L ARBRE DE LA PHILOSOPHIE DAMOUR
théologiens même continuaient leurs travaux sans s'interrompre un instant pour prier.
Raymond croyait toujours que l'homme doit exalter vers Dieu son entendement aussi bien que sa volonté, mais il comprenait que la foi est une source plus féconde que la science parfois stérile, et que le plus humble des frères de saint François d'Assise avait plus d'empire sur les âmes que les plus illustres docteurs de l'université. Alors, n'avant pu faire par le mode de la science tout le bien désiré, il résolut d'essayer de faire grand bien par le mode de l'amour.
Il se relirait volontiers dans une belle foret, près de Paris, épaisse d'arbres, abondante en fontaines, prés et rivages, oiseaux et bêtes sauvages, — c'est lui qui la désigne ainsi. — Là il place l'allégorie du livre qu'il écrivit dans ce but, Y Arbre de la philosophie tV amour. Il raconte qu'il v vit une belle dame richement vêtue qui pleurait en disant ces paroles :
Ah ! triste douloureuse ! Et comme tu es abhorrée en cette présente vie! car ta sœur la Science a beaucoup de serviteurs, et toi, tu n'as pas ceux que mériteraient ton honneur et ta dignité. » Raymond s'approche et salue la dame qui lui rend gracieusement sa salutation; il lui demande son nom et le motif de ses larmes.
« Raymond, dit la dame, je m'appelle Philosophie d'amour, et je me plains et je pleure parce que j'ai peu d'amants et que ma sœur la Philosophie de la science en a beaucoup plus que moi.... Lorsque les hommes commencent à étudier les sciences, c'est par moi qu'ils apprennent à aimer le savoir, car sans moi ils ne pourraient l'aimer; puis,
lorsqu'ils savent les sciences ils aiment leur philosophie, et ils ont fait là-dessus des arts et des livres nombreux; et ils s'adonnent à aimer les sciences et non à m'aimer moi et ma philosophie d'aimer qui
est proprement mon essence et ma nature Ils
s'appliquent long-uement à apprendre les sciences d'entendement et de vérité et non à apprendre les sciences d'amour et de bonté, et plus ils savent sans aimer la bonté, plus ils ont de penchants à faire le mal — Et je pleure, car si les hommes savaient aussi bien aimer que comprendre, tout le monde pourrait être ordonné et mis en harmonie par ma sœur et moi, car il serait selon la fin pour laquelle il a été créé. »
Raymond répond à la dame qu'il a écrit un art du bon et du vrai amour et qu'il se propose de faire un Arbre d'amour : « Et je veux, ajoute-t-il, qu'il soit appelé de votre nom ; ce sera un arbre qui contiendra l'art d'aimer le bien et de fuir le mal; et si ces deux livres sont appris par beaucoup d'hommes, ils pourront être en partie la cause que vous soyez consolée. »
L'Arbre de la philosophie d'amour est composé selon la même méthode que les arbres de la science, et est, comme eux, divisé en sept parties.
Ses racines sont également Bonté, Grandeur, Durée, Puissance, Sagesse, Volonté, Vertu, Vérité, Gloire, Différence, Concordance, Contrariété, Commencement, Milieu, Fin, Majorité, Egalité, Minorité, qui sont symboliquement nommées Dames d'amour; grâce à elles l'homme peut rechercher et trouver tout ce qui appartient à l'amour bon et grand. Cette première partie comprend les définitions, les mélanges et les pensées.
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Le tronc est divisé en trois parties : la forme d'amour, la matière d'amour et la conjonction des deux.
Par branches on entend les conditions, les questions et les prières d'amour.
Les feuilles d'amour sont les soupirs qui sortent du cœur de l'Ami à cause du grand désir qu'il a (le l'Aimé et des labeurs qu'il soutient par amour, ce sont les pleurs et les craintes qui témoignent des défaillances de l'Ami contre l'Aimé et 1 amour.
Les fleurs d'amour sont les hauteurs, les louanges et les honneurs de l'Aimé.
Le fruit d'amour est Dieu et l'éternelle béatitude, car Dieu est la fin de tout ce qui existe.
