LA POLITIQUE ÉTATISTE ET L*OPINION
général et contre les monopoles d'État en particulier battait son plein. Depuis deux ans, c'est un des points brûlants de la politique. En 1919, elle n'occupait que les milieux intéressés à la liberté des affaires. Il arrivait encore que le gouvernement déposât des projets étatistes, comme le projet Klotz sur les pétroles. L'expérience de guerre se poursuivait. Les chefs des administrations nouvelles manifestaient l'intention de se défendre et de durer. Depuis lors, il a fallu en rabattre. La liquidation des services de guerre de l'État s'est poursuivie sans relâche. Et la menace financière, après une période où le gaspillage redoubla, s'imposant à tous les esprits, il naquit une volonté commune de mettre un terme aux dépenses superflues. Aujourd'hui l'effort antiétatiste rallie le Parlement et l'opinion, occupe la presse, se manifeste par de nombreuses études, emporte le gouvernement. Le 21 janvier 1921 M. Aristide Briand disait dans sa déclaration ministérielle :
« Il faut à la France des finances saines. Celles-ci exigent des citoyens un effort considérable, mais qui doit être limité à l'indispensable. Le gouvernement se propose notamment de procéder à la liquidation rapide des organismes créés pour la guerre... La victoire économique ne sera remportée qu'autant que la liberté aura été rendue à l'agriculture, au commerce et à l'industrie. Les entraves, résultant des réglementations qui ont été nécessitées par la guerre, doivent être levées. Nous nous attacherons à réaliser promptement cette libération économique. »
L'étatisme était condamné, les principes du libéralisme économique proclamés justes par les pouvoirs publics. Ceuxci ne faisaient que sanctionner la volonté générale. « Sur aucun point plus nettement que sur la condamnation des monopoles, le suffrage universel ne s'est prononcé aux élections dernières », déclarait Charles Dumont. Les hommes politiques, dont la souplesse est la plus commune qualité d'esprit, se laissaient porter par le mouvement presque unanime. La comparaison des Barodets successifs peut fournir à ce sujet d'utiles renseignements aux esprits curieux.
Les manifestations de cette opinion, dès ce moment, se multiplient. En avril 1920, quand le groupe socialiste présente
àila Chambre Bon plan fiscal, il se heurte aune hostilité c^^^" térisée. MM. Gharies Dumont, rapporteur général du buo&^^i Loncheur, :Fjrançois-Marsal, lui opposent les arguments c'I^ssiques : les .monopoles sont coûteux parce que le cons<?i^" HiaiieTiriest aussi électeur et pèse sur l'État pour qu'il abap^^ les i prix, parce qu'une direction administrative ne saur^^^ avoir ni la compétence ni la souplesse d'une direction commif r* ciale /privée, parce que le désintéressement auquel la premiè/ï"^ est obligé^, entraîne le risque de la tentation pour le fonctio^^^' naire, ,de,la calomnie dans l'esprit public ; les monopolg^^ pèchent - par le défaut de la hiérarchie, la médiocrité C)^^ recrutement, la rigueur des règlements, l'irresponsabilii.te des hommes, Ja mauvaise organis^ation comptable. ;,
Sensible à l'impression régnante, M. Herriot, au nom d^^^ radicaux, se bornait à quelques paroles fort mesurées. Li^*^ conception. des monopoles ne devait: pas être si radicalemeàj*' condamnée. -A .considérer certains .d'entre eux, comme celu^^^ du sel. . <( on * est bien près de eroiare; cqu'une exploitation pa^^ l^État; /n'aurait rien, bien au contraire, d'hostile aux intérêt; ^ du; «public. » On devine à ees paroles i que l'antiétatisme es\^ en train. ;de se répandre parmi les couches les plus largesudei' oeyipiVtïÀïc. 1.
