I. Bibl. Vatic, ns. 4oa
- " LE BffiNHEUREUX URBAIN V A ROME. ' 177
rection des monuments. Si les basiliques de premier ordre se trouvaient dans l'état lamentable que nous avons vu, où-donc devaient en être les monuments d'un ordre secondaire? Et que dire des antiquités païennes couvrant le sol, et entremêlées aux dégradations du moyen âge chrétien? Une rage de destruction s'acharnait sur la Rome païenne : sans tenir compte de la valeur artistique ou historique, on démolissait tout. Un légat mit en vente les marches du Colisée pour en faire .de la chaux! Des quantités de monuments de premier ordre furent dispersés au loin. Les chefs-d'œuvre étaient employés à des revêtements de mur! Plus l'éloignement des Papes se prolongeait, plus le désordre allait croissant. Pétrarque, de sa plume élégante, nous donne une' idée des misères et de l'ensemble dçs ruines de Rome, lorsqu'il écrit à Urbain V : « Le repos a fui loin des murs de cette ville appauvrie. La paix est exilée; les guerres civiles l'agitent; les maisons sont abattues; les remparts s'écroulent; les pierres des temples tombent; les sanctuaires périssent abandonnés ; les lois sont foulées aux pieds ; la justice est violée. Un peuple malheureux gémit et pleure, invoquant votre nom de toutes ses forces ».
Mais quand il eut vu à l'œuvre le Souverain Pontife, le même Pétrarque lui disait : « Vous avez fait, ô Père saint, ce qu'on croyait au-dessus d'un homme. Bienheureux le jour qui vous vit naître, tel qu'un astre bienfaisant se levant sur le monde, sans pareil dans notre siècle ». En parlant ainsi, Pétrarque se faisait l'écho de louanges unanimes. Dans une lettre au poète, Collucio Salutato s'exprimait ainsi : « Si vous étiez à Rome, vous verriez les tem-
pies ruinés relevés par un labeur incessant, et vous seriez réjoui, je le sais. Votre piété d'âme bénirait celui qui a rebâti Latran, restauré Saint-Pierre, réveillé toute la cité ».
Et Pétrarque, cette puissance politique soutenue par les lettres, comme l'a appelé Villemain, répandait son admiration pour ce « luminaire du monde, qui faisait sortir des décombres les basiliques et les palais », tout en sauvant les œuvres d'art de la Rome antique.
Cette plume de Pétrarque, la plus littéraire, la plus magnifique du xiv® siècle, fut souvent mordante et injuste pour l'Église. Mais nous devons reconnaître que, si les éloges publics décernés à Urbain V « trahissent des espérances italiennes », les lettres intimes, plus indépendantes, nous touchent davantage. C'est là que le poète de Vaucluse et le philosophe d' Arqua nous paraît moins suspect, plus vrai, plus pieux.
François Bruni, originaire de Toscane, devenu secrétaire apostolique d'Urbain V, était un ami de Pétrarque. Il ne manquait pas d'entretenir des relations avec un des plus grands hommes de son temps. Et Philippe de Cabassole, écrivain distingué, et les Colonna et CoUucio Salutato, jeune secrétaire adjoint, tous ces savants et familiers du Pape, étaient aussi les correspondants du grand poète de l'Italie. Urbain V, qui n'avait pu attirer près de lui l'humaniste, avait donc la facilité de connaître ses sentiments intimes, de lire ses libelles, de juger ses traités.
Cette âme qui incarnait l'inquiétude séditieuse de sa patrie, rêveur de puissance et de gloire, enthousiaste de son ciel bleu, jusqu'à repousser tout
LE BIEIsfHEUREUX URBAIN V ET PÉTRARQUE. 179
ce qui ne venait pas d'au delà des monts, se fit un cœur singulièrement tendre pour plaire au Bienheureux Urbain revenu en sa ville, Urhem.
« Dans l'office du Carême, disait -il à Bruni, il y a une prière pour le Pape qu'il faut réciter trois fois. Auparavant je vous jure que, lorsque j'en étais venu là, quoique ce fût le temps de pleurer et de gémir, j'étais saisi par un certain rire lent et indigné. Eh quoi! disais-je en moi-même, je prie plus souvent pour un homme qui tient l'Église dans l'exil et qui laisse le siège de JPierre vide, que pour mes parents et mes bienfaiteurs! Cependant je priais toujours, mais ce n'était point de bon cœur. Quelle différence, à présent, depuis que cet ami de Dieu a réjoui par son retour l'Eglise triomphante ! Quand je prononce son nom, je m'incline trois fois profondément; je dis ces trois prières d'une voix plus haute, plus distincte : il me semble que je n'ai récité tout le reste que pour arriver là* ».
Pétrarque a écrit mieux que cela encore sur Urbain V. Lorsque Etienne Colonna vint prier le poète de sortir de son désert milanais pour visiter le Bienheureux à Rome : « Présentez mes hommages au Saint-Père, dit Pétrarque, et racontez-lui ce trait qu'on lit dans Sénèque. Alexandre retournant chargé de victoires, les Corinthiens lui offrirent le titre de citoyen. Ce qui donnait du prix à cette offre, c'est que les Corinthiens ne l'avaient faite qu'à Hercule. Un pareil exemple m'autorise à offrir mon cœur au Pape, quoique je ne sois rien devant lui. De tous les Papes de ce siècle, il est le seul à qui je l'ai offert. S'il demande pourquoi des hommes