‹ Le Bienheureux Raymond Lulle (1232-1315)Chapitre 43 sur 60 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LULLB X PARIS. ■ l' ARBRE DE LA PHILOSOPHIE

d'amour ».

De 1295 à 1299.

Raymond qui avait adressé au nouveau Pape son livre des Article de la foi renouvela auprès de lui ses tentatives pour le bien de la chrétienté, mais il fut repoussé, et si des autres il avait obtenu peu. de Boniface VIII il ne put rien obtenir. Alors il compara tout ce qu il aurait voulu accomplir pour Tiionneur de l'Aimé aux résultats auxquels il était parvenu et qui étaient si petits devant l'immensité de son amour pour Dieu et de sa charité envers les infidèles. Dans ces dernières années du xiii*^ siècle il devait apparaître déjà comme un homme dune époque très ancienne ; les prélats de la cour pontificale ne comprenaient rien à ses projets, à ses enthousiasmes et à ses espoirs. Le pieux roi de France Louis était mort depuis vingt-cinq ans sur la terre d'Afrique et avait clos, disait-on, l'ère des croisades, car Dieu, ne secondant pas les entreprises des princes chrétiens, manifestait qu'il voulait laisser au pouvoir des Sarrasins la terre sanctifiée par la vie et la

mort de Jésus. Raymond avait beau répéter qu'une telle pensée était un blasphème, que la lutte sans trêve était toujours un devoir, il avait beau montrer le défaut d'organisation des précédentes campagnes et dire la possibilité de la victoire par une alliance avec les Tartares, désirée, sollicitée même, par quelques princes de ces peuples guerriers, — on ne l'écoutait point —

Ce sentiment de son impuissance, la solitude, la douleur, lui inspirèrent alors le magnifique poème de sa Désolation [El desconort\ la plus parfaite de ses œuvres rimées et qu'on nommerait la plus belle de ses inspirations si l'on ne songeait aussitôt à quelques chapitres de Blanqueriia^ du Livre de contemplation et de la Philosophie d'amour qui sont d'une égale splendeur; mais c'est la plus émouvante, celle qui mieux nous dévoile son âme ingénue, et ses généreuses illusions qui, malgré les plaintes qu'il exhale, semblent vivre encore et persister dans son esprit accablé par trop de mépris, d'épreuves et d'abandons. Le poème du Desconort est composé de soixante-neuf strophes monorimes de douze vers. Mais mieux qu'une analyse, la simple traduction de quelques pages le fera connaître.

Un ermite témoin de la douleur de Raymond cherche à le consoler :

« Raymond, ne soyez point soucieux h cause de votre art, — mais soyez-en allègre et joyeux, — car, puisque Dieu vous Ta donné, justice et valeur — le multiplieront en de loyaux amants; — et si maintenant il vous donne de l'amertume, — en un temps meilleur vous aurez des aides tels — qu'ils l'apprendront et par lui vaincront les erreurs — de

ce monde et feront beaucoup de bien. — C'est pourquoi je vous prie, ami, reprenez courage, — et attendez de Dieu grâce et secours, y

Puis il insinue que Raymond est sans doute en état de péché et que Dieu ne l'aide point, car un homme pécheur ne peut être l'origine du bien, le péché et le bien ne pouvant concorder; il le soupçonne, au moins, de négligence, de mollesse — Le Docteur illuminé ne se révolte point contre ces paroles; il parle de sa jeunesse scandaleuse, mais, aussitôt, les souvenirs de la vie d'infatigable dévouement à la cause de la foi qui suivit sa conversion lui viennent en mémoire et il les évoque en une strophe pathétique dans sa simplicité :

« Ermite, voyez si j'ai été négligent — à traiter le bieû public des justes et des pécheurs : — j'ai laissé ma femme, mes fils et mes propriétés, — et j'ai passé trente ans en travaux et langueurs; — j'ai été cinq fois à la cour romaine avec mes deniers, — j'ai été encore avec les Prêcheurs — à trois chapitres généraux, et avec les Mineurs — à trois autres chapitres ; et si vous, — vous saviez tout ce que j'ai dit aux rois et aux seigneurs, — et combien j'ai travaillé, vous ne penseriez pas — que j'aie [)u être paresseux dans tout cela, — mais vous auriez pitié si vous êtes homme pitoyable.... »