C'est en la cinquième partie que sont les plus beaux chapitres de l'œuvre, ceux qui racontent la maladie et la mort de l'Ami :
« L'Ami était malade,... couché dans une chambre d'amour ornée de belles peintures qui lui rappelaient les noblesses et la valeur de son Aimé; c'étaient de beaux et grands arbres chargés de feuilles, de fleurs et de fruits d'où s'exhalaient des parfums; c étaient des oiseaux, des bêtes, de beaux hommes et de belles dames. Et ces fi<jures faisaient penser à l'Ami que son Aimé est beau et grand en beauté, lui qui a créé tant de créatures si belles. Le lit où on mit l'Ami pour séjourner et dormir était d'amour, et sa propriété était telle que l'homme qui s'y couchait ne pouvait dormir ni oublier les noblesses et les beautés de son Aimé. »
Le médecin d'amour qui le soigne lui donne des potions qui loin de le guérir augmentent ses tourments; alors l'Ami fuit ce médecin et les pages d'amour et s'en va dans une forêt où il n'entendra
plus parler de son Aimé et ne verra plus de peintures qui le lui rappellent ; Minorité et Contrariété d'amour raccompagnent en son voyage.
Lorsqu'au matin la dame d'amour entre dans la chambre et qu'elle apprend la fuite de l'Ami, elle envoie aussitôt les pages de Concordance d'amour et de majeur amour le rechercher; ils le trouvent dans une belle plaine et le prient de retourner en sa maison et de se remettre aux soins du médecin. L'Ami refuse; une lutte a lieu entre Concordance et Contrariété, Majorité et Minorité et se termine par la victoire de Concordance et de Majorité soutenues par un Ange de rx\imé. L'Ami est pris et enfermé dans la chartre d'amour : « La Bonté, la Mag^uificence le servaient; la Bonté lui donnait le manger d'amour, la Durée et la Puissance lui faisaient boire conlinuellenicnt le vin fort de l'amour, et plus l'Ami mangeait des viandes d'amour et buvait, plus sa maladie et sa faim et sa soif d'amour étaient accrues. »
L'Aimé après avoir ouï les plaidoyers de Vie d'amour et de Mort d'amour, et consulté les racines d'amour, condamne l'Ami à mourir par amour parce qu'il a eu amitié avec Minorité et Contrariété.
L'xVmi demande à se confesser; les pages d'amour lui amènent Oraison, qui est confesseur d'amour, et l'Ami se confesse avec contrition, soupirs, larmes, humilité et crainte : «^ Il dit qu'il avait péché souventes fois par les yeux en regardant de belles créatures, car leur beauté lui donnait plus d'allégresse que la beauté de son Aimé qui les a créées pour signifier sa propre beauté et sa bonté. Il dit qu'il avait péché par les oreilles maintes fois
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contre son Aimé lorsqu'il entendait dire du mal de lui ou de quelque sainte personne et qu'il ne reprenait pas ceux qui disaient le mal, et qu'il ne défendait pas son Aimé ou la personne dont on disait du mal. Il ajouta que souventes fois il était allé au sermon plutôt pour ouïr de belles phrases de rhétorique ornées de peu d'utilité et de vérité et qu'il s'endormait en entendant de bonnes paroles et que les mauvaises le tenaient éveillé.
« Seigneur confesseur d'amour, dit l'Ami, l'odeur des fleurs et des fruits a suscité la luxure dans mon imagination ; les douces viandes plaisantes à la bouche m'ont fait souvent trop manger et trop boire; l'attouchement des chairs et des blancs lits m'a fait souvent pécher contre mou Aimé. Et mon imagination ne refrénait pas mes tentations : au contraire, elle les multipliait en me représentant les délices temporelles. »
« Dans mon intelligence, ma mémoire et mon amour j'ai péché contre mon Aimé, car je l'oubliais et je l'ignorais puisque le souvenir et l'intelligence que j'avais de lui ne m'empêchaient pas de sentir les vanités de ce monde que j'ai beaucoup aimées; et mon intelligence, ma mémoire et mon amour s adonnaient aux vices et aux péchés et non aux vertus et aux bonnes œuvres. Aussi, avec les mains je faisais le mal, avec les pieds j'allais par les mauvais chemins, et avec la bouche je disais des paroles mauvaises et fausses qui étaient très laides à entendre
« Et si mes veux et les autres sens et les membres de mon corps et toutes les puissances de mou âme ont offensé mon Aimé, il est bon qu'ils en
soient punis et qu'ils fassent grande pénitence, car tout ce que m'imposera l'Aimé me donnera allégresse, et je ne veux en rien être ménagé ni épargné.
« Lorsque l'Ami se fut confessé, le confesseur d'amour eut grand'pitié de lui et pria l'Aimé de lui pardonner ses péchés; et il dit à l'Ami : « Aie « bonne et grande espérance en ton Aimé, car je « t'apporterai de lui merci, pardon et pitié. » L'Ami transmit la Justice et la Pitié à l'Aimé pour lui dire qu'il se trouverait content de tout ce que ferait l'Aimé, soit en le punissant, soit en l'épargnant, et qu'il espérait également de sa justice et de sa miséricorde qui sont égales. »
Après avoir obtenu l'absolution de ses péchés, l'Ami adresse à son Aimé une longue prière et se prépare à la mort. Mais Vie d'amour qui ne peut se résoudre à le laisser mourir va demander conseil à Prudence pour essayer de le sauver; Prudence lui enseiiïne une doctrine fondée sur les conditions d'amour par laquelle l'Ami pourra vivre longuement en aimant et en servant son Aimé.
Les dames d'amour sont surprises de voir l'existence de l'Ami prolongée; Mort d'amour s'adresse à Science et lui demande si elle ne connaît rien qui puisse occire l'Ami. Science dit aux pages d'amour de mener l'Ami par le monde et de lui montrer les maux et les péchés ; il en aura une telle douleur qu'il lui conviendra de mourir, car il ne pourra soutenir l'affront qu'il verra faire à son Aimé. L'Ami est donc conduit par les terres et par les guerres, il voit toutes les fourberies, les injustices et les crimes; il est témoin des souffrances des pauvres, de
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l'avarice et de la dureté des riches, il voit des pays entièrement peuplés d'hérétiques et d'infidèles qui n'aiment pas le vrai Dieu ; il est transporté à la porte du paradis et à la porte de l'enfer et il voit entrer dix âmes dans le paradis et mille dans l'enfer. Mais il ne meurt point car il est soutenu par la doctrine que lui avait enseignée Prudence. Mort d'amour prie Science de lui donner an autre conseil pour occire l'Ami : « Mort d'amour, dit Science, dis aux pages d'amour de transporter l'Ami à Jérusalem et de le conduire par toute cette sainte terre et de lui montrer le temple de David et le temple de Salomon, les lieux où Jésus-Christ naquit et mourut; et alors l'Ami mourra d'amour.
« Les pages d'amour transportèrent l'Ami dans la Terre-Sainte et dans le temple de David et de Salomon. Quand l'Ami vit la Terre-Sainte et le temple de David et de Salomon et qu'il se rappela la sainte vie des saints hommes qui sont morts par amour, et la passion de Jésus-Christ, son aimer en fut tellement multiplié, et dans sou cœur les soupirs, et dans ses yeux les larmes et les pleurs, qu'il ne put les supporter, et la doctrine de Prudence ne lui fut d'aucun secours. Et adonc, par force d'amour il cria : « Ah I sainteté, ah ! Aimé, ah ! amour, « ah! aimer! Pardonne aux pages d'amour qui m'ont « apporté eu cette terre pour mourir. » Et il prit congé de Mort d'amour, et il ouvrit la bouche par amour, et il expira et mourut. »
« Quand l'Ami fut mort d amour, les pages le mouillèrent et le lavèrent avec les larmes qu'il avait versées par amour et qui avaient été recueillies par Souvenir d'amour. . . .