Les mois s'écoulent, l'opinion reste constante. « L'état" tisme^.dit M. Dior au Sénat en février 1921, a comme caracté-è' risiiqueJa rigidité et, dans les circonstances où nous vivons^-/ alors que tout est mouvant, il nous faut : des régf mes soupiesoj si rnoius vvoulons nous adapter aux conditions de; ia vie. v<^ G!/est l'idée t qui. domine la pensée du pays, occupé a passe^^ du aréginâe^de guerre auvnouveau régime de paix et n'y réussis-j samt pas sans peine . û
.Les économistes cependatit tiraient la leçon des événe-,i ments et constataient : « Les lois économiques ont triomphé enào^e une fois : nous avons vul les hauts prix déterminer une augmentation de la production et une diminution de la consommation. Laissons donc les choses opérer. » Libéralisme et. antiinterventionnisme reprennent le dessus. Des ^g travaux ' d'ensemble ont paru. Les uns, s'ajoutant à une littérature idéjà longue, rassemblent, avec exemples à l'appui, a
LA POLITIQUE KTATISTJS ET; L*OPINI(/N Ji3
les preuves du désordre propre aux gestions dlîui, comme L-.Etatisme industrielAii lu Carnot. D'uutresaunl des enquêtes sur ces gostions mômes : enquête, Bloch sur Ju flotte d'État, enquête Cuvelette sur les arsenaux, enquête Kayol sur Jes P.TiT., qui porte en sous-titre : rincepacité industrielle de rJÉtat. Enfin certaines études, tenant la question pour résolue, cherchent à lui trouver un remode ; c'eat le oas de M. René Favareille dans La Béjorme adminlstraiwe.
Le dossier de l'étatisme se gonfle ainsi sans cesse. La question se ramifie dans tous les domaines. Elle a des racines partout. On sent qu'on ne les arrachera pas sans peine et «ans souffrance. C'est tout un régime,,.fQndé gur de longues traditions, sur une routine, dure comme l'aubier, qu'il faut changer.
Mais la nécessité estipressante et; ]a guerre a fourni de trop claires leçons. On sent qu'il egt urgent, -de iouiller ces réduits, où sous l'autorité ide l'État insouciant, anonyme, l'abus s'est accumulé, qui épuise les ressources publiques. C'est la nation entière qui proteste, depuis qu'elle sent qu'elle supporte tout €6 poids inutile. Un cbarigement de front s'est accompli. Autrefois les majorités encourageaient l'étatisme, qu'on donnait comme un moyen de faire peser sur l'industrie féconde et le commerce la charge du progrès. Maintenant chacun songe à l'impôt qu'il lui faut acquitter, comprend d'instinct que l'impôt n'est, productif que si la collectivité entière le paie en épargnant sur sa dépense, et s'indigne contre •les désordres qui $e traduisent pour lui par des. sajcrificcs supplémentaires.
C'^t que depuis 1914, la situation économique a complètement changé. La France était riche et pouvait a'y pas regarder de trop- près. Ses réserves étaient, assez abondantes .pour lui permettre de boucher les trous, qu'une politique iinancière imprévoyante pouvait ereuSîer. Le déficit, slil s'en ,produisait^ était iaible et facile à couvrir.
A l'heure présente, la dette est formidable. Le : déficit d-es budgets depuis le début de la guerre n'a pu, en aucune année, être écarté. Le recours à l'emprunt est contirmel. Il s'ensuit /que le change est défavorable et le rétablissement de la
balance commerciale ne suffit pas à le relever. La France manque de valeurs étrangères qu'elle puisse vendre. La Banque, tenue à la plus grande prudence, ne peut plus avancer au commerce les deniers nécessaires à ses paiements. Nul autre remède que de reconstituer peu à peu l'épargne, grâce à un persévérant travail et à une économie sévère dans les services d'État comme chez les particuliers. Alors il y aura un trop plein de marchandises à vendre, les prix baisseront, les conditions de la concurrence internationale seront favorables.
Telles sont les idées qui se font jour parmi les Français de bon sens, qui sont le plus grand nombre ; telles sont les dispositions dans lesquelles ils arrivent à l'automne de 1921. A ce moment les opinions se sont précisées. A force de rechercher des sources possibles d'économies, d'analyser le budget, on a fait le départ entre les dépenses indispensables et les autres. On a trouvé parmi celles-ci les monopoles d'État anciens.
La nécessité de leur réorganisation ne faisant doute pour personne, on se demande si la meilleure solution ne serait pas d'en débarrasser l'État. La question est présentement à l'étude dans les cabinets de travail, débattue à grand renfort d'arguments politiques dans les journaux.
