à en faire voir la possibilité.
« La possibilité de cet art apparaît aussi bien du côté du sujet que du côté des principes. Du côté du sujet, car, de la même façon qu'il peut y avoir, sur l'accident et la substance, en tant qu'ils conviennent dans la raison de l'être, bien qu'analogiquement, une science telle que la métaphysique, et selon l'existence qu'ils ont dans l'àme, une autre science telle que la logique, de la même façon il peut y avoir une science de ce qui est dans l'âme et de ce qui est hors de l'àme, en tant que ces choses communiquent dans la raison de l'être. Bien plus, il convient qu'il en soit ainsi ; en effet, puisque l'être dans l'àme et l'être hors de l'âme constituent une sorte de pluralité et que toute pluralité se réduit à l'unité, cette pluralité-ci se réduit à l'unité de laquelle il doit y avoir quelque autre science. De fait, les sciences se divisent comme les choses. Cela n'est pas moins évident du côté des principes. » [Introduction de VArt démonstratif.^
Après avoir posé les principes et les conditions de la science universelle, Raymond Lulle s'appliqua à l'étude des sciences particulières desquelles il composa un grand nombre de traités, et il en fit une classilication dans son Arbre de la Science qui est une application de son Art général.
Il divise les sciences en quatorze classes :