‹ Le Bienheureux Raymond Lulle (1232-1315)Chapitre 49 sur 60 · SUBTIL A PARIS. LA DISPUTE SUR LA DOCTRINE DE · texte numérisé non relu

SUBTIL A PARIS. LA DISPUTE SUR LA DOCTRINE DE

l'immaculée CONCEPTION DE LA VIERGE MARIE.

De i3o6 à 1807.

Ses essais de démonstration des vérités de la foi valurent à Ravmond Lulle de vives attaques, et son orthodoxie fut d'autant plus mise en doute par ses adversaires, et surtout par les Dominicains, qu'il était en désaccord avec nombre des théologiens de son époque sur une autre question de la doctrine catholique : il partageait avec ses frères en saint François la crovance à l'Immaculée Conception.

Depuis le jour où elle lui était apparue près de la porte de l'Almudaina lui tendant son petit Jésus à embrasser, Ravmond avait voué à la Vierge un culte d'une vénération si tendre et si exaltée qu'il devait nécessairement être de ceux qui la proclamaient pure au-dessus de l'humanité, dans l'instant de sa conception comme dans sa vie entière. Il fut amené à cette croyance par l'intuition de l'amour qui lui faisait décerner à notre Dame Sainte Marie de si singulières louanges. Il la comparait volontiers à l'aurore qui est le commencement de la splendeur et la fin

des ténèbres, car le Fils de Dieu qui est la lumière des lumières et la splendeur de toute splendeur prit en elle la chair humaine : la Vierge fut tellement illuminée par Tincarnation de Jésus qu'elle fut le principe de la splendeur pour les justes, et aussi pour les pécheurs puisque d'elle naquirent la miséricorde, le pardon et la récréation de tout le genre humain. Et l'Ami disait :

« Du chaste lit de l'aurore mon Aimé sortit pour venir en ce monde ; ceux qui pensent qu'il y a quelque tache en elle doivent croire aussi qu'il y a des ténèbres dans le soleil', »

On pourrait former un des plus suaves recueils de louanges à la Vierge avec des extraits de ses poésies et de ses traités. Voici du livre Benedicta tu in millier ihus une page où, dans un dialogue avec Raymond, Marie explique les joies de sa maternité :

« Sache, ô mon fils, que la langue humaine est défectueuse pour manifester les œuvres divines que l'âme sainte sent par la mémoire, l'entendement et l'amour; aussi, je ne puis en révéler qu'une petite partie par des ressemblances. Mais tu peux j^enser, fils, quand j'entendis l'ange Gabriel m'annoncer de si bonnes nouvelles, me dire de la part du Fils de Dieu : « Je vous salue, pleine de grâce, vous clés « bénie entre toutes les femmes, » quand mes entrailles commencèrent à se réjouir, quand je l'eus conçu dans mon sein, tu peux penser combien je fus remplie de gloire et de plaisir; sache, fils, que je le fus plus que le soleil de splendeur, la neige de blancheur et le feu de chaleur, car je portai neuf

j. Vj4mi et l'Aimé, 273,

mois dans mon sein virginal Celui qui emplit le soleil de splendeur, la neige de blancheur et le feu de chaleur; et je portais celui qui me portait et qui porte et soutient le ciel et la terre. Considère combien je fus pleine de grâce, de vertu et de plaisir !... Celui qui est la joie et le plaisir de son Père divin et éternel et la joie aussi de la nature angélique, je le possédais dans mes virginales entrailles!... Il convient que je me taise, sache-le, fils, car la langue n'a pas une vertu ni un pouvoir suffisants pour manifester quelque chose de la plénitude de l'allégresse queje reçus du Fils de Dieu après lavoir conçu. »

La foi et l'intuition populaires ne pouvaient suffire à l'auteur de l'Art général, et il fut amené à la crovance de l'Immaculée Conception par le raisonnement autant que par l'amour. La Vierge Marie avait été engendrée par un père et conçue par une mère qui avaient contracté le péché originel comme tous les êtres humains, mais Dieu, en la prédestinant, avait sanctifié et purifié la semence d'où elle naquit, et il avait purifié pour elle seule le ventre maternel en lecjuel fut organisé le corps qui devait porter son Fils. La conception de la Vierge fut à la fois naturelle et miraculeuse '.naturelle parce qu'elle fut naturellement engendrée et conçue, miraculeuse parce qu'elle fut sanctifiée par la sagesse, la puissance et l'amour de Dieu. Elle prit non pas le péché par ses parents, mais la sanctification par le Saint- Esprit qui prépara la voie de l'incarnation par la sanctification comme le soleil prépare le jour par l'aurore.

Adam et Eve étaient en état de parfaite innocence au moment de la création, et ils vécurent

ainsi jusqu'à l'heure du péché qui souilla toute leur descendance. Quand par l'être de la Sainte Vierge commença la recréation, il convenait que l'homme et la femme fussent aussi en état d'innocence, simplement et continuellement, du commencement à la fin, sinon la recréation n'aurait pas pu commencer. En outre, le Fils de Dieu ne pouvait pas s'incarner dans un corps contaminé par le péché, car Dieu et le péché ne peuvent avoir concordance* dans aucun sujet; la Vierge devait avoir le plus haut degré possible de vertu, de bonté, de grandeur et des autres qualités pour recevoir le Fils de Dieu qui par l'incarnation donnait le meilleur témoignage de sa bonté, de sa vertu et de sa magnificence ; autrement, il n'y aurait pas eu entre Dieu le Fils etla Bienheureuse Vierge Marie la plus grande concordance possible, — nécessaire. Enfin, la Mère du Sauveur devait être bénie entre toutes les femmes depuis sa conception et sa naissance ; si sa conception n'avait pas été immaculée, elle aurait été par sa naissance l'égale des autres femmes puisqu'elle aurait participé au péché originel.

