‹ Le bienheureux Urbain V (1310-1370) [microform]Chapitre 32 sur 108 · PALAIS, ARCHITECTES, ARTISTES, DÉCORATION · texte numérisé non relu

PALAIS, ARCHITECTES, ARTISTES, DÉCORATION

M. C. Enlart, conservateur du Musée du Trocadéro, qui connaît à fond l'architecture religieuse, civile et militaire, considère « le Palais des Papes à Avignon comme un des plus beaux édifices du monde ». Où trouver, en effet, un monument qui, par sa situation, ses souvenirs historiques, ses proportions grandioses, puisse être comparé à celui-là?

L'Italie, la France, l'Allemagne ont des- châteaux merveilleux, mais pas un aussi original, aussi artistique, aussi fortifié. Qu'on l'envisage du chemin de fer, des routes blanches de la campagne, ou des hauteurs pittoresques de Villeneuve, son apparition est subitement impressionnante. Plus on approche, plus le colossal bâtiment vous saisit, et c'est avec une émotion intense qu'on l'admire en face de son portail et surtout au pied de la Tour des Anges, de la Garde-Robe, de Saint-Laurent, de la Grande- Chapelle, de l'énorme arc-boutant, au milieu de cette rue Peyrolerie trajetée dans le roc le plus dur.

Qu'elles sont limpides, ces formes étranges du Palais! Qu'elles ont du relief, ces patines blondes caressées par le soleil et le vent! Toute cette bor-

dure architecturale, toutes ces pierres nues, à couleur d'or, enveloppent le monument d'un je ne sais quoi de mélancolique et de fort, d'humain et d'éternel. Ici brilla la lumière théologique et philosophique sur laquelle le monde s'orienta; ici ont convergé les questions capitales pour la marche des sociétés vers l'ordre et la justice; ici s'est rencontré, au XIV® siècle, ce qu'il y a de plus grand, de plus spirituel, de plus saint! En vérité, c'est un nionument unique, à la fois château-fort et monastère, prison et palais. Sa restauration intelligente réjouit, de nos jours, tous les bons esprits.

Mais ce Palais des Papes, entre tous sans égal, comme le dit si justement le génial poète de notre Provence*, était-il entièrement achevé lors de l'élection d'Urbain V? Ce Pontife n'a-t-il rien fait, à son tour, dans cette résidence admirable ?

Grâce au dépouillement des Archives d'Avignon et des Cameralia du Vatican, nous savons que le premier architecte fut Guillaume de Cucuron. A ce Provençal fut confié l'agrandissement du primitif Palais de Jean XXII. Il construisit des terrasses, la salle du consistoire, le cloître...

Pierre Dupuy continue cet œuvre; mais sous Pierre Poisson, compatriote de Benoît XII, commence le vrai Palais apostolique. Tours, rez-dechaussée, étages, campaniles, nouvelle chapelle pontificale, fresques, véritable forteresse, ce qu'il y a de plus robuste, de plus important, voilà la part de Benoît XII.

Le pape Clément VI apporte le goût des somp-

F. Mistral, Nerto... Mai lou palaï pontificau, Ero entre touti senso egau!

tuosités, s'entoure d'architectes et de peintres comme Jean de Lupera% Pierre de Castres, Ricconi d'Arezzo, Giovannetii, etc..., agrandit encore ce grand Palais, fait construire une vaste chapelle sur la salle d'audience, des logements de service et terrasses, des appartements intimes et publics, décorés de merveilleuses fresques. Il y ajoute des tours et enfin l'ornementation la plus brillante et les peintures les plus artistiques.

Innocent VI continua l'amélioration du Palais et poussa avec activité la clôture des remparts qui donnent à Avignon un exemple et un cachet de défense médiévale si curieux.

Urbain V arrive. Il sait que les compagnies rôdent autour de « la cité sonnante », devenue la capitale du monde chrétien. Aussitôt il charge ses architectes d'environner Avignon de hautes et fortes murailles partout où elles rnanquaient^. Le complément de fossés et de remparts étant fini, il se croît plus en sûreté. N'importe. Bertrand Duguesclin.se présente devant la belle ville cédée aux Papes par la reine Jeanne, et cherche à dépouiller soit le trésor pontifical, soit les voyageurs qui se rendaient à la Cour romaine ^.

L'excommunication n'étant pas toujours une arme bien efficace contre les routiers, le Pape leva des

I. Johannes de Luperiis (ou Lupera), inagister operis novi Palatii Domini nostri Papœ Clementis FI. — E. Muntz et M. Duhamel signalent aussi Pierre Obrier, directeur des travaux du Palais.

a. Muros pulckerrimos et fortes cum vallatis Avenionensis civitatis et quam plurima alla construxit Urbanus.

3. Petit Thalamus de Montpellier. — //» rita. — Voyez sur les curieuses négociations entre les compagnies et le Saint- Siège la Chronique de Cuvelier.

troupes et entretint des mercenaires pour garder les remparts.

Elles étaient formidables ces fortifications pourvues d'archères et de merlons, ces tours carrées, ces doubles portes et ces excavations pleines d'eau qui entouraient le bas des murs ! Outre la nuée de muratores travaillant obstinément sous les ordres de Rigal Roget, de Bernard de Manse, de Bertrand Nogayrol, il y eut, à certains moments, le concours général de tous les Avignonais pour l'œuvre de clôture.

Un héraut parcourait les rues d'Avignon proclamant que nul ne devait s'employer ailleurs qu'aux constructions de la cité !

Les compagnies pouvaient battre les murs, mais elles ne pénétraient pas, car les défenseurs veillaient.

Le rôle des gages payés aux « brigands » et autres personnes chargées de veiller aux portes, aux tours et aux remparts d'Avignon fournit les plus précises indications des versements.

xAinsi Jean d'Hérédia gardait la ville en i366. II. était assisté du maréchal du Pape et du viguier. Sous ses ordres évoluaient de nombreux capitaines commandant les custodie ou gardes.

L'emplacement de ces gardes variait suivant la nécessité de la défense et l'état des travaux de fortification. Nous en trouvons, dans les comptes d'Urbain V, publiés par le P. Ehrle et excellemnaent analysés par M. Robert Michel i, au Pont du Rhône, à la Tour-Neuve, au portail des Miracles...

A chacune des gardes, les « brigands » étaient

1, Historia Palatii R. P. Aven. — Article des Mélanges d'Archéologie et <ï Histoire^ 1910.

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au nombre de six, douze, seize ou davantage. Un notaire effectuait des rondes, interrogeait les capitaines, contrôlait les présences et les absences, consignait les moindres observations. Il y avait, au surplus, des écuyers visiteurs pour les mots d'ordre.

La moindre faute était punie. Le service de jour comportait peut-être moins de sévérité; mais les défaillances du service de nuit allaient jusqu'à l'emprisonnement et la révocation. On payait quatre à six florins par mois.

La Cour romaine d'Urbain V fonctionnait avec un tel ordre que toute disposition du trésorier laisse sa trace dans les registres. Nous connaissons jusqu'aux porteurs de clefs qui ouvraient et fermaient les portails ! Les scribes nous renseignent même sur la patrie des défenseurs pontificaux. Il y en avait d'Avignon, il en venait de Provence, en quantité; mais nous en trouvons de la Normandie, de la Savoie, de la Lorraine, d'Italie.

Une curiosité à noter, c'est que ces « brigands » se groupaient par nationalités aux différentes gardes de la ville. Ils pouvaient ainsi parler leur langue, suivre leurs mœurs régionales et s'entretenir du berceau natal, toujours plus cher lorsqu'on est plus éloigné.

Notre Bienheureux traitait généreusement ses défenseurs, car, toujours bien payés, nous les voyons stables et heureux dans leurs fonctions.

La population d'Avignon, admirablement protégée, consentait à un service gratuit de guet. Entassée dans des rues étroites, la peste et les fièvres venaient facilement l'atteindre. Elle restait quand même dans l'enceinte, craignant d'être attaquée et pillée au dehors.

La cour d'entrée du Palais n'étant pas suffisamment aplanie, Urbain V la fit tailler et paver de larges pierres. De même la pente de la place fut adoucie.

Un puits fut creusé presque au milieu de cette cour, après la grande porte. L'eau qui sort du rocher profond est très fraîche. Ce puits est un monument, et, s'il coûta cher, on sut l'entourer d'une jolie décoration 1. Aujourd'hui on s'occupe de le restaurer.

Les textes indiquent que le Pape « ajouta à la majesté du Palais d'Avignon, et l'augmenta d'une grande partie du côté du levant ». Là furent faits chambres, habitations, promenoirs, jardins verdoyants, d'où la vue se perdait dans les plaines riantes du Comtat. C'était si beau que les contemporains donnent, dans leur admiration, le nom de Roma à cette création d'édifices, de vergers et de jardins.

De ces beautés l'administration militaire, après la Révolution, consomma la ruine.

Plein de pensées antiques, nous errions, naguère, dans ces lieux attristés que Pierre de Verneron et les secrétaires d'Urbain V nous font connaître. Si les œuvres y sont détruites, les documents nous restent.

Urbain V avait eu l'occasion, lors de ses ambassades en Italie, d'apprécier les chefs-d'œuvre créés dans cette patrie des arts. Ses relations avec Pétrarque ne pouvaient que le confirmer dans ses tendances. Aussi trouve-t-on dans son entourage, à Avignon, de nombreux artistes italiens.

La miniature a été bien partagée. Nommons, au

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