I. Liber mirandaium demonstratlonum
nations pour qu'ils y apprissent nos lettres et idiomes qu'ils iraient ensuite enseigner en leurs terres. Cet homme, ayant demandé au roi et à l'université toutes ces choses et beaucoup d'autres, ne put les obtenir et il leur disait pourtant qu'aucun autre moyen humain n'existait d'exalter la foi et de détruire l'erreur, car, une fois convertis, les Tartares et les autres nombreuses nations des mêmes pays, on vaincrait et on convertirait aussitôt les Sarrasins, surtout avec l'aide de la prédication et l'exemple du martvre. »
Ce Livre de Félix ou des Merveilles du inonde est l'un des plus remarquables du Docteur illuminé.
« Eu tristesse et en langueur était un homme en pavs étranger, et il s'émerveillait grandement des gens de ce monde, comme ils connaissaient et aimaient si peu Dieu qui a créé ce monde et l'a donné aux hommes, en grande noblesse et bonté, pour qu'il fut par eux bien aimé et connu. Cet homme pleurait et se plaignait de ce que Dieu a en ce monde si peu de gens qui l'aiment, le servent et le louent. Et pour que Dieu soit connu, aimé et servi, il a fait ce livre de merveilles qu'il a divisé en dix parties, c'est h savoir : Dieu, anges, éléments, ciel, plantes, métaux, bêtes, hommes, paradis, enfer. Cet homme avait un fils qu'il aimait fort et qui avait nom Félix,
I auquel il dit ces paroles : a Cher fils, sagesse est presque morte, et charité et dévotion, et il y a peu
Seigneur Dieu les a créés.
Le Livre des Merveilles est une longue suite de récils allégoriques ; les contes succèdent aux fables et aux moralités, sans aucun plan, sans autre
but que celui d'instruire; c'est à peine si le personnage de Félix l'émerveille suffît à donner une unité h l'œuvre et à en relier les mille épisodes; une analyse de ce roman à tiroirs n'étant guère possible, nous le ferons connaître par quelques citations :
« En une terre, il advint qu'un religieux chrétien disputa si longuement avec un roi sarrasin qu'il lui fit comprendre que la loi des Sarrasins est fausse; le roi connut par les positives raisons du religieux qu'il était en état de damnation. Ce Sarrasin pria le religieux de lui prouver par des raisons nécessaires que la foi des chrétiens est la vraie, ajoutant qu'il se ferait baptiser et rendrait sa terre au commandement de la sainte Eglise. Le religieux répondit qu'il ne pouvait pas montrer cette vérité par des raisons nécessaires. Les paroles du frère déplurent beaucoup au Sarrasin qui lui dit qu'il avait mal agi en l'éloignant de sa foi accoutumée puisqu'il ne pouvait lui donner les raisons nécessaires de la foi romaine. Il ajouta que si le religieux ne lui faisait pas comprendre la foi des chrétiens, il le ferait mourir de maie mort; aussi, le frère s'enfuit, et le roi mourut dans l'erreur, d'où un grand dam s'ensuivit pour lui et pour toute sa terre. »
« Seigneur, dit Félix, pourquoi au temps où nous sommes n'y a-t-il plus de prophètes? » Blaiiquerua lui répondit : « Un roi très noble avait un fils qu'il aimait beaucoup. Ce roi envoya dans tout son royaume de solennels messagersqui annoncèrent aux gens une nouvelle cour que le roi devait tenir en l'honneur de son fils qu'il voulait faire chevalier et à qui il voulait donner son royaume en héritage. Après que la cour eut été tenue et le jeune roi fait
SON PREMIER SÉJuUR A PARIS. 123
chevalier, les messages cessèrent que le roi avait transmis par ses terres pour que les gens vinssent honorer son fils. »
