‹ Le Bienheureux Raymond Lulle (1232-1315)Chapitre 32 sur 60 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ANALYSE DU LIVRE DE « BLANQUERNA, MAITRE DE LA PERFECTION CHRETIENNE ».

Le roman de Blanquerna est divisé en cinq parties « en souvenir des cinq plaies que sur l'arbre de la Croix Notrc-Seigneur Jésus-Christ reçut pour racheter son peuple de l'esclavage du démon, et de la captivité en laquelle il était ». Raymond Lulle y donne une doctrine et des règles de vie pour cinq étals de personnes : la première est consacrée à l'état de mariage, la deuxième à l'état de religion, la troisième à l'état de prélature, la quatrième à l'état de seigneurie apostolique qui est celui du Pape et des cardinaux et la cinquième à l'état de vie contemplative.

I. De Vétat de mariage. — 11 advint qu'un jeune homme de noble famille, nommé Evast, resta, par la mort de son père, seul possesseur d'une immense fortune. Sa piété et son mépris des délices de ce monde l'inclinaient à entrer en religion, mais considérant qu'il était chef de famille et le dernier représentant d'une race illustre, qu'il devait perpétuer le nom de son père et que, d'ailleurs, grâce à ses richesses, il pouvait faire beaucoup de bien

aux pauvres, il résolut de se marier et il épousa une jeune fille très pieuse, Aloma, en qui il avait reconnu toutes les qualités dont il voulait que fût douée sa femme.

Les fêles de leur mariage ne ressemblèrent en rien à celles par lesquelles les gens riches ont coutume de célébrer leur union; pour donner au monde l'exemple de Ihumilité, ils allèrent à l'église, velus d'habits très simples et suivis d'un petit nombre d'amis, car ils ne voulaient pas qu'un cortège bruvant et luxueux troublât la sainteté du lieu et le sacrifice de la messe. Toute celte première journée fut dédiée à la prière et aux œuvres pieuses; les deux époux distribuèrent d'abondantes aumônes aux pauvres, lavèrent et baisèrent les pieds à treize d entre eux qu'ils firent asseoir à leur table, et qui furent les seuls convives de ce premier repas.

Ils vivaient depuis plusieurs années, unis, partageant ainsi leur temps entre la prière et les soins qu'ils prodiguaient aux pauvres et aux infirmes, lorsque Dieu se laissa toucher par les larmes d' Aloma encore stérile et lui accorda un fils qui fut appelé Blanquerna.

lilanquerna grandit vertueux, bon et appliqué à l'étude, et lorsqu'il eut atteint l'âge de vingt ans, son père voulut lui laisser le gouvernement de la maison et l'administralion de toute sa fortune. Et revenant aux désirs de sa jeunesse, Evast dit h Aloma son désir d'entrer en religion : « Chère épouse, grâce à Dieu notre fils Blanquerna est doué d'une grande sagesse, d'excellentes mœurs et d'une bonne éducation; il est en âge de savoir se gouverner, d avoir soin de nos biens et de toute la mai-

son. Il est temps de lui chercher une femme; et quant à nous, retirons-nous dans un couvent pour y vivre saintement; et ainsi, comme nous avons donné jusqu'à maintenant des règles de vie et des exemples aux gens mariés, de même je désire dorénavant, par sainteté de vie, que nous donnions le bon exemple h ceux qui vivent en religion. Distribuons donc une partie de nos biens aux pauvres, puis choisissez un couvent de religieuses, et moi, avec votre permission, j'entrerai dans un couvent de moines. »

Ces paroles surprirent et attristèrent grandement Aloma qui ne voulait pas se séparer de son mari ni de son fils. Une longue discussion s'engagea entre les époux sur les avantages qu'il y avait h continuer leur vie chrétienne dans le monde ou à se retirer dans un monastère. Ce fut Aloma qui l'emporta par ses tendres supplications et ses larmes. Mais après avoir obtenu d'Évast qu'il renonçât à son projet, elle eut à lutter aussi contre son fils qui voulait se faire ermite. Les larmes qui avaient vaincu Évast ne pouvant vaincre Blanquerna, elle essaya un autre moyen de le retenir et alla voir une veuve, de ses amies, nommée Anastasie, et lui conta sa peine : « Accordez-moi une grâce, dit-elle ; laites que votre fille Cana parle à Blanquerna et, adroitement, lui fasse oublier sa chimère et l'incline au mariage, et qu'il devienne son mari. Nous lui ferons donation de tout ce que nous possédons et il sera aussitôt maître de tous nos biens. »