... tt Ermite, si je ne suis d'un discernement tel — qu'en une chose de tant de profit ma raison ne soit point suffisante, — et si mon ignorance peut m'induire en erreur — par faute d'intelligence et de discernement, — pour ce, h cause de la grandeur de l'entreprise, je veux des compagnons — qui m'aitlent à l'accomplir; mais je ne gagne rien

— à chercher compagnie car je suis seul clans l'abandon. — Quand je les regarde en face et que je veux leur dire mes projets, — ils ne veulent point m'écouter, mais la plupart disent que je suis fou — parce que je leur fais un pareil sermon. — Mais au jugement on verra qui discerna le mieux, — et qui de ses péchés aura pardon »

« Raymond, par aventure, vous n'êtes pas connu

— et pour ce vous pouvez être déçu dans vos projets, — car un trésor caché en terre — • ne peut être désiré ni voulu. — Si donc votre savoir n'est pas connu, — comment pensez-vous que l'on puisse vous croire ? — Mais montrez que vous savez, pour être aidé — par votre art et science, — car un homme inconnu — n'a ni honneur ni puissance, — et si vous, mon ami, aimez le salut des hommes, — et voulez que Dieu soit honoré, — faites que votre savoir soit répandu.

« Ermite, comment pensez-vous que j'aie celé un tel savoir — par lequel notre foi si fortement est prouvée — aux hommes qui sont dans l'erreur afin qu'ils soient sauvés — par Dieu qui désire être aimé de tous? — Mais soyez bien sûr que je suis las de démontrer. — Si l'on étudiait sérieusement dans mes livres — et si l'on ne les oubliait pas pour d'autres,

— je serais connu; mais comme chat qui passe — sur des braises, aussi vite on les lit; aussi je n'avance point — mon négoce; mais s'il y avait quelqu'un qui bien les rappelât — et qui bien les entendît, sachez — qu'on pourrait par mes livres mettre le monde en bon état.

« Raymond, ce que je dis est pour vous rendre courage, — mais puisque vous ne voulez vous

abstenir de pleurer — il pourra se faire bientôt que j'en sois fatigué. — Pourtant écoutez, et vovez si se peut faire — ce que vous demandez au Pape, car il ne paraît pas — qu'il soit possible de prouver notre foi — ni qu'on puisse rencontrer des hommes

— qui se livrent d'eux-mêmes au marlvre — en allant prêcher aux mauvais Sarrasins. — C'est pourquoi, ami, vous ne devez pas vous émerveiller — si le Pape et les cardinaux ne vous octroient point

— ce que vous leur demandez, puisque c'est impossible.

« Ermite, si l'on ne pouvait prouver la foi, — adonc Dieu ne pourrait faire reproche aux chrétiens

— s'ils ne la veulent pas montrer aux infidèles; — et les infidèles auraient droit de se plaindre de Dieu

— qui ne laisserait pas démontrer par arguments la grande vérité — afin que l'intelligence ajoute à notre amour — envers la Trinité et l'Incarnation de Dieu — et puisse encore plus résister h la fausseté.

— J'ai écrit le livre du Passage où j'ai prouvé clairement — comment on peut recouvrer le très saint Sépulcre — et trouver des hommes qui aillent prêcher — la foi sans peur de mort, et qui saura faire cela.

« Raymond, si l'on pouvait démontrer notre foi

— l'homme perdrait le mérite; — c'est pourquoi, il ne convient pas — qu'elle se puisse démontrer, car le bien s'en perdrait. — Et la cause de la perle de ce bien serait — la démonstration qui va contre le mérite, — lequel est obtenu par la croyance à la vérité qu'on ne voit pas — par force d'arguments mais seulement par la foi. — Bien plus, je vous dis que l'intelligence humaine ne comprend pas —

toutes les vertus de Dieu qui sont infinies, — car une cause finie ne peut les contenir toutes. — C'est pourquoi votre raisonnement ne paraît rien valoir — <i Ermite, si l'homme avait été créé pour luimême, — ce que vous entendez prouver contiendrait vérité. — Mais comme Dieu créa Tliomme pour en être honoré, — ce qui est une plus noble fin et de plus de hauteur — que la gloire que l'homme aspire à acquérir, — telle raison ne vaut, et déjà il a été démontré plus haut — que la foi se peut prouver si bien vous en souvient. — Et si elle se peut prouver, il s'ensuit, non pas que la créature