a Un alchimiste pria le feu de lui faire de l'argent avec de l'or; le feu répondit ces paroles à l'alchimiste : « En une terre il advint qu'un lion combattit longfuement avec un sanglier. Ce lion s'efforçait d occire le porc, car il voulait le manger, et le sanglier se défendait, car il ne voulait pas perdre son être, ni que sa chair fût transformée en chair de lion ; il préférait être en espèce de porc qu'en espèce de lion. » — o Seigneur, dit Félix au philosophe, selon vos paroles il me semble que vous dites que la transmutation d'un métal en un autre, selon l'art d'alchimie, est impossible, car vous dites que nul métal n"a appétit de changer son être pour un autre puisque, si ce changement s'opérait, il ne serait plus le même être qu'il aime d'être, si j'ai bien entendu vos i-aisons et vos allégories. Mais je m'émerveille fort d'une chose, à savoii* comme on peut avoir une si grande affection à l'art d'alchimie si cet art n'est pas vrai. » Et le philosophe répondit à Félix ces paroles : « En une terre il advint qu'un homme réfléchit aux movens de se procurer un grand trésor, et, pour ce, il vendit tout ce qu'il possédait, et en une terre lointaine il alla chez un roi et lui dit qu'il était alchimiste. Le roi eut grand plaisir de sa venue et lui fit donner une maison et tout ce dont il avait besoin. Il advint que cet homme mit beaucoup d'or dans trois canons en lesquels il V avait une décoction d'herbes en forme d'électuaire. Devant le roi, il mit un de ces canons dans une chaudière où il y avait une grande quantité de
doublons que le roi lui avait donnés pour qu'il les multipliât. L'or qui était dans le canon pesait mille doublons, et le roi en avait mis deux mille dans la chaudière ; celui du canon se fondit et se mêla à celui de la chaudière qui pesa trois mille doublons. L'homme fit cela trois fois devant le roi qui le crut vraiment alchimiste. Mais à la fin cet homme s'enfuit avec une grande quantité d'or que le roi lui avait donnée pour multiplier, croyant que le métal cuit dans les canons avait la vertu de multiplier l'or dans la chaudière. »
Les héros des nombreux épisodes du livre de Félix sont, le plus souvent, des philosophes, des rois, des ermites et des prélats; les ermites sont toujours des savants et des sages; les évêques sont surtout représentés avec leurs vices, l'ambition, la gourmandise et la luxure. Raymond Lulle en avait trop rencontré de ces dignitaires de l'Eglise qui faisaient déshonneur à Dieu et accueillaient par le dédain, quelquefois par des moqueries, les amants maigres lorsque ceux-ci venaient troubler leurs festins en leur parlant de la Terre Sainte et des périls dont les Sarrasins et les Tartares menaçaient la chrétienté. Il leur dédie plus d'un conte, qui rappellerait certains fabliaux satiriques du moyen âge, s'ils n'étaient toujours relevés par un sentiment de noble tristesse à la vue de ces scandales. Saint Ignace, sainte Thérèse devaient en rencontrer de pareils et les guérir par la sainte contagion de leurs pénitences et de leurs larmes.
La huitième partie du LïV/e des merveilles traite Des Bêles et commence ainsi : « En une belle plaine où passait une belle eau, il y avait un grand nombre
(le bêtes sauvages qui voulaient élire un roi. Accord fut pris par la majeure partie pour que le lion fût roi. mais le bœuf s'opposa très fortement à celle éleclion ». Lv bœuf propose le cbeval dont il vaule les qualités au-dessus de celles du lion, et cet avis est partagé par le cerf, le mouton et tous les animaux qui se nourrissent d'berbages. Le renard intervient et fait élire le lion qui dès le premier jour dévore, en compagnie de ses barons, un veau et un poulain. Le cheval et le bœuf, irrités de la mort de leurs fils, vont se soumettre à la loi de l'homme . Toute cette partie, qu'on a appelée une épopée animale, est un long récitdes fourberies et des félonies de Xa llenart; c'est la plus ancienne forme, en Espa- ^ne, du Roman de Renart si célèbre au moyen à^e dont Lulle devait connaître la version française; il connut certainement aussi le roman arabe et les nombreuses allégories que l'imagination orientale avait inventées sur ce fertile sujet; il a emprunté à CCS difl'ércntes sources.