Anastasie acquiesça volontiers à cette demande, car elle désirait déjà ce mariage. Le soir du même jour, donc, Aloma pria son fils de l'accompagner.

et elle le conduisit chez Anastasie. Les deux mères prirent un prétexte pour se retirer et laissèrent les jeunes gens seuls.

Une scène délicieuse suit, entre Cana qui aime Blanquerna et celui-ci qui est l'Ami de TAimé céleste. La jeune fille avoue son amour avec une franchise et une grâce parfaites ; mais il répond eu parlant de l'amour de Dieu, et des forets en lesquelles il va se retirer et passer sa vie à contempler Jésus et sa glorieuse Mère; et son éloquence est telle qu'il transforme l'àme de Cana et fait naître en elle le même désir de la vie religieuse : « Au commencement de notre entretien, dit Cana, l'amour m'inclinait à vous aimer, à cause de la grâce et de la gentillesse de votre corps ; mais vos paroles ont élevé mon âme à l'amour de vos vertus; vous avez illuminé mon âme des vertus divines, et vous m'avez donnée pour épouse à Jésus. »

Les deux mères surviennent à ce moment; Anastasie entend les dernières paroles de Cana et en est fort chagrine : « Madame, dit-elle à Aloma, je ne souffrirai plus que Blanquerna parle à ma fille. »

Evast et Aloma passèrent la nuit suivante en larmes et en prières; puis, voyant la fermeté que Blanquerna opposait à leurs objections, ils pensèrent qu'ils n'avaient pas le droit de le détourner d'un projet inspiré par le ciel, et ils accompagnèrent le jeune homme jusqu'à l'entrée d'une forêt où il s'aventura à la recherche d'un site favorable où édifier son ermitage loin des villes et des hommes.

Après le départ de leur fils, Evast et Aloma ordonnèrent saintement leur existence; ils construisirent un hôpital où ils se firent eux-mêmes les ser-

vitciirs des malades et des pauvres, et ils vécurent encore longtemps pour la consolation des malheureux et rédification de la contrée.

IL De V état religieux^ divisé en deux parties. — I . Cependant Cana pensait toujours aux conseils de Blanquerna et persévérait dans son dessein d'entrer en religion, malgré l'opposition de sa mère; elle s'enfuit un matin de sa maison et se réfugia dans un monastère. Anastasie, irritée, convoqua ses parents et ses amis et alla avec eux menacer l'abbesse de brûler son couvent et de tuer toutes les religieuses si Cana ne lui était pas rendue. Les religieuses, dans leur effroi, voulaient se séparer de leur nouvelle sœur; mais celle-ci leur tint ce discours : « Vous devez savoir que notre époux Jésus-Christ voulut mourir et souffrir le martyre pour notre rédemption, et que Dieu voulut donner aux apôtres et à beaucoup d'autres ferveur et dévotion pour qu'en eux se manifestât l'affection que le Fils de Dieu témoigne à tous ceux qui l'aiment et le servent sans la moindre crainte de la mort. Dieu donna semblable dévotion à sainte Catalina, à sainte Eulalie, à sainte Marguerite, à sainte Engracia et à toutes les autres saintes martyres afin qu'elles aimassent et désirassent souffrir les tourments et la mort pour son amour, et qu'elles servissent d'exemple au monde. De même, si vous mourez à cause de moi, vous mourrez pour honorer Dieu, vous gagnerez le martyre et vous donnerez un bon exemple à tous. Et si vous permettez que ma mère et mes parents me fassent sortir par force du couvent, vous donnerez un mauvais exemple et un motif à d'autres pour introduire cette coutume raau-

vaise ; de sorte que toutes les fois que vous recevrez une religieuse en ce monastère, sans la permission de ses parents, on viendra vous menacer, et vous vous trouverez chaque fois dans le même péril et dans les mêmes anxiétés qu'aujourd'hui. »

Cana supplia l'abbesse et les religieuses de ne pas l'abandonner; ses paroles étaient si vertueuses qu'elle leur communiqua sa force; mais aucune n'osa se charger d'aller dire h Anastasie la résolution qu'elles avaient prise. Ce fut Cana elle-même qui y alla et dit à sa mère, en lui jetant les clefs du couvent, qu'elle était prête, avec ses sœurs, à souffrir la mort pour l'amour du Divin Epoux.

Mais Dieu n'abandonne pas les servantes qui l'honorent. Anastasie et ses parents furent émus de compassion et pleurèrent en entendant les pieuses paroles de Cana; leur cœur fut touché de la grâce et ils se repentirent de leur impiété. Les hommes armés retournèrent à la ville après avoir imploré le pardon de l'abbesse; Anastasie resta à genoux et demanda la permission de se faire religieuse dans le même monastère; mais comme elle était très âgée et d'une santé délicate, elle suivit le conseil qu'on lui donna de s'établir dans une maisonnette près de l'église où elle vécut sous la direction des autres religieuses, mais où elle put manger des viandes et prendre des heures de repos que ne permettait pas la règle du couvent.

En peu de temps, Cana sut lire et chanter le divin office, et comme par piété elle passait presque tout son temps à la chapelle, elle fut élevée à la dignité de sacristaine. Plus tard, à la mort de l'abbesse. toutes les religieuses la choisirent pour Mère.

L'abbesse Cana établit dans son couvent de nouvelles règles afin de préserver ses religieuses des moindres péchés et les mettre dans la voie de la perfection chrétienne; elle les garda par ses enseignements autant que par ses exemples contre les occasions de pécher, ayant une méthode et des préceptes pour chaque cas. L'exposition de ces mœurs et de cette discipline d'un couvent de religieuses au xiii*^ siècle comprend dix-huit chapitres de Blanqiierna^ mais cela ne se résume point en quelques pages : on ne peut qu'exprimer le regret qu'un livre pareil ne soit plus étudié dans les communautés comme il le fut au moyen âge.

2. Blanquerna, après s'être séparé de sa famille, chemina tout le jour à travers la forêt; il dormit sa première nuit de solitude au pied d'un arbre et près d'une belle fontaine, et dès l'aurore nouvelle il se remit en marche. Au coucher du soleil, il se trouva devant un somptueux palais sur la porte duquel étaient écrits les dix Commandements de Dieu, suivis de cette phrase : « Ici sont les dix Commandements chassés du monde et réfugiés en ce bois, méprisés, désobéis et oubliés des hommes. En ce palais ils pleurent désolés et se lamentent à cause de l'honneur qu'ils recevaient jadis dans le monde lorsque, grâce à eux. Dieu était honoré et les hommes obtenaient le salut éternel. »

« Blanquerna fut très étonné des paroles qu'il

avait lues sur la porte du palais; il frappa à la porte

et voulut entrer voir les Commandements. Un sysl-

cieux adolescent ouvrit et l'arrêta en lui disant : « Personne ne peut entrer en ce palais qui soit désobéissant aux dix Commandements. » Blanquerna

répondit qu'il avait chassé de son cœur toutes les choses du monde et qu'il avait dédié entièrement sou àme au service de Dieu. L'adolescent rapporta ces paroles aux Commandements qui lui dirent de laisser entrer Blanquerna et de le conduire en leur présence.

« Blanquerna entra et se trouva en un grand et beau salon où étaient écrits les noms de tous ceux qui désobéissent aux dix Commandements. Il v avait là dix chaises d'or, d'argent et d'ivoire artistement sculptés, où étaient assis en grande gloire les dix Commandements richement vêtus de brocart et de soie ; ils avaient de grandes barbes et de longs cheveux qui leur donnaient l'aspect de vieillards. Chacun tenait un livre sur ses genoux, et avec des larmes et des ifémissements se lamentait....

« Blanquerna demanda au premier Commandement ce qu'il lisait en ce livre qui lui causait une telle douleur : « Aimable fils, répondit-il, en ce livre est écrite la grande gloire de la céleste béatitude, et la grande peine que souffriront ceux qui me sont désobéissants et délovaux ; là sont inscrits tous ceux qui m'obéissent et les désobéissants; or ceux-ci sont plus nombreux que ceux-là sans que j aie, moi, la moindre coulpe et la moindre injustice pour qu'ils me soient ainsi désobéissants; bien plus, ce sont ceux mêmes qui, dans le monde, reçoivent de Dieu le plus grand nombre de faveurs. C'est pourquoi, toutes les fois que je lis en ce livre, je sens redoubler ma désolation, ma tristesse et ma douleur. »

Blanquerna vénère et interroge tour à tour les dix Commandements, et il entend leurs plaintes qui l'attristent.

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Blanquerna pleura longtemps en compagnie des Commandements et il leur dit : « Puis-je vous aider en quelque chose pour accomplir vos désirs et atténuer votre douleur et vos tristesses? » Les dix Commandements lui répondirent qu'à leur grande peine et douleur nulle chose ne pouvait remédier, sinon une très grande dévotion et affliction d'esprit chez les hauts prélats, princes et religieux qui avec ferveur et courage châtieraient ceux qui désobéissent à leurs ordres. Après cette réponse, Blanquerna s'agenouilla devant les dix Commandements et leur demanda la permission de continuer son voyage, il les supplia de lui accorder la grâce et la vertu de pouvoir persévérer avec chacun d'eux en son saint propos et leur être obéissant en sa vie d'ermite. Chaque Commandement donna sa bénédiction h Blanquerna qui la reçut avec joie et prit congé d'eux pour aller chercher un lieu où il pût vivre ses jours en l'état d'ermite.

En son voyage, il fait beaucoup d'autres rencontres : il voit la Foi et s'entretient avec elle de la nécessité de convertir les infidèles ; l'Entendement, qui était un vieillard vêtu de pourpre, assis sur un trône et enseignant la philosophie et la théologie à de nombreux disciples; la Vérité que l'Entendement envoie avec la Foi en ambassade auprès de la Dévotion pour que celle-ci vienne dans le cœur de ses disciples. Il rencontre un écuyer et un empereur à qui il enseigne ce qu'est la vraie valeur, et il voit la dame de Valeur elle-même qui, comme les dix Commandements, fait ouvrir pour lui les portes de son palais. Il console un berger qui venait de voir mourir son enfant, et par la seule

éloquence de son pieux discours, il anètc et force au repentir un chevalier qui enlevait la fille du seigneur voisin.

En cheminant toujours dans la même forêt, Blanquerna arrive devant un couvent où un seigneur, qui sV était retiré sous prétexte de faire pénitence, continuait à se livrer aux plaisirs mondains. Blanquerna se met au service de ce seigneur pour lui enseigner la vraie pénitence et lui inspirer le repentir de ses fautes. Il parvient à son but et fait de lui un moine plein de piété. Il veut alors reprendre sa route, mais tous les religieux, édifiés par son exemple, le supplient de rester encore parmi eux, et ne tardent pas h le nommer leur abbé, malgré ses efforts pour refuser cette dignité qui le forçait à renoncer à son projet de vivre solitaire dans un ermitage.

Blanquerna, abbé, gouverna son couvent avec une sagesse et une science exemplaires, et fut le père et le modèle de ses religieux. Comme il avait un culte particulier pour la Vierge Marie, il fit édifier dans un endroit des plus retirés du monastère une cellule habitée par un moine dont Tunique charge consistait à prier la Mère de Dieu, à la chanter et à célébrer son los. Les six derniers chapitres de cette partie de Blanquerna composent le livre de Vj4i'e Maria et sont parmi les plus beaux de Tœuvre — Mais cela ne peut guère s'analyser

III. De Vêlai de prélatiire. — L'évêque voisin s'étant retiré dans un couvent, les chanoines du diocèse se réunirent pour élire son successeur. Deux partis furent en présence : les uns voulaient nommer Blanquerna; d'autres, en petit nombre, étaient

