LAMARTINE ET LA POESIE SENTIMENTALE
Entre tous les maîtres de l'école romantique. Alphonse de Lamartine a eu le « don des larmes ». Sa vie et sa poésie furent une perpétuelle envolée en plein rêve, dans le sentiment, loin de la réalité : et comme cette dernière nous touche tous, plus ou moins, de son aile brutale, elle ne l'épargnera pas, lui non plus; dès qu'il en fut seulement effleuré, il souffrit cruellement et pleura; mais jamais il ne voulut renoncer à ses illusions. Quand la vie le heurta trop rudement, il épancha seulement son infinie tristesse en des vers qui sont les purs sanglots d'une âme généreuse et plaintive. C'est bien par là qu'il tient a Rousseau et à Chateaubriand ; mais comme il est essentiellement bon, que son optimisme inébranlable lui cache le mal, alors même qu'il est le plus évident, il n'a point, comme eux, un fond
d'amertume clans lequel se traduisent toutes les révoltes de l'orgueil blessé.
Dans cette âme sensible à l'excès, il suffisait d'un choc pour déchaîner toutes les vibrations lyriques, pour donner carrière à cette mélancolie latente : il ne tarda pas à se produire. En 1816, Lamartine fit la connaissance aux eaux d'Aix, de celle qu'il allait transfigurer sous le nom poétique d'Elvire et qui devait, nouvelle Béatrice, faire jaillir de son cœur la première source de véritable inspiration romantique. