SA CAPTIVITÉ A BOUGIE
bonté le Fils qui est bon ; et le Saint-Esprit, qui est bon, émane de tous deux *. »
Tel fut, selon son biographe, le commencement de son discours. L'évêque, étonné et incapable de le réfuter, le fit conduire en prison, se proposant de l'abandonner au bourreau pour se venger de l'affront qu'il avait reçu. En sortant du palais de l'évêque, Raymond fut insulté, frappé de coups de poings et de bâtons, et c'est à grand'peine que ses gardiens parvinrent à l'arracher à la fureur populaire. On le jeta dans les latrines de la prison des voleurs où il eut h supporter toutes sortes de privations, d'offenses et de tourments; on allait le faire mourir
« VAmi se voyait prisonnier, lié, maltraité et occis pour r amour de son Aimé, et ceux qui le torturaient lui demandèrent : « Oîi est donc ton Aimé? » Il répondit : « Le voici dans la multiplication de mes amours et dans le réconfort quil me donne an milieu de mes tourments* . »
Le gouverneur de la ville comprit cependant que ce sage qui sacrifiait joyeusement sa liberté et sa vie ne méritait pas plus d'être maltraité comme un criminel qu'un sarrasin qui irait annoncer la foi de Mahomet aux nations étrangères; il le sépara des autres prisonniers et lui fit donner une chambre où il fut humainement traité et où il put même travailler en tranquillité et préparer de nouveaux livres.
L'évêque avait rassemblé les clercs de la loi :
I. On a vu plus haut, page iBj, un raisonnement analogue. — C'est le raisonnement que reprend Bossuet en termes magnifiques au début de sts Élévations sur les mjstères. . VAmi et PAimé, p. 5a.
199 RAYiMOND LULf.E.
quelques-uns demandaient la mort de celui qui était venu les insulter dans leurs croyances; d'autres, en plus grand nombre, voulaient le voir et entendre l'exposé de ses doctrines avant de prononcer une condamnation; mais l'un d'eux, qui avait voyagé de Gênes à Tunis avec Lulle et qui connaissait la force de sa logique et de son éloquence, leur dit : « Gardez-vous bien de l'appeler devant notre tribunal; il présentera contre notre loi de telles raisons qu'il nous sera bien difficile et même impossible de lui répondre ».
Ne pouvant le vaincre par de loyales discussions, ils essayèrent de le corrompre ; des clercs, des messagers de l'évêque allaient souvent le visiter et lui promettaient de grands honneurs, des maisons, des richesses, des femmes, s'il voulait abjurer le christianisme et se convertir à la foi de Mahomet. Mais il répondait toujours : « Vous me promettez des femmes et beaucoup de terres si je veux accepter la loi de Mahomet; c'est peu de chose, en vérité, car avec ces biens on ne peut acquérir la gloire éternelle ; mais moi je vous promets que si vous abandonnez votre loi fausse et diabolique qui a été propagée par la force et le glaive, et si vous acceptez la mienne, vous aurez la vie éternelle, car ma loi a été commencée et multipliée par la prédication et le sang versé des bienheureux martyrs ».
Un certain sarrasin nommé Hamar, qui avait la réputation d'être le plus subtil lettré et le plus savant clerc de Bougie, allait très souvent le voir et passait de longues heures à disputer avec lui sur les articles de la foi, et principalement sur la Trinité et l'Incarnation, dont il essayait de démontrer