‹ Le bilan littéraire du XIXe siècleChapitre 10 sur 37 · ALFRED DE VIGNY ET LA POESIE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY ET LA POESIE PHILOSOPHIQUE

Alfred de Vigny est le grand, l'unique penseur entre tous les poètes romantiques. Si l'on voulait réunir les différentes parties de son œuvre, ses poèmes, ses romans, ses drames, on y trouverait sans peine tous les éléments qui constituent un système philosophique. Or, sa philosophie, c'est le pessimisme, c'est la croyance au mal universel, à l'impassibilité de la nature, à l'hostilité des hommes, à celle de Dieu même,

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures.

C'est là ce qui se dégage de toute son œuvre poétique, aussi bien des Poèmes écrits de 1822 à 1826, que du recueil posthume des Destinées paru en 1864 : le même accent, la même âpreté désespérée vibrent, dans Moïse et AdinsXe^ Mont des 0^/pie/'5, composés pourtant à quarante ans d'intervalle (1). Mais ce désespoir n'a pas le carac-

(1) « Ce n'est qu'après la mort d'Alfred de Vigny que parut le

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tère d'une révolte : le véritable sage en présence du mal qui l'environne de toutes parts n'éprouve aux yeux de Vigny que Fin différence absolue :

Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté, Le juste opposera le dédain à l'absence, Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.

D'ailleurs, il lui reste une consolation, c'est de souffrir et d'en avoir conscience. Pascal avait exprimé déjà cette idée que c'est être supérieur que de se connaître malheureux. Et, Vigny lui aussi est un Pascal à bien des éoai'ds, mais un Pascal auquel les ressources du christianisme ne suffisent plus. Il a, comme lui, la détresse provoquée par le sentiment de l'infini. vVme solitaire, il s'est replié, de bonne heure, sur luimême, et il n'a pas cherché la possibilité d'en sortir. Mais, cette solitude n'était celle ni d'un orgueilleux, ni d'un olympien : son Journal d'un poète Ta révélé plus tard. Il soufïVait donc, non d'une soulîrance égoïste et tapageuse comme celle de Chateaubriand, mais d'une plaie qu'une sorte

recueil qui contient, avec quelques autres chefs-d'œuvre, comme la Colère de Sanison,la Mort dit Loup, le Mont des Oliviers ci (Esprit pur, son acliiiiral)l<' Maison du Berger. Ce petit volume des Destinées est doublement i)athétique. du long silence qui le précéda, du silence éternel qui le suivit. C'est un testament. Vigny y a révélé lo secret suprême de sa cerlitude. Il y a dit son dernier mot d'homiiie, de poele et de philoso)>lie. Il y a avoué sa triiile amertume contre le temps, l'amour et la loi, sa rancune humaine, amoureuse et divine. »

(H. Dii Ri'iG.MER. Revue de Paris du 1" avril 1897.)

dé pudeur instinctive lui faisait dérober à tous les regards.

Aussi, comme il redoute de se mettre en scène ! Toutes les fois qu'il écrit, c'est-à-dire qu'il pense, il fait volontiers abstraction de sa personne, il cherche à se faire oublier lui-même, et il y réussit, ce qui n'arrive pas à tous ceux qui le veulent. Son procédé est d'ailleurs assez simple : il prend un symbole dans lequel il faiit cacher toute sa pensée, comme dans un vase précieux. Il s'efTorce alors de concentrer notre attention, bien loin de lui-même, sur l'être ou l'objet symbolique, Moïse, Jésus, le loup, la bouteille à la mer, et ainsi, il arrive à exprimer les différents états de son âme, d'une manière en quelque sorte extérieure et impersonnelle. Toutes les formes, d'ailleurs, lui servent à nous révéler ainsi, indirectement, ses souffrances ou ses aspirations, ses poésies, comme ses drames d'Othello, de la Maréchale cV Ancre et surtout de Cliatterton, ses drames comme ses romans, Cinq-Mars, œuvre médiocre où le symbole se mêle à l'histoire. Servitude et grandeur militaire, dont le caractère poignant nous passionne et nous inquiète à la fois .

Et cependant, chose étrange, puisque le lyrisme est avant -tout l'expression de l'individualisme du poète, Alfred de Vigny est classé et mérite de l'être, parmi les grands Ivriques de l'école romantique : c'est que l'émotion subjec-

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tive enfermée par lui dans les symboles dont il se sert, est assez forte, assez puissante, pour qu'on la devine au travers de l'enveloppe qui la dérobe aux regards.

Le pessimisme d'Alfred de Vigny, nous l'avons dit, aboutit au stoïcisme qui donne à l'homme ce conseil de force et d'abnégation :

Souffre et meurs sans parler.

Sans parler, c'est-à-dire sans se plaindre, en mettant une sorte de point d'honneur à se résigner et à subir. La vie du soldat lui semble, à cet égard, le modèle de l'existence parfaite : obéir passivement, même à l'absurde, même à ce que l'on ne comprend pas, n'est-ce point agir pour une idée et faire preuve d'une forcé morale supérieure à toute révolte ? N'est-ce pas, enfin, ennoblir la servitude, par une abnégation de soimême qui fait du silence et de l'obéissance passive une sorte de sentiment d'honneur ?

Ce stoïcisme, du reste, n'est pas seulement tempéré par l'honneur ; il l'est aussi par la pitié, source de l'amour d'où sortira le sacrifice. Eloa a pitié de Satan ; elle descend vers lui tandis que le chœur des anges murmure dans les espaces célestes :

Gloire dans l'univers, dans les temps, à celui Qui s'immole à jamais pour le salut d'aulrui. (1)

(1) Eloa.

Mais cette pitié, cet amour, cet esprit de sacrifice ne sauraient s'attacher à ce qui est insensible, à Dieu, à la nature. Cette dernière n'est point, pour Vigny, la mère tendre et consolante que voyait Lamartine, invitant l'homme à se plonger en son sein protecteur. Elle est, au contraire, l'impassible et froide spectatrice de la douleur humaine, devant laquelle le poète s'épouvante et recule :

Ne me laisse jamais seul avec la nature,

Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.

Elle me dit : « Je suis l'impassible théâtre...

Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

Ce qu'il faut aimer, au contraire, c'est ce qui souffre, ce qui passe, ce qui ne reviendra plus, c'est l'homme dont les générations successives s'agitent sur l'immuable théâtre qui les entoure, et qui prend leurs morts « comme son hécatombe »,

Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes: a Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmeô, Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »

Vivez, froide nature", et revivez sans cesse... Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines, J'aime la majesté des souffrances humaines. (1) (Ij La Maison du berger.

Ainsi, le stoïcisme de Vigny est extraordinairement imprégné de tendresse et d'amour, et le mérite en est d'autant plus grand que le poète dresse l'édifice de sa fière vertu sous un ciel désert que le rayon d'aucune espérance n'illumina peut-être. Pourtant, il pensait que tant d'efforts vers le bien ne seraient pas perdus et que l'œuvre écrite préparait pour l'avenir le règne du pur esprit.

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées.. .

Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes :

— Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port,

a-t-il dit dans la strophe finale de cette Bouteille à la mer qui représente avec un symbolisme profond dont l'image intense a toute la force d'une réalité, l'ouvrage que l'écrivain livre à la publicité pour qu'il aborde quelque jour sur un rivage inconnu. De même, dans l'Esprit pur, il proclame l'efficacité de la pensée qui traverse les siècles et dont la force se fait sentir d'àffe

en âge :

Aujourd'hui, c'est VEcvit, L'Ecrit unli'eisel, parfois impérissable.

Que tu graves au marbre ou traînes sur le sable, Colombe au bec d'airain! visible Saint-Esprit.

Ajoutons que ce symbolisme se développe en images précises et toujours pittoresques, qu'il

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crée, sous la plume du poète les expressions amples et fortes J'où jaillissent parfois d'admirables peintures. Contrairement à Lamartine qui est incapable d'organiser ses descriptions en tableaux, Vigny excelle à donner une forme à ses visions, dans le développement de sa poésie, et à objectiver sa sensation du monde extérieur. Et cela, il le faii avec une sobriété éclatante et une fermeté de pinceau qui satisfait entièrement l'imagination : on en citerait de nombreux exemples, comme la description de la Terre Promise, au début de Moïse.

Vers le midi, Juda grand et stérile, étale Les sables où s'endort la mer orientale ; Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli, Couronné d'oliviers se montre Nephtali.

Cette aptitude très significative à rendre l'expression d'une vision intérieure, apparaît même dans de simples fragments : ainsi, les quelques vers destinés à esquisser le commencement du poème de Suzanne, débutent par ces mots qui contiennent tout un paysage :

C'était près d'une source à l'onde pure et sombre ; Le large sycomore y réjjandait son ombre...

Nul poète n'avait encore uni pareille vigueur de coloris et d'images à cette hauteur de pensée, à cette profondeur de sentiment, qui

donnent, par dessus tout, à la poésie de Vigny, l'éclat et la beauté.

Vigny demeure le seul grand penseur de l'école romantique qui lui doit beaucoup en toutes choses. Il ouvrit la voie à Lamartine en écrivant Eloa dont le chantre d'Elvire se souviendra dans Jocelyn et la Chute d'un ange. Lorsqu'il composa Moïse, lorsqu'il classa ses Poèmes en un livre mystique, un livre antique et un livre moderne, il prépara le moule dans lequel Victor Hugo coulera la Légende des siècles. De même, c'est lui qui, dès 1822, pratiqua, le premier de tous, la césure mobile et l'enjambement, ces deux grandes hardiesses du romantisme (1).

Pourtant, ceux-là même qui lui empruntèrent, affectaient de ne le point comprendre, dans sa fière et douloureuse solitude. Hugo, l'appelait, non sans ironie, « le gentilhomme n ; Sainte- Beuve lui reprochait malicieusement d'aimer à se retirer en « sa tourd'ivoire». C'est que lésâmes puissantes et solitaires effrayent toujours un peu celles qu'elle dépassent : Alfred de Vigny n'est

(1) « Les Poèmes anciens et modernes et VEloa renouvelèrent l'inspiration de la poésie française en remontant aux sources antiques et bibliques, en revenant au sentiment et à la nature. Le Moïse est une CTraade date littéraire. La langue y retrouva une ampleur perduej des couleurs effacées depuis longtemps réapparurent. Une sonore souplesse anima le vers. Avec Eloa, la poésie recouvra des grâces désapprises, une force oubliée, une transparence délicieuse, une irrisation fluide, un charme secret, le sens de Tombre et du mystère. Non que ce beau poème soit néanmoins parfait dans toutes ses parties, mais il vaut par la nouveauté d'imagination, par une sorte de moiteur brumeuse et étincelante qui pénètre sa mélancolique beauté. »

(H. DE RÉGNIER, Revue de Paris du 1" avril 1897.)

pas de ceux dont on peut embrasser la pensée sans peine et du premier regard; il y faut apporter quelque pénétration d'esprit, et aussi quelque noblesse de cœur particulière, à laquelle le profane vulgaire n'a point de part.

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