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opposés à cette élection; c'étaient des chanoines séculiers qui craignaient que Blanquerna, devenu évoque, ne les obligeât à être réguliers. L'archidiacre qui ambitionnait la dignité épiscopale était leur candidat; mais Blanquerna fut élu. Celui-ci refusa d'abord cet honneur. Cependant l'archidiacre s'étant rendu à Rome pour essayer de se faire nommer évêque directement par le Pape, les autres chanoines envoyèrent un délégué au Saint-Père le supplier d'approuver l'élection de Blanquerna. Le Pape, ayant écouté les deux parties, jugea ainsi : « Tout ce qui a des vices de simonie ou en inspire le soupçon doit être écarté des élections, et ce qui est le pkis opposé et le plus contraire à la simonie est toujours préférable ; c'est pourquoi, mon avis est que Blanquerna, qui refuse d'être évêque et ne veut pas passer de la vie obscure en laquelle il est à une autre plus élevée en honneurs, doit être et est évêque, et non l'archidiacre qui, me semble-t-il, désire cette dignité. »

Blanquerna dut obéir au Pape : « Vous avez voulu, dit-il aux chanoines, que je sois votre pasteur; je me trouvais en grande servitude quand j'étais abbé, mais maintenant je suis en une autre plus grande encore, car le berger a plus de peines et court plus de périls lorsque ses brebis sont grasses que lorsqu'elles sont maigres. C'est pourquoi je vous demande votre aide et vos conseils pour bien garder mes brebis. »

Le nouvel évêque s'occupa activement de l'administration de son diocèse et y introduisit d'heureuses réformes; il abandonna la plus grande partie de ses rentes au bien de l'Eglise, malgré les obser-

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valions de soq archidiacre qui lui disait qu'un ëvêque a besoin d'étaler un certain luxe et avoir de nombreux domestiques; il veilla spécialement aux études de théologie et de droit canon que doivent faire les jeunes prêtres, et il nomma huit chanoines chargés de prêcher uniquement et partout les huit béatitudes que Jésus-Christ promet en son évangile : la pauvreté, la mansuétude, les pleurs, l'affliction, la miséricorde, la pureté de cœur et la persécution.

IV. Du Souverain Pontificat. — Blanquerna gouvernait son évêché depuis longtemps déjà, lorsque, le Pape étant mort, le conclave se réunit. Le renom de Blanquerna en vertus et en science s'était tellement répandu, et il était si vénéré des autres prélats, qu'on le mit au premier rang parmi les candidats à la plus haute dignité de TÉglise. Or il advint qu'un jongleur étranger se présenta devant l'un des cardinaux; ce jongleur se faisait appeler jongleur de Valeur, et c'était celui qui, en même temps que l'Empereur, avait jadis rencontré Blanquerna dans la forêt ; il chanta quelques chansons composées par l'Empereur en Ihonneur de la Vierge Marie, puis raconta sa rencontre avec Blanquerna : il célébra les vertus du saint évêque devant tous les autres cardinaux qui, d'un accord unanime, nommèrent Blanquerna pape, malgré sa résistance.

Le nouveau Pape passa les premières semaines de son pontificat à étudier sa cour; il portait toujours des tablettes sur lesquelles il notait les réformes et les améliorations qui lui paraissaient nécessaires, les défauts et les vices auxquels il fallait remédier. C'est ainsi qu'une fois il vit venir au

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palais un cardinal accompagné d'une foule de domestiques richement vêtus et montés sur de superbes chevaux ; et peu après, il vit venir un autre cardinal avec une suite très petite et très humble. Il chercha les motifs de cette différence entre les deux princes de rÉglise, et il apprit que le second dépensait presque toute sa fortune en aumônes et eu œuvres de bienfaisance, tandis que le premier augmentait la sienne par la simonie.

