SA DÉFAILLANCE SPIRITUELLE
Raymond Lulle ne peut être proposé comme un type parfait de Franciscain. Pareil aux premiers disciples du saint d'Assise, il était tout amour, humilité, exaltation et poésie, et comme eux il professa une singulière dévotion à Marie sans tache ; mais à ces dons, il joignait celui de la science. Ses vastes connaissances, ses projets de conquérir à Jésus des âmes infidèles par les seules armes de la raison, semblaient devoir le rapprocher des Frères Prêcheurs ; on n"a pas oublié du reste que les premiers conseils quil sollicita furent ceux de Raymond de Penyafort. Et pourtant, il avait raison de croire qu'il ne pourrait poursuivre sa mission dans l'ordre de Saint- Dominique: les Prêcheurs comprenaient trop bien ce qu'avait de chimérique sa croisade intellectuelle; d'autre part, ils désiraient comme lui la conquête de la Terre Sainte et révangélisation de la Tartarie, mais, comprenant aussi l'inutilité des démarches auprès des papes et des princes, ils s'abstenaient d'un effort qu'un raisonnement plus lucide leur montrait sans résultat. Les Franciscains, au contraire, reconnaissaient pour un d'eux Raymond le fol et lui disaient : « Vous ne convertirez peut-être pas les iuBdèles et vous ne rendrez pas aux chrétiens la >;iinte terre de Palestine: mais un noble effort n'est jamais vain, la parole et l'exemple d'amour ne sont jamais perdus. Vous montrez le chemin aux missionnaires des siècles à venir, et la Mère du Sauveur vous bénit. »
Quelques-uns de ces frères en saint François consolèrent Raymond et l'aidèrent à recouvrer son courage. L^n jour, ayant appris qu'une galère était dans le port et allait partir pour l'Afrique, il s'v fit trans-
porter avec ses livres; mais ses amis allèrent le chercher et le ramenèrent en lui disant que sa santé était encore trop faible pour supporter la traversée et les fatigues qui l'attendaient sur la terre des Mores. Il était impatient d'aller dire les louan^res de Jésus et de racheter par une ardeur redoublée quelques journées de défaillance. Enfin, après plusieurs semaines d'un nouveau repos, un navire étant ])rêt à faire voile vers Tunis, on lui permit d'aller où Dieu l'appelait.
Raymond s'embarqua, et comme il quittait le ]H)rt, il se mit à genoux et fixa ses regards vers riiorizon des eaux : « Seigneur, priait-il, tels les marins lorsqu'ils sont en péril sur les flots clament vers toi, et en toi se confient, tel ton sujet, le fils de ta servante, clame vers toi et te supplie en voyant sa nef en danger dans la tempête des péchés, et il te demande ta grâce pour que tu munisses sa nef de vertus et que tu en chasses les vices; et si tu ne l'exauces point, elle périra, elle ne parviendra jamais au port du salut et en la présence de son Dieu. »
Il lève les yeux et voit les marins qui tendent les voiles : ils chantent sur les mâts, et ces mâts sont dressés en forme de croix, signe de pitié et de pardon. Raymond sent soudain son corps reprendre sa vigueur ancienne, une joie immense gonfic son cœur; plus rien n'y reste des cauchemars passés. Il rend grâces à Dieu et mêle sa voix aux voix des matelots.
Dès son arrivée a. Tunis, il appela les principaux docteurs sarrasins et leur dit qu'il avait une connaissance complète de la loi chrétienne et qu'il vou-
SON VOYAGE A TUNTS. 137
lait pareillement être instruit des vérités de la loi mahométane, et il leur promit de se convertir à leur religion si son excellence sur celle de Jésus lui était démontrée. Aussi, un grand nombre de prêtres et de savants s'empressaient-ils d'accourir auprès de lui et d'essayer de le convertir. Mais il leur répondait : « Tout homme sage doit tenir pour vraie la loi qui attribue à Dieu la plus grande somme de bonté, de puissance, de gloire, de perfection, etc., et cela dans la plus grande égalité et concordance. Cette loi est aussi la plus louable qui, entre Dieu, qui est la cause suprême et première, et son effet met la plus parfaite convenance. Or, par ce que vous m'avez proposé, je remarque que vous, Sarrasins, qui êtes sous la loi de Mahomet, vous ne comprenez pas que dans ces perfections divines il est des actes propres, intrinsèques et éternels, sans lesquels elles auraient été éternellement oisives; je dis actes de bonté, le bonificatif, le bonifiable et le bonifier; actes de grandeur, le magnificatif, le magnifiable et le magnifier,- et ainsi de toutes les perfections divines. Mais comme vous n'attribuez ces actes qu'à deux perfections ou raisons divines, ainsi que je le vois maintenant, c'est-à-dire à la sagesse et à la volonté, il est manifeste que, dans les autres raisons susdites, à savoir la bonté, la grandeur, etc., vous laissez de l'oisiveté, et, par conséquent, vous y mettez de l'inégalité et de la discordance, ce qui n'est pas permis. En effet, par les actes substantiels de ces perfections, raisons ou attributs, actes intrinsèques, éternels, pris, comme il convient, d'une manière égale et concordante, les chrétiens prouvent évidemment que dans une essence et nature
absolument simple est la trinité des personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Cela, je pourrai vous le démontrer clairement, avec l'aide de Dieu, par un certain Art révélé du ciel, selon ce qu'on croit, à un ermite clirétien, si vous voulez conférer là-dessus avec moi, d'une âme tranquille, pendant quelques jours; il vous paraîtra même de la façon la plus rationnelle, à l'aide de cet Art, comment, dans l'incarnaîion du Fils de Dieu, par la participation, c'està-dire l'union du Créateur et de la créature dans la personne du Christ, la première et suprême cause concorde avec son effet, et comment même cela se manifeste surtout et très noblement dans la Passion du Fils de Dieu, qu'il souffrit, du côté de son humanité, en daignant volontairement et très miséricordieusement nous racheter, nous pécheurs, du péché et de la corruption du premier parent et nous ramener à l'état de la glorieuse fruition divine, état eu vue duquel et pour lequel, finalement, Dieu a fait tous les hommes. »
Après ce préambule, Raymond Lulle entrait dans l'explication de son Art et l'appliquait à la théologie. Les docteurs infidèles, amoureux de logique et de beau langage, étaient émerveillés par la science et l'éloquence de leur adversaire ; ils étaient blessés dans leur croyance lorsque — et cela advint maintes fois — ils ne pouvaient rien répliquer à ses arguments; mais la force de ce verbe les subjuguait si bien qu'ils ne se lassaient point de l'écouter.
Les leçons du Docteur illuminé produisirent d'autres fruits que l'émerveillement des intelligences et des imaginations ; plusieurs savants de Tunis furent ébranlés dans leur foi au Coran, et quelques-uns