Blanquerna
après un voyage de quatre ans à travers le monde, au milieu de périls, de fatigues, de douleurs et de déceptions sans nombre. Et tant d'autres entreprises hantaient ce chevalier errant de Jésus-Christ !
Mais le Docteur illuminé ne devait prendre du repos qu'après la mort corporelle et dans la gloire des bienheureux. Pendant ses courses d'Allemagne aux Indes et du Caucase au Maroc, dans l'ardeur de la propagande par la parole, il avait dû négliger la seconde propagande à laquelle il s'était voué, et il avait peu écrit; aussi prolita-t-il du calme de la traversée pour composer de nouveaux traités selon les règles de son art. Il écrivit le livre De la première et de la seconde intention qu'il fit parvenu* à son fils dès son arrivée sur le continent, et qui débute ainsi très humblement : « Dieu infiniment intelligible et aimable, un homme vil, inconnu, pauvre de vertus et d'amis, indigne par ses coulpcs et ses péchés, fait, en ta vertu, ce livre de l'Intention pour son fils aimé. » Il prépara un traité sur les articles de la Foi catholique, un abrégé de médecine, un traité de droit, et commença le merveilleux roman de Blanquerna où il mit tout son génie et tout son amour.
Il se mêlait aux marins occupés à de rudes labeurs et remarquait que leur métier est des plus dangereux, mais qu'ils perdent tout le bénéfice qu'ils pourraient en retirer dans la vie future par des mœurs plus dissolues que celles des autres hommes. Il leur parlait doucement de Dieu et de leurs devoirs de chrétiens, et lorsqu'il s'approchait d'eux, les blasphèmes soudain cessaient.
Il songeait aussi à leur bien-être matériel. Le Saint-Esprit lui avait fait le don de la science pour
qu'il en répandît par le monde les fleurs et les fruits, et il n'y avait point d'êtres humains qui lui parussent plus dignes de sa sollicitude que les humbles naviijateurs lancés sur l'inconnu des océans, loin de leurs familles et de leurs jardins. L'obscurité des nuits était surtout menaçante lorsque de gros nuagfes voilaient la clémence des astres et tenaient des tonnerres suspendus sur les nefs.
Raymond travailla pour l'utilité de ses pauvres frères si souvent en péril et, après de nombreuses recherches, il parvint à composer un instrument formé de combinaisons d'angles aigus, droits et obtus à l'aide duquel on peut déterminer, par une opération très simple, le lieu où se trouve un navire et celui où il va aborder; perfectionné, cet instrument devait devenir le quartier de réduction. Il inventa encore un astrolabe pour connaître les heures de la nuit. Enfin, il se livrait à des études scientifiques purement spéculatives dont il devait donner le fruit quelques années plus tard dans son Livre des merveilles du monde. Le flux et le reflux de l'océan excitaient sa curiosité qui, de l'efFct, voulait toujours s'élever vers la cause et il en essayait des explications ingénieuses, desquelles on a pu déduire qu'il croyait scientifiquement à l'existence d'un continent inconnu.
Le roi d'Angleterre n'ayant prêté aucune attention à ses projets de croisade, Raymond Lulle revint bientôt sur le continent, par la même voie; il débarqua à Lisbonne où il ne put voir le roi qui guerroyait contre les Mores; il parcourut le Portugal et passa en Andalousie où il prêcha î\ Malaga, à Almciia et à Grenade.
