‹ Le Bienheureux Raymond Lulle (1232-1315)Chapitre 36 sur 60 · A TUNLS. SA PÉTITION AU PAPE CÉLESTIN V · texte numérisé non relu

A TUNLS. SA PÉTITION AU PAPE CÉLESTIN V

De 1292 à ia9J.

En 1292 Raymond LuUe relournailii Gènes pour s'embarquer sur le premier navire en partance vers TAfrique. Sa renommée clait grande en cette ville où on lisait et commentait ses premières œuvres ; des marins de loin venus y racontaient les nombreuses conversions qu'il avait faites dans les pays des infidèles, les disputes qu'il avait soutenues victorieusement contre les docteurs sarrasins et toutes les tribulations qu'il avait supportées pour la gloire de Jésus. Aussi, lorsque le Docteur illuminé passait par les rues et les places de leur cité, les Génois l'accueillaient avec les signes de la vénération que l'on accorde aux saints.

C'est alors que Dieu, par un effet de sa sollicitude, pour le prémunir contre le péché d'orgueil, permit qu'il fût tenté et pavât son tribut h la faiblesse humaine. Le navire allait mettre à la voile, tout était prêt pour le départ; Raymond avait embarqué ses manuscrits, lorsque, pour la première

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fois de sa vie, il eut peur de la souffrance et de la mort; il considéra que s'il allait en Afrique, il y serait saisi, maltraité, emprisonné et livré peut-être à la mort dans les tortures, lui cjui jusque-là avait ambitionné la palme du martvre ! Et il ne partit point

Mais le navire avait h peine disparu à l'horizon qu'il comprit l'indignité des craintes qui l'avaient retenu, le scandale et le mauvais exemple qu'il venait de donner aux Génois. Il entra dans une violente douleur, crovant que Dieu l'avait abandonné et le damnerait; la fièvre accabla sou corps qui avait toujours résisté h toutes les fatigues et h tous les malsains climats, et il devint très gravement malade.

Le jour de la fête de la Pentecôte, il put se faire conduire à l'église des frères Prêcheurs, voisine de la maison où des amis l'avaient recueilli : les moines chantaient l'hymne f'cni Creator. Alors il murmura, suppliant : « Est-ce que l'Esprit Saint ne pourrait pas me sauver? » Et il pria avec ferveur. Mais l effort qu'il avait dû s'imposer était trop grand pour ses membres débiles; il s'évanouit et fut porté dans le dortoir des frères. Au milieu du délire et des cauchemars auxquels il était en proie, il crut voir sur le faîte de la maison une étoile pâle d'où sortait une voix — il l'entendit — qui lui disait : « C'est dans cet ordre des Prêcheurs que tu peux être sauvé. »

Lorsqu'il put retourner chez lui, les paroles de l'étoile continuèrent à le tourmenter tellement que sa maladie en fut aggravée; il eut une seconde vision, et il entendit la même voix : « C est seulement dans cet ordre que tu pourras te sauver ! »

Mais coinment pouvait-il se soumeltre à la doctrine et à la (lisclplinc de Tordre de Saint-Dominique, encore ennemi de ceux qui croyaient à la Conception Immaculée de la Vierge ? Ses sympathies étaient, en esprit et en amour, pour les Mineurs dans le tiers-ordre desquels il allait entrer; ceux-ci avaient accueilli favorablement son Art tandis que les Prêcheurs l'avaient dédaiirné. Fallait-il donc, obéissant à Tétoile, renoncera cet Art qui était son arme unique et puissante contre les docteurs de la mosquée et de la synagogue?

« O chose admirable ! » s'écrie son biographe de qui nous devons traduire cette page car les détails en sont si précis et si étranges qu'elle semble avoir été écrite sous la dictée de Raymond, « il choisit sa propre damnation plutôt que de voir perdre ce qu'il savait avoir reçu de Dieu pour le salut de beaucoup et pour l'honneur de Dieu.

« Ainsi Raymond, bien que désespérant que Dieu voulut le sauver, résolut néanmoins, pour n'être pas regardé comme hérétique par les frères ou par le peuple, de se confesser superficiellement et de faire son testament, ce qu'il exécuta. liorsque le prêtre eut apporté en sa présence le corps du Christ et, debout, le présenta devant la face de Raymond, celui-ci sentit, comme par l'impulsion d'un homme, sa face se retourner vers l'épaule droite, et il lui sembla qu'au même instant le corps du Christ offert par le prêtre, passant du côté opposé, c'est-àdire à l'épaule gauche, lui adressa ces paroles : « Tu souffriras la peine méritée si tu ne me reçois ainsi ». Mais Raymond, ferme dans sa résolution qui était d'être plutôt damné éternellement que de

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