CHAPITRE IX
PREMIER SÉJOUR DE R VYMOND LULLE A PARIS; IL Y COMBAT Lk DOCTRINE d'aVERROES ET ECRIT LE « LIVRE DES MERVEILLES DU MONDE ».
De 1285 à 1292.
Raymond Lulle resta à Montpellier jusqu'au printemps de 1 285 ; il fit alors un nouveau vovao^e à Rome où il arriva quelques semaines après 1 élection du pape Houorius IV. Le nouveau pontife à qui il exposa ses projets et conta ses voyages au pays des schismatiques et des hérétiques le reçut favorablement, et, sur ses conseils, fonda à Rome un collège semblable à celui de Miramar; il lui donna, en outre, une lettre de recommandation pour le cardinal de Sainte-Cécile, Jean Choletti, légat apostolique h la cour de France.
Ravmond passa toute cette année à Rome où il écrivit le poème des Cent noms de Dieii^ le Livre du Tartare et du Chrétien, et, au printemps suivant, après avoir assisté à un nouveau chapitre des frères Prêcheurs à Bologne, il prit la route de France.
Grâce à l'appui du cardinal de Sainte-Cécile, il obtint du chancelier Berthault la permission de lire des commentaires de son Art en une chaire de la
Sorbonnc. Là, il se trouva face à face avec la doctrine ennemie qu'il poursuivit pendant toute son existence, l'averroïsme qui avait de nombreux défenseurs à Paris, malgré les condamnations dont il avait été frappé, en 1209 par le concile, en 1240 et en 12G9 par les évêques Guillaume d'Auvergne et Etienne Tempier.
Il n'importe pas de rechercher ici ce que fut véritablement la philosophie du célèbre commentateui' arabe d'Aristote ni s'il avait mérité tous les anathèmes dont les théoloijiens du xiv^ siècle accablèrent son nom et sa doctrine. Averroès fut le lac immense où aboutirent tous les courants d'impiété et de philosophies négatives des siècles antérieurs; il fut considéré comme « le chien enragé qui, poussé par une fureur exécrable, ne cessait d'aboyer contre le Christ et contre la foi catholique' », celui qui avait proféré le blasphème des trois imposteurs que devait répéter « le roi de peslilence » Frédéric II ^ protecteur de ses premiers traducteurs. Pour Raymond Lulle et ses contemporains, il fut ce qu'il devait être quarante ans plus tard pour André Orcagna qui le représenta dans le Campo Santo de Pise étreint entre les nœuds d'un serpent, près de l'Antéchrist écorché vif et de Mahomet déchiré par les
1, Pétrarque, Lctlres.
2. « Ce roi de pestilence assure que l'univers a été trompé par trois imposteurs, que deux d'entre eux sont morts dans la gloire, tandis que Jésus a été sus^iendu à une croix. De plus, il soutient clairement et à haute voix que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu créateur du monde est né d'une vierge. Il ajoute qu'on ne doit absolument croire que ce qui est prouvé par les lois des choses et par la raison naturelle. » (Grégoire IX.)
démons; l'Averroès, enfin, de Taddeo Gadtli écrasé par les pieds vainqueurs de l'Ange de l'Ecole.
L'aveiToïsme ne se manifestait pas à Paris dans toute son impiété, mais il n'en pervertissait pas moins la philosophie en y introduisant des conceptions contraires aux dogmes de la reliijion, ne laissant à celle-ci que le domaine de la loi souvent confondue avec l'absurde, et réservant h la seule science celui de la raison'. Lulle l'attaqua sous toutes ses formes et écrivit de nombreux traités où il le poursuivait sans trêve, 11 soutint aussi des luttes très vives contre des philosophes qui enseii^naienl l'existence d'une âme universelle; attaqué par des syllogismes, il répondait selon le même mode de raisonnement.
a La supposition que l'âme, après la mort, retourne h une autre âme, qui serait universelle pour toutes les âmes comme la matière première l'est pour les matières particulières, est fausse. Car, supposé que i'àme universelle existât réellement, aucune de ses parties ne voudrait y retourner. En effet, toute âme serait plus parfaite en soi-même que dans l'âme universelle, comme toute matière particulière est plus noble dans le composé que dans la matière première. La matière, ne pouvant en soimême donner le complément et la force d'être que le particulier avait dans le composé, tombe dans la privation; aussi incontinent, le particulier quand, par corruption, il a été dissous dans quelque composé, se recompose en un autre. Par conséquent, si
I. 11 nous suffira de rappeler ici que l'Averroisme était la forme panthéistique de la philosophie d'Aristute.
l'âme universelle ne pouvait donner le complément à l'âme particulière, et si l'âme particulière aimait mieux être dans l'âme universelle que dans soimême, elle aimerait h être dans la privation, et le corps serait de plus noble condition que l'âme. Or cela est impossible, et cette impossibilité démontre que l'âme universelle n'existe pas réellement*. »
Maître Raymond devint vite populaire parmi les docteurs et les écoliers de Paris qui lui donnèrent le surnom de Barbe-Fleurie. La reine de France, Isabelle d'Aragon, fille de Jacme le Conquérant, ayant su qu'un Catalan de la noble famille des Lulle professait avec éloquence un Art nouveau à l'université de la capitale, le fit venir au palais et ne fut pas peu surprise d'apprendre que ce sage était l'ancien page du roi son père, le sénéchal de son frère le roi de Mavorque dont elle n'avait gardé le souvenir que comme d'un brillant chevalier et d'un voluptueux troubadour. Il fut présenté au roi, et Philippe le Bel, sur ses instances, fonda en Navarre un collège pour l'étude de l'arabe et de l'hébreu qui fut, plus tard, transféré à Cambrai.
Lulle fait mention de ce siîjour h Paris dans le livre de Félix : « Un homme qui avait travaillé beaucoup pour l'utilité de l'Eglise alla à Paris et lit au roi de France et à l'université de cette ville qu'il serait très convenable d'y établir des monastères où on apprendrait les différents idiomes des infidèles et où on traduirait VArt démonstratif i^onr les Tartares et les autres nations barbares ; qu'il faudrait faire venir à Paris quelques hommes de ces