Dans CCS cités qui conmirent Tapogée tic la civi- [lisation arabe il put étudier, mieux qu'ailleurs, la 'religion et la philosophie des infidèles et se con- [ vaincre que chez eux nul savant ne croyait h la loi [de Mahomet telle qu'elle était répandue dans le peuple, tandis que chez les chrétiens cette opposition de la science et de la foi n'existait pas puisque des philosophes, parmi les plus grands, avaient la même croyance religieuse que les humbles et les enfants. Après avoir vu l'inanité de cette religion dont le dogme le plus important était la foi à un paradis de matérielles voluptés et de grossière exaltation des sens corporels, il fréquenta les nombreuses écoles où la religion de Mahomet, comme celle du Christ, était bafouée par des maîtres sceptiques et subtils, sophistes et savants. Les uns, enthousiastes d'Alfarabi, croyaient que tout ce que les prophètes ont dit de la vie future est mensonge, que l'homme peut atteindre à la perfection en ce monde en se soumettant aux lois de la raison, et qu'il ne doit pas ambitionner d'autre récompense de ses vertus que la possession de ces vertus mêmes et le sentiment de sa perfection. D'autres, comme Avicenne. croyaient à l'existence de Dieu, mais ils le comparaient au centre immobile d'une roue en mouvement, ils niaient son intervention dans le gouvernement des mondes et le disaient indifférent au bien et au mal de 1 humanité. Les Kadarites affirmaient la liberté que niaient les Djambites. Les Moattils ensei"[naieut la croyance à un Dieu, mais ils en faisaient un être abstrait, sans attribut. Les Haschavites et les Sifatites, au contraire, empruntaient le leur aux peuples idolâtres et lui donnaient un
corps humain. Enfin, au milieu de celle confusion de doctrines, Gazzali, le destructeur des philosophes, était intervenu, et sa conclusion était la seule que pouvait en tirer un incroyant : il niait la raison, les lois delà nature et la science, il niait Dieu et la gloire du ciel; il répandait sur tout, avec son sourire lassé, les ténèbres de son scepticisme et ridiculisait les savants et les prêtres; mais comme il possédait lui-même une grande science, il avait composé pour quelques amis un petit livre où il donnait la solution de problèmes qu'il avait déclarés insolubles dans ses enseignements publics,
Raymond Lulle, au contraire, pensait et enseignait qu'il ne peut y avoir d'opposition entre la raison et la foi, que l'entendement de l'homme doit s'élever vers Dieu aussi bien que la mémoire et la volonté, que la vérité ne doit pas être réservée à quelques disciples, et il traversa l'Andalousie en laissant une longue traînée de lumière et d'éloquence.
Au commencement de l'été de 1282, il était à Perpignan auprès de son seigneur le roi Jacme; c'est pour lui, et h cette époque, qu'il écrivit son petit poème, le Péché d'Adam^ en réponse à deux questions que lui avait posées ce prince très pieux et curieux de littérature et de théologie : comment la souveraine bonté de Dieu ne fut-elle pas en défaut lorsqu'il ordonna h Adam, sous peine de mort, de ne point manger du fruit de l'arbre de la science, sachant qu'Adam lui désobéirait? Et pourquoi Dieu, dans sa bonté, ne disposa-t-il point les choses de manière telle que ni riiomme ni les anges ne péchassent et que tous fussent sauvés? Il écrivit aussi un livre sur la Conquête du Saint Sépulcre.
L'anuce suivante, il se rendit h Montpellier où l'on avait si favorablement accueilli son Art, et où il retrouva ses premiers disciples. Son nouveau séjour h runiversité de Languedoc coïncida avec une assemblée générale tenue en cette ville par les frères Prêcheurs. Il se présenta et prit la parole en une de leurs réunions, car il se désigne évidemment soi-même au chapitre XCVII de Blanquerna, lorsque, parlant de cette assemblée, il présente a un homme laïque qui était procurateur pour ramener les infidèles à la sainte foi catholique » et qui se leva au milieu de l'assemblée, après qu'un frère eût lu un mémoire sur les moines de l'ordre morts pendant l'année, et dit ces paroles : o Si on prend un tel souci de rappeler la mort des religieux dont les âmes sont vives dans le paradis, avec quel souci plus grand on devrait songer à celle des infidèles qui meurent en péché d'ignorance et perdent la vie éternelle, et en mourant vont droit au feu infernal! Que ne leur porte-t-on la doctrine qui leur fera connaître comment Jésus-Christ s'est chargé des péchés du monde par son incarnation, sa passion, sa mort et sa résurrection! »
C'est en cette même année qu'il acheva à Montpellier le roman de Blanquerna, maître de la perfection chrétienne. Nous avons cité maintes fois ce livre et le citerons encore au cours de cette histoire; mais à cause de son importance dans la vie et dans l'œuvre de l'auteur, il nous paraît nécessaire d'en donner une connaissance plus complète par de nouveaux fragments et une analyse qui va faire l'objet du chapitre suivant.