I. Blaiiquerna
lût-ce qu'une seule — des lueurs de sa foi, et s'il avait semé le trouble et le doute dans le cœur d'un prêtre de ^Mahomet.
Du peuple il allait aux savants, des carrefours et des marchés aux écoles; il disputa avec les docteurs de la loi sarrasine, qui, comme jadis ceux de Mayorque, admirèrent sa science et son ardeur mêlées de courtoisie. Il soutint une discussion seul contre cinquante philosophes de Bône qui ne purent triompher de sa dialectique. Et comme il commençait à faire des conversions parmi eux par la vertu de son intelligence ainsi qu'il en faisait parmi le peuple par la force de son amour, le roi, voyant en lui un danger pour la mosquée, lui ordonna, sous peine de mort, de quitter ses Etats. Le roi le fit venir en sa présence et lui dit avec colère :
« Chrétien insensé et fou qui as méprisé mes ordres et la force de ma seigneurie, ne vois-tu point qu en moi il v a tant de puissance, que d un signe je puis te quitter la vie ou te faire torturer de nombreuses manières?
— Seigneur, répondit-il, il est vrai que votre pouvoir corporel peut vaincre et surpasser le pouvoir de mon corps ; mais la force de mon cœur ne peut être vaincue par la force que vous possédez ni parcelle de tous les hommes de votre royaume, car la force du cœur est plus grande et plus noble que la force corporelle, et pour ce, la charité qui brûle en mon cœur aime à un tel point la force qui est aussi en lui, qu'elle me fait mépriser la force corporelle qui est en votre personne et en tout votre royaume; c'est pourquoi la force et la charité de mon cœnu" sont prèles ù combattre contre tous les
pouvoirs de votre âme et de toutes les âmes qu'il y a en votre royaume et seigneurie*. »
Le roi étonné lui demanda d'où venait celte force qui lui permettait de braver son autorité : « Seigneur, répondit Raymond, si grande est Tlncarnalion du Fils de Dieu et la passion qu'il soufTrit pour nous, et si puissante chose est la vérité contre la fausseté, qu'elles me donnent une charité et une force de cœur si grandes, que ni vous ni les hommes de votre royaume ne pourriez surpasser ma force car vous êtes tous dans l'erreur et vous n'avez ni foi ni dévotion en l'Incarnation et la Passion de mon Seigneur Jésus. »
Le roi, irrité d'entendre un étranger le braver et lui dire que la religion de Mahomet était fausse, fit appeler les docteurs les plus savants du pays, pensant que Raymond ne pourrait rien répliquer à leur argumentation et serait lui-même convaincu d'erreur. Mais ce furent les Sarrasins qui les premiers renoncèrent à lutter avec un infatigable adversaire.
Raymond chassé d'Algérie continua ses prédications en Maroc, et peu après s'embarqua pour l'Angleterre. Avant d'y parvenir il dut passer de longues journées entre le ciel et les eaux. Le bercement des ondes, l'inactivité à laquelle il était obligé sur le pont étroit d'un navire et parmi des matelots qui avaient la môme foi religieuse, le solennel spectacle du firmament, immensément étoile, celui du soleil réfléchi en une nappe éblouissante, indéfinie et monotone, tout l'exhortait à donner à son corps et à son esprit un repos nécessaire