Telle était la doctrine que Raymond Lulle défendait par ses écrits et ses discours à Montpellier lorsqu'il apprit que de graves discussions avaient lieu à la Sorbonne sur le même sujet. Il se mit aussitôt en route pour aller y prendre part et répandre encore son enseignement dans une cité où il avait déjà lutté contre les philosophes sceptiques et les averroïstes.

I. On remarquera sans peine comment Raymond Lulle est partout préoccupé d'appliquer les règles de son art et le principe de contradiction qui en est la base.

En ce temps-là, un jeune homme, le Franciscaiii Duns Scot, enthousiasmait les écoHers de l'universilé parisienne par sa science et sa piété. Il était arrivé à Paris deux ans auparavant, précédé par des légendes de grâce et de miracle; né en Ecosse en 1274 3" moment où saint Bonaventure mourait à Lyon, comme si la Providence eût voulu témoigner sadilection aux enfants de saint François en leur envoyant la clarté du Docteur subtil à l'heure même où elle leur retirait celle du Docteur séraphique, Jean Duns Scot eut la triste enfance d'un être inintelligent et presque stupide. Il ne pouvait rien apprendre des éléments des sciences, et il était la désolation de ses maîtres et de ses parents. Mais il avait une grande dévotion à la Vierge, et un jour qu'il pleurait en la suppliant d'envoyer un ravon de lumière à son entendement, il s'endormit au pied d'un arbre; et alors Marie lui apparut et lui promit le don d'intelligence à la condition qu'il se ferait son chevalier et la servirait toute sa vie. Dès son réveil, l'enfant se mil à 1 étude avec joie et, en peu de temps, surpassa tous les maîtres ; comme Raymond Lulle, il avait reçu la science par une soudaine et divine illumination.

On peut noter en cette existence si courte d'autres points de ressemblance entre le Docteur subtil et le Docteur illuminé qui furent au commencement du XIV* siècle les deux plus grands défenseurs de l'Immaculée Conception. Comme à Raymond, Marie présenta son enfant à Duns Scot : ce fut en une nuit d'extase; l'âme ravie du jeune homme criait des versets du cantique: << Oh ! que n'es-tu mon frère! que n'as-tu sucé le sein de ma mère î j'irais dehors

hAïMOND LULLE. Il

à ta rencontre et je te donnerais des baisers ». L'Immaculée entendit les paroles de Télu qu'elle avait déjà comblé de bienfaits; elle exauça encore cet ardent souhait, elle lui envoya son enfant qu'il put serrer et garder quelques iuslanls en ses bras. Dès ce jour, Duns Scot montra sa reconnaissance à Marie en se vouant à la plus stricte pauvreté ; il ne vécut que de pain et d'eau, il se couvrit d'un vêlement de mendiant et il marcha pieds nus.

Comme Raymond Lulle et contrairement aux autres docteurs de l'époque, il aimait, en sortant des universités, h aller porter aux humbles, en leur langage, la parole de Dieu et à ouvrir leur esprit inculte à la lumière de la vérité; il oubliait alors l'impeccable science syllogistique que redoutaient tant ses adversaires et il disait des paroles allégoriques et très simples qui le faisaient comprendre et aimer (le tous. Lucas Wading narre qu'un jour il rencontra un paysan qui jurait en semant de l'orge ; il le rappela au respect des commandements de Dieu qui punit les blasphémateurs ; mais le paysan lui répondit : « Tu perds tes paroles! je sais bien, moi, que la volonté de Dieu s'accomplira et qu'il sait de toute éternité ce qu'il doit en être de moi. Eh bien, s'il a résolu de me sauver ou de me damner, que je fasse le bien ou le mal, il n'importe; vertueux ou coupable; je n'en irai pas moins où je dois aller, au ciel ou dans l'enfer. » — « Voyons, lui répliqua le docteur, si Dieu a, comme tu le crois, imposé de toute éternité une telle nécessité aux choses, pourquoi te donnes-tu la peine d'ensemencer ton champ ? Car si Dieu a arrêté de tous temps que cette orge pousserait ici, que tu la sèmes ou non, elle n'en

poussera pas moins; si, au contraire, il a arrêté qu'elle ne pousserait point, quoi que tu fasses, elle ne viendra jamais en fleur*. »

Tel Raymond Lulle allant familièrement expliquer le libre arbitre aux Mores fatalistes qui labouraient la campaj,'ne de Mayorque, après l'avoir démontré à leurs philosophes et à leurs prêtres au moven des règles de son Art.

En i3oo, Duns Scot commentait Aristote et Pierre Lombard devant les trente mille écoliers de l'université d'Oxford, où l'on n'avait jamais eu un maître à la fois si savant et si jeune; sa réputation franchissait bientôt les mers et les montairnes et se répandait, toujours grandie par des légendes, dans les écoles de France, d'Italie et d'Espagne. Cinq ans après, il était appelé à Paris où l'on voulait entendre son commentaire sur le maître des sentences.

Clément V venait d'être élu pape et avait transporté à Avignon le trône de saint Pierre. Parmi les ambassadeurs que les princes chrétiens lui envoyèrent h Lvon, celui de Ferdinand IV de Castille se plaignit des persécutions infligées par les Dominicains aux Frères Mineurs qui propageaient la doctrine de l'Immaculée Conception. 11 pria le Pape de mettre fin à ces querelles de théologiens qui nuisaient trop à la religion, car elles mettaient en lutte deux ordres également respectables, mais dont l'un, celui de saint François, plus en contact avec les foules, exprimait mieux les sentiments et les aspirations du peuple auprès duquel il était l'envoyé de la Providence.

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