— comprend et contient tout entier l'être incréé,

— mais qu'elle en entend autant qu'il lui a été donné — pourvu que l'homme tienne de Dieu grâce plénière, — mémoire et entendement, puissance et volonté.

« Raymond, comment pensez-vous qu'un homme (Ml prêchant — puisse induire les Sarrasins au baptême? - - Suivant que Mahomet a voulu l'ordonner, • — ■ qui médit de sa loi ne peut point échapper — et ils ne doivent point disputer sur de telles questions.

— C'est pourquoi il ne me semble pas utile d'y aller; — d'autant plus qu'on ne saurait parler leur langage — qui est le langage arabe; et par interprétation — on ne pourrait obtenir avec eux aucun profit. — Que si l'on apprenait la langue on tarderait trop. — Aussi je vous conseille d'aller prier Dieu — sur une haute montagne et le contempler avec moi.

« Ermite, les Sarrasins se trouvent en tel état — que ceux qui sont savants par force d'arguments — ne croient pas en Mahomet; au contraire, ils mé-

prisent — son Alcoran parce qu'il ne vécut pas honnêtement. — C'est pourquoi ceux-là viendraient tôt à conversion — si quelqu'un était avec eux en grande dispute — et leur enseignait la foi par force d'arguments ; — et convertis, ils convertiraient leur peuple. — Et pour apprendre leur langue on n'est pas très long, — et il n'est pas nécessaire de blasphémer Mahomet dès l'abord. — Et qui fait ce qu'il peut, le Saint-Esprit lui fait — ce qui lui convient, en l'aidant à l'accomplissement de ses projets.

« Raymond, quand Dieu voudra que le monde soit converti, — il enverra le don des langues par le Saint-Esprit — pour convertir le monde selon que vous l'avez entendu — du Christ et des apôtres ; de quoi on a fait maint écrit. — Cette conversion sera par le monde sentie — tellement que tous les hommes seront unis en une foi — qui ne sera plus divisée dans le monde — où le péché ne sera jamais plus consenti. — Mais en ce temps-ci chaque homme a failli — si fort que Dieu ne veut pas qu'il soit exaucé.

« Ermite, Dieu aime toujours la vérité — et veut être connu et aimé des hommes ; — mais en tous temps il laisse à l'homme la liberté — de faire le bien et le mal ; et il ne serait pas libre — celui qui en notre temps n'aurait pas le pouvoir — de procurer l'honneur de Dieu et d'aimer — son prochain ; aussi je ne suis pas convaincu — de la vérité de vos paroles; vous avez péché — en affirmant que tous les êtres sont liés — et qu'en notre temps on ne peut convertir les infidèles — ni obtenir le secours de Dieu en l'honorant....

— « Ermite, la manière dont Dieu serait plus

aimé — ce serait que le Pape eût maints vaillants hommes lettrés — qui voulussent pour Dieu être martyrisés — afin que dans le monde il fût compris et honoré, — et qu'à chacun de ceux-là la langue arabe fût enseignée — suivant qu'il avait été ordonné h Miramar — (et puisse se repentir celui qui a troublé ce monastère!) — et que l'expédition en Terre-Sainte fût faite, et que la dîme — de tout ce que possèdent les clercs et les prélats y fut consacrée, — et que cela durât jusqu'à ce que fût conquis — le Sépulcre. De tout cela j'ai composé un livre.... »