De même qu'étant évêque il avait chargé spécialement huit chanoines de prêcher les huit béatitudes, il divisa le Gloria in excclsis Deo en seize parties; il prit la première et attribua chacune des quinze autres à ses cardinaux qui durent se consacrer à la prédication et à l'explication des paroles de celte prière, échues à chacun d'eux. C'est ainsi que le premier cardinal [Et in terra pax hominibus bonœ i>oluntotis) porta partout la parole de paix, intervint au milieu des hommes, des peuples et des princes pour les pacifier et éloigner d'eux les discordes de la guerre; d'autres furent chargés de leur apprendre à louer Dieu, à le bénir, à l'adorer et à le glorifier, et ainsi de suite jusqu'au plus jeune cardinal h qui fut attribué l'enseignement des dernières paroles du Gloria in excelsis.

Mais la principale préoccupation de Blanquerna fut la conversion des infidèles. Il fonda un grand nombre de collèges pareils à celui que Raymond liulle avait institué à Miramar, où ou enseigna la théologie, la philosophie et la langue arabe aux moines qui se destinaient à aller prêcher la foi de Jésus-Christ aux Sarrasins. Il divisa le monde en douze parties et plaça un procurateur ii la tête de

chacune ; les procurateurs devaient visiter leurs régions pour se rendre compte de leur état, de leurs mœurs et de leurs besoins, afin que le Pape en fût bien informé et pût veiller plus sûrement au mainlien de la reli<Tion parmi les peuples catholiques et il sa propagande parmi les infidèles.

Toutes ces réformes, et d'autres nombreuses encore, portèrent des fruits; un ordre parfait régna dans la cour du Souverain Pontife, la dévotion à la sainte foi catholique s'accrut partout et beaucoup d'infidèles se convertirent. Cependant Blanquerna était devenu vieux; ses premiers désirs de vivre en ermite lui revinrent au cœur, et, considérant que son œuvre était accomplie, il réunit ses cardinaux, leur fit part de son projet de se retirer au désert, abdiqua la souveraineté apostolique, et les pria d'élire son successeur.

Les cardinaux firent de vains efforts pour retenir Blanquerna qui se jeta en pleurant à leurs pieds et les supplia de lui accorder cette grâce ; et ils ne purent refuser de lui obéir.

V. De la vie contemplative. — Blanquerna prit des vêtements humbles et grossiers, comme il convenait à un ermite, et faisant le signe de la croix qui est le signe de notre rédemption, il baisa les pieds et la main du nouveau Pape et lui demanda en pleurant sa grâce et sa bénédiction, en se recommandant de cœur à Dieu; et le Pape lui donna sa bénédiction, et, pleurant aussi, lui fit un baiser sur la bouche et les cardinaux firent de même. Le Pape ordonna à deux d'entre eux de l'accompagner jusqu'il l'ermitage où il devait habiter.

Un chapitre est consacré à la description de la

sainte vie de Blanquerna dans son ermitage. Lulle, pour récrire, n'a eu qu'à se souvenir de son existence solitaire sur le mont Randa et à Miramar.

Il advint qu'un jour un ermite qui avait charge de visiter les maisons religieuses de Rome se rendit auprès de Blanquerna et le pria de composer un livre qui traitât de la vie contemplative, pour apprendre aux autres ermites à être en contemplation et en dévotion. C'est alors qu'il écrivit le LUn'e de VAmi et de V Jimè.

a Blanquerna était en oraison, et il considérait la manière de contempler Dieu et ses vertus ; et lorsqu'il avait achevé son oraison, il écrivait ce qu'il avait contemplé. Il faisait ainsi tous les jours, et dans son oraisoiiil variait les motifs pour composer le Livre de V Ami et de V Aimé de diverses manières et de nombreuses matières : le tout brièvement, pour qu'en peu de temps l'âme pût discourir sur beaucoup de sujets. Blanquerna, avec la bénédiction de Dieu, commença son livre, et il le divisa en autant de versets que ce qu'il y a de jours dans l'année; et chaque verset suffit pour contempler Dieu tout un jour selon l'art du Livre de contemvlation qui suit immédiatement ce Livr-e de VAmi et de VAimé. »

Ces deux traités — VAmi et VAimé et V Art de contempi ation — forment la presque totalité de la cinquième partie de Blanquerna,

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