Vivement pris à partie, tandis qu'il était sous-secrétaire d'État des P.T.T., pour l'initiative qu'il avait prise de concéder les services de télégraphie sans fil à une société privée , M. Louis Deschamps avait répliqué en disant que ce moyen lui avait paru le seul efficace pour assurer l'organisation d'un grand réseau mondial français de transmissions hertziennes. C'est lui qui avait invité le distingué M. Fayol à venir observer de ses yeux le fonctionnement de l'administration postale.
Rentré dans la vie privée avec une expérience neuve, M. Louis Djeschamps avait annoncé par quelques articles éclatants du Matin l'offensive qu'il méditait. Le Sénat venait
lA POLITIQUE ÉTATISTE ET L*OPINION 25
à peine d'entendre rinterpellaiion de M. Gaston Japy sur les gestions d'Etat ci la réponse de M. Dior définissant le rôle régulateur de l'État dans l'ordre économique, que M. Deschamps faisait devant la Chambre le procès des monopoles, longuement instruit par lui. Il les passait en revue l'un après l'autre : tabacs, allumettes, poudres, arsenaux, imprimerie, manufactures et stations thermales, postes et télégraphes, téléphones, chemins de fer; et après avoir fourni des chiffres, supputé les résultats, il concluait :
« M. Herriot m'a demandé : Que voulez-vous qu'on fasse? Je réponds : 11 faut supprimer tous les monopoles- Remplacez-les par tel autre système que vous voudrez : société fermière, régie, système de la liberté avec impôts. Mais finissez-en. Nous avons besoin de trouver de l'argent dans les caisses de l'État. »
La question était décidément posée. Il s'agissait désormais de choisir entre la méthode purement économique et les préoccupations politiques et doctrinales. L'opinion sur ce point était fixée, convertie par les faits eux-mêmes, ralliée à l'antiétatisme par une presse à peu près unanime, par les «Propos d'un Parisien» entre autres, disposée enfin à entendre la leçon qu'avec une douce patience les vieux organes libéraux n'avaient cessé de lui répéter. Quand M. Deschamps voulut déposer sa proposition de loi sur la cession des téléphones à une société privée, 288 députés mirent leur signature à côté de la sienne. Les groupements économiques aussitôt l'appuyèrent, la Confédération générale de la production française^ V Union des intérêts économiques^ la Confédération des gr&upes commerciaux et industriels et le Comité républicain du commerce^ de V industrie et de V agriculture enfin, autrefois d'accord avec le parti radical-socialiste sur les principes de la politique économique, et qui ne l'était plus.
Au même moment, le vœu soumis au Sénat dans la séance du 8 novembre, — vœu tendant à préparer très rapidement des projets de grandes réformes, notamment la transformation des monopoles, devant procurer de très sérieuses économies à la nation, — commençait à se réaliser. Le ministre des Travaux publics instituait une commission, pour répondre
26 LE BIhAN DE l'ÉTATISME
au désir exprimé par le Parlement, qu'une organisation industrielle et commerciale fût donnée au réseau des chemins -de fer de l'État. Successivement la sous-commission, sur le rapport de M. Dutreil, la commission en séance plénière et ie gouvernement adoptaient le principe de l'affermage du réseau à une grande société nationale groupant les collectivités intéressées, chambres de commerce et d'agriculture, certains capitaux particuliers et des capitaux d'État. Sans doute, ne s'agit-il que du principe, les. modalités doivent encore être précisées et déjà les critiques se lont jour. Mais on sent qu'écrasé de dettes, impuissant à se réformer seul, l'État .fait appel à d'autres initiatives, cherche l'appui des énergies privées.
Tout ce mouvement ne pouvait se produire sans susciter des oppositions diverses. En réponse à .M. Deschamps, le ministre des finances se crut obhgé de défendre^ la gestion desjadministrations .fiscales opérant sous son coatrôle, de fournir des explications et des excuses. Mais le système seul était visé, non les hommes qu'il emprisonne et qui, souvent, avides de liberté et d'activité, s'en évadent. Economiquement parlant, c'est une question de comptes et de chiffres : on les examinera plus loin.