Après avoir ainsi chanté le poème de sa désolation, en ce dialogue pathétique où retentissent tour à tour deux des accents les plus naturels, en quelque sorte, à l'âme humaine, malgré leurapparente opposition, Raymond Lulle voit qu'il n'était à Rome d'aucune utilité pour la cause de Jésus. Il part pour Paris; là, du moins, il pourra donner des leçons de son Art, reprendre sa campagne contre les averroïstes et l'incrédulité qui s'était introduite dans l'université. En 1277, l'évêque Etienne Tempier avait condamné deux cent soixante-dix-sept opinions professées par quelques philosophes et, malgré les censures, l'erreur était encore enseignée vingt ans plus tard lorsque Lulle arriva à Paris; il écrivit sur ce sujet une Declaratio per mocluin dialogi édita contra ducentas decem et octo opiniones erroneas aliquorum philos ophoj'um, damnatas ab episcopo parisiensi.

Ses œuvres de cette période sont en grand nombre. Citons, entre autres, ses réponses aux questions que lui avait posées sur son Art son disciple Thomas

le Myesier, d'Arras, De qnxstionibiis magistri Thomse ^ttrebatensis (jiias misit Raymimdo qiiod soheret ipsas per arlem^ un traité d'astronomie, un Livre sur les sentences de Pierre Lombard en lequel il soutient la doctrine de rimmacuIée-Conception , une Pratique abrégée de la Table générale^ un Traité de la quadrature et de la triangulature du cercle^ et sa grave et mélancolique poésie le Chant de Raymond dont voici quelques strophes :

« J'ai trouvé un nouveau savoir — par lequel on peut connaître la vérité — et détruire la fausseté : — les Sarrasins seront baptisés, — lesTartares, les juifs et maints infidèles — par le savoir que Dieu m'a donné.

« J'ai pris la croix, transmis amour — à la Dame (les pécheurs — pour qu'elle m'apporte grand secours; — mon cœur est une maison d'amour - et mes veux fontaine de pleurs; — je suis entre joie et douleur.

« Je suis un homme vieux, pauvre, méprisé; — personne ne m'aide, — et j'ai entrepris une œuvre trop grande, — j'ai donné maint bon exemple — t't je suis peu connu et aimé.

« Je veux mourir en lutte d'amour; — si grands qu'ils soient je n'ai point peur — des mauvais princes t't des mauvais pasteurs; — tous les jours je considère le déshonneur — que font à Dieu les grands seigneurs — qui mettent le monde eu erreur.

" Partout où je vais, je crois faire grand bien, — et à la fin je ne puis rien; — j'en ai ire et tourment; — avec contrition et larmes — je veux clamer merci à Dieu — pour qu'il daigne exalter mes livres »

C'était, comme à Rome, une tristesse qui ne troublait en rien son activité. Plus que jamais, cependant, il recherchait la solitude ; il aimait à aller se distraire de ses labeurs et de ses soucis hors de la cité, sous les arbres et le long du fleuve où, des heures entières, il s'abandonnait aux ineffables délices de la contemplation. Guidant leurs bœufs vers les tâches rudes et saines, des paysans passaient, et c'étaient des ig^norants qui ne savaient rien des disputes de la Sorbonne; on ne leur avait appris les éléments d'aucune science, leurs yeux n'avaient jamais lu de parchemins et les noms des docteurs dont la renommée resplendissait dans toutes les écoles leur étaient inconnus ; leurs aïeules et leurs mères, des prêtres, presque aussi ignorants qu'eux, qui avaient veillé sur leur enfance grandissante leur enseignaient l'amour du Père, là-haut, éternel; ils leur disaient que, devant Dieu, le mendiant est l'égal du roi et que le pauvre est plus près de la gloire céleste que le riche avare et méchant; ils leur racontaient l'histoire de la Vierge Marie dont les images souriaient dans les églises devant l' Enfant - Jésus ou se lamentaient au pied de la Croix, et celle du Fils de Dieu mort pour le salut de l'humanité.

Ces hommes qui n'avaient étudié ni la grammaire ni la logique possédaient la haute connaissance de l'amour. Lorsqu'au milieu des terres labourées ils entendaient le son lointain d'une cloche, ils s'arrêtaient et élevaient une prière vers le ciel. A la même heure, les docteurs discutaient encore dans les écoles, mais les bruits de voix dans des salles fermées empêchaient les cloches d'être entendues, et les

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