SON VOYAGE EN ORIENT
Turkestan, le Caucase sont chrétiens, le nombre des fidèles est triplé, et triplé le nombre des élus
Le Docteur illuminé ne peut plus restera Palma, sa mission le rappelle là-bas vers ces terres lointaines où des choses prodigieuses se préparent. Qu'importe la vieillesse qui commence à affaiblir son corps? Le Saint Esprit lui donnera de nouvelles forces pour achever son œuvre Il prend le premier navire en partance vers l'Orient, et arrive à Chypre. Là, la plus grande déception de sa vie l'attend. Kassan avait bien levé une armée pour marcher sur la Palestine et attaquer le soudan; il avait même déjà quitté son ro\aume avec une partie de ses troupes; mais des révoltes le forçaient à retourner sur ses pas, il ne pouvait donc plus donner suite à un projet qui risquait de lui faire perdre sa couronne, car des princes de sa famille qui conspiraient contre lui entendaient profiler de son absence pour provoquer une révolution.
Les rêves qui avaient bercé Raymond pendant la traversée étaient trop beaux; la douleur avec laquelle il les vit sombrer fut si grande, qu'il en devint malade. Mais il ne voulut pas encore retourner à Mayorque, car à Chvpre il y avait des œuvres pour un apôtre comme lui; tous les schismes étaient réunis dans cette île : nestoriens, mommines, jacobites s'y disputaient la prépondérance, s'excommuniaient mutuellement, mais s'accordaient pour haïr également le Pontife latin. Lulle avait écrit le Livre des Cinq Sages pour prouver contre eux l'excellence de la doctrine romaine; il en fit des lectures et des commentaires. Il pria le roi de convoquer une assemblée des docteurs et des prê-
très des différentes sectes, afin que chacun pût exposer ses raisons et écouter celles qui leur seraient opposées. Il demanda aussi à être envoyé au soudan d'Egypte comme missionnaire; mais ses requêtes ne furent pas écoutées.
Sur ces entrefaites, sa maladie s'accrut et le força h s'aliter; un clerc et un domestique tentèrent de l'empoisonner pour s'emparer du peu d'argent qui lui restait. Enfin, il acheva de se guérir à Famagousle chez le maître des Templiers qui l'avait recueilli.
Pendant les années qui suivent, jusqu'à son dernier séjour à Paris en i3o6, il multiplie les œuvres et les voyages avec une incroyable activité. Mais, faute de documents, nous sommes presque réduits à une énumération. De Chypre il va en Arménie, à Rhodes, à Malte, à Montpellier et à Gènes; en février 1 3o3, il retourne à Montpellier où il voit le roi d'Aragon qui offre son armée et ses trésors pour la conquête de la Terre Sainte, si les autres rois veulent aussi se croiser; il séjourne à Avignon où il écrit le \i\redeV Immaculée Conception , elpasse hBarcelone .
En i3o5, il est encore à Montpellier. Le Pape Clément V, récemment élu, qui de Bordeaux se rendait h Lyon pour y recevoir les ambassadeurs de la Chrétienté, traverse le Languedoc; LuUe suit la cour pontificale et expose au Pape ses projets. Mais sa tentative de réforme des ordres militaires et de leur union en un seul ne pouvait être encouragée par celui qui allait livrerles Templiers aux bourreaux.
Les livres les plus importants que Lulle écrivit pendant cette période sont, avec le traité de Ylmmaculée Conception^ la Dispute de la foi et de Ven~ tendement et le Livre de r Entendement. Nous l'avons
l'entendement et la fol 173
vu, dans le poème de la Désolation^ disputer avec UQ ermite sur les rapports de la raison et de la foi; dans cette question, il s'aventure jusqu'aux limites de l'orthodoxie catholique, mais malgré tout ce qu'ont pu écrire ses adversaires, il ne les dépasse point. Si un disciple comme Sebonde erra en exagérant ce qu'avait d'audacieux et même de périlleux la doctrine du maître et en fondant une théologie rationnelle, Lulle n'a pas mérité la désapprobation de l'Eglise infaillible en la personne de ses Papes, au jugement desquels il commençait par faire un acte de soumission. Il essaye de trouver des preuves à posteriori de la foi pour convaincre les Sarrasins et les juifs qui lui disaient : « Nous ne voulons pas déserter une foi pour une autre foi, mais nous abandonnerons la nôtre si elle nous est scientifiquement démontrée fausse ». Il voulait rendre ces preuves triomphantes pour arrêter dans leurs progrès les averroïstes qui enseignaient que la raison et la foi ont deux champs distincts et qu'une chose peut être fausse selon la raison, tout en restant vraie selon la foi. Il lisait dans l'Écriture Sainte que l'homme doit aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée et de toutes ses forces', et comme dans l'âme il y a trois puissances, la mémoire, l'entendement et la volonté, et que l'entendement est fait pour comprendre, il voulait s'eflbrcer de comprendre Dieu de toutes ses forces spirituelles.
Il débutait par un acte de foi, et non par un doute qui aurait fait sa théologie hétérodoxe, ou