Mais pour les politiciens étatistes, c'était une question de doctrine et par conséquent de parti. Ils ne pouvaient, ayant un jour rêvé d'exproprier les plus puissantes exploitations industrielles, se laisser exproprier de leurs principes naêmes. Ils répondirent par leurs vieux arguments, dénonçant Je retour des fermiers généraux, la mise à l'encan des services publics.
i Un soir qu'il avait assisté à la réunion du Comité naiional d' études^ qui siège chaque lundi à la Cour de Cassation, M. Bougie se retirait plein d'alarme. Il venait d'entendre une discussion sur la crise économique actuelle et avait cru discerner chez certains orateurs, «industriels notoires, d'une ^compétence reconnue », l'intention de poursuivre une triple tâche : suppression des huit heures, suppression de l'impôt sur le revenu, suppression des monopoles d'État. Les principes chers à l'école radicale, les dogmes précieux au cœur
LA POLITIQUE ÉTATJSTE ET l'OPINION 27
des doc>triûairRS, pour (|iii Ja fin est loul, — le progrès social, — eti'poiir qui, tant ils sont acooul urnes au miracle, les moyens, — l'équilibre éoonomiquc, — ne sont rien, ces principes, ces. Jdogmes allaient-ils donc s'effondrer? Des rapprochements s'établissaient dans son esprit. Il sonj^eait à l'apparition de publications nouvelles, inconnues avant la guerre, où celte opposition, que la nécessité présente a suscitée, entre l'économique et le social,; était marquée d'un trait fort, oùTonosait aflfirmer cette proposition hérétique : démocratie et socialisme sont deux termes antithétiques. M. Bougie avait peine à comprendre, lui que l'école avait formé étranger à tout concept d'ordre, de hiérarchie et d'autorité. Et sentant l'adhésion à ces thèses nouvelles, sortir. de toutes les parties de l^opinion française, soucieuse du pain du lendemain, il se réjouissait qu'une jeune phalange existât encore pour défendre l'idée du progrès inconditionné. Et il confiait son espérance .à la fenille qui, par antiphrase, s'est dénommée V Ere nouvelle.
Plus positif, juriste et non sociologue, M. Jèze expliquait, relevait les erreurs :de l'opinion simpliste, rappelait la théorie du monopole, concluait que le. parti conservateur, — « qui compte (pénible aveu) un certain nombre de députés/inscrits autrefois sur les listes radicales, voire même radicales-socialistes », — se proposait de turquifier la France. Et tandis que M. Louis Pasquet, sénateur, ancien fonctionnaire des P.T.T., seul dans la grande presse, discutait chiffres pour les défendre, que la Fédération postale témoignait son attachement à son privilège étatiste en protestant contre la proposition Deschamps, que M. Laffont, le sous-secrétaire actuel, repoussait celle-ci de toute sa voix, la Dépêche de Toulouse^ sous le titre « Idées et Doctrines », commentait, non sans verve, la campagne de désétatisation.
Mais que penser de tout ceci?
Cette campagne a fait suite à une autre dont nous n^ avons encore rien dit. C'est d'un commun accord, d'une voix una-
nime que des députés, des sénateurs, relevant de tous les partis, ont étalé le spectacle des erreurs, des désordres, des scandales auxquels les services d'État créés pendant la guerre et à son occasion, avaient donné lieu. Il est probable même que c'est en vertu de l'entraînement, de la vitesse acquise, qu'ayant été voir comment avaient fonctionné le ravitaillement, la liquidation des stocks, l'office des pétroles, la flotte d'État, on en est venu à penser que la même gabegie pouvait régner au sein des postes, des chemins de fer d'État, des manufactures. L'on s'en doutait déjà, mais l'attention n'était pas fortement tournée de ce côté. Ici encore la presse a fait naître des préoccupations nouvelles.
Il convient qu'à notre tour nous nous livrions à cet examen et qu'après avoir décrit l'évolution accomplie dans l'opinioUy nous nous attachions à observer la réalité des faits.
On ne peut aujourd'hui porter un jugement sur l'étatismey sans considérer la vaste expérience à laquelle la guerre a donné lieu et qui fut cause du changement de nos idées.
La suite de ce travail se divise donc ainsi ;
L'économie de guerre et ses résultats ;
Les résultats des exploitations d'État et des monopoles anciens.