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« Ensuite ils mirent le corps de l'Ami sur un lit de patience et d'humilité, et avec des cierges d'amour allumés, et ils le portèrent à l'église d'amour
« En une belle urne d'amour, de gloire, de vérité, d'humilité et de piété, les pages posèrent le corps de l'Ami, et ils donnèrent les tentures, les cierges et le lit aux pauvres qui demandaient l'aumône plus par amour que par nécessité de manger et de dormir »
On sait qu'au moyen âge les troubadours de Provence et de Catalogne furent les maîtres jamais égalés de la poésie amoureuse, et que chez eux les mois amour et poésie étaient synonymes; mais on ne songe guère à ce que cet art gracieux et raffiné du Gay-Savoir pouvait produire en se dédiant à l'amour divin, et ce qu'il donna en effet avec l'auteur de la Philosophie (ramour. Raymond Lulle, tel qu'il apparaît en ce livre et dans les cantiques de l'Ami et de l'Aimé, est la fleur supiême de la littérature catalane-provençale; c'est toute la poésie des troubadours qui s'agenouille devant l'autel et s'exhale en parfaite harmonie, avec le parfum de l'encens, vers le trône de Jésus et vers sa Mère Immaculée.
Certains esprits n'admireront pas sans réserve cette souriante théologie qui n'exclue cependant ni la grandeur, ni le pathétique, et ils hésiteront devant les allégories des dames, des pages et des lys d'amour; parce que cet art est tout de grâce et de clarté, ils diront qu'il manque de profondeur.
Il y a des rivières qui, à cause du trouble de leurs eaux, trompent le passant qui ignore le sol sur lequel elles roulent; mais on peut s'y aventu-
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rer sans crainte et les traverser à pied. Il y a des paysages où les brouillards enveloppent les choses proches et mettent tout dans un factice éloignement. Mais dans la patrie de ll:t\moud et sur !a terre du Gay-Savoir il y a des sources très profondes (1 une extraordinaire pureté : un enfant croirait, en \ plongeant la main, atteindre le lit de cailloux qu'il voit aux rayons du soleil; dans ces pays une merveilleuse clarté agrandit les horizons, et plus la voûte du céleste azur est éloignée, plus elle parait proche. Tel le Docteur illuminé : l'expression de son mysticisme n'a rien de commun avec celle des moines ses contemporains qui, enfermés dans leurs cellules, écrivaient une langue rebelle à leur pensée. Raymond, aimant la nature et le peuple, ne veut pas que sa science reste dans les cloîtres et les universités; il a pour l'exprimer un instrument sonore, harmonieux et vierge, le catalan, que les docteurs dédaignaient alors pour le latin comme ils le dédaignentaujourdhui pour le castillan; il prend cet instrument que son roi, le Conquérant, lui tendait, et le perfectionne. Après les heures passées dans les écoles où il essaye de faire triompher sa doctrine, il se mêle à la vie de la foule des cités, puis va prier et contempler dans les prairies où coulent des fontaines sous de grands arbres, et il reçoit la directe influence de cette nature des Baléares, sa patrie, et de celle de la Provence qu'il chérissait tant. Son œuvre de science, lorsqu'il l'écrivait pour la lire et la commenter dans les universités, était quelquefois difficile à comprendre; mais son œuvre d'amour avait toujours la grâce et la beauté des Iles, le bonheur et l'éclatante pro-
fondeur de leur azur. En un moL, llayniond Lulle a exprimé le mysticisme méditerranéen.
Après avoir écrit VArbre de la PliilosopJiie d'amoLu-, il en offrit une traduction latine à Philippe le Bel et le texte en vulgaire à la très sage et noble reine de France « afin qu'ils le multipliassent dans le royaume de France, à l'honneur de notre Dame Sainte Marie qui est souveraine dame d'amour » .
Cette reine qui avait plaisir à respirer en leur naturel parfum les fleurs d'amour de l'arbre luUicn, tandis que son mari se contentait de les voir pâlies en un latin (runivcrsîté, était Jeanne de Navarre, l'exquise princesse protectrice des arts et des lettres qui tint, dit Mézerai, « tout le monde enchaîné par les yeux, par les oreilles, par le cœur, également belle, éloquente et généreuse ».