Ce livre Des Bétes est, d'ailleurs, le seul où les folk-loristes puissent étudier la transposition des traditions et des contes de divers peuples dans une œuvre littéraire ; les légendes des autres parties de Félia:, les petits contes moraux des ermites et des philosophes qui instruisent l'Emerveillé sont de l invention de Raymond Lulle, et on n'en trouverait qu'un très petit nombre chez des écrivains antérieurs.
La Bibliothèque nationale possède, en un manuscrit du xv^ siècle, une traduction française du Livre des merveilles du monde à laquelle nous empruntons la conclusion de l'œuvre :
« Quand il eut ainsi longuement aie, il vint en une abbeye moult noble où il fut moult bien et
moultcourloisement receu de Pabbéetcles moines
Adont commença Félix à raconter exemples et merveilles, cl en les ouïr se délitoicnt l'abbé et ses moines, car moult estoient parolles })laisantes h ouïr, et moult y avoit de sens et de droiture et moult y pouoit liomme veoir de Testât de ce monde et de
l'autre Moult désirèrent l'abbé et le couvent que
Félix fust moine de leur abbeye, mais Félix s'excusa et dist qu'il estoit obligié a aler par le monde raconlani les merveilles qu'il avoit veues et oves et que a son père l'avoit promis. L'abbé et le couvent le prièrent moult dévotement qu'il prist leur babit et que il en leur babit alast racontant le livre de merveilles. Félix consentit a leur prière et l'ut vestu des draps de l'abbeye et receu a moine, et lui fut donné office qu'il alast par le monde et qu'il raconlast aux uns et aux autres le livre des merveilles, et qu'il accreust le livre selon qu'il trouveroit plusieui'S merveilles en alant par le monde. Quant toutes ces cboses furent ordonnées et Félix fut tout prest de soi départir, maladie^ le prist et mourut
«... Quand Félix fut enterré, un moine cria merci à l'abbé et s'agenouilla devant lui et devant tout le couvent, et en plourant avec grant devocion, demanda l'office que Félix avoit et qu'il alast par le monde, ainsi comme a Félix avoit été otroyé. L'abbé et le couvent consentirent audit moine sa demande et lui misrent a second nom Félix; auquel l'abbé donna sa bénédiction, et adoncques s'en ala par le monde racontant le livre de merveilles, et l'accroissoit selon les merveilles qu'il trouvoit Et l'abbé
et lout le couvent ordonnèrent que ceste abbeye eust a lousjours mais un moine qui eust ceste office et eiisl a nom Félix, qui racontast par le monde et mullipliast le livre des merveilles, en l'inlenlion de faire congnoistre, amer, doubter, servir et hounourer Dieu aux mescreans, et de moult fermement faire conguoistre, amer, doubter, servir et hounoiircr Dieu nostre Seigneur à ceux qui tenvement le congnoissent, faiblement l'aiment, pou le doubteni, laschemenl le servent et qui faintement l'ounourent. Ci fine le livre intitulé de merveilles* ».
Au chapitre xiv de la huitième partie de Félix, il est question d'un autre livre de Lulle, la Plaisante Fision,\vi\n\ens>e encvclopédie dont nous avons à déplorer la perte ; la description qu'en fait un damoiseau qui rapporte au roi de la part d'un saint ermite semble faite pour augmenter nos regrets :
« Le damoiseau dit au roi que le livre était de plaisir corporel et de plaisir spirituel. De plaisir corporel pour ce qu'il v a de nombreuses et diverses figures qui sont très noblement faites, et qui sont d'autant de raauières qu'on eu peut penser des créatures et des œuvres des créatures, à savoir qu'en ce livre est le ciel impérial figuré, ainsi que la disposition de la sacrée et souveraine majesté et des saints de gloire. Après, il v a la figure du firmament et du soleil et de la lune ; il y a l'histoire du vieux testament el du nouveau. En ce livre sont figurés les philosophes, les œuvres de la nature telles que hommes, bètes, oiseaux, poissons et plantes; il y a des figures des hommes, des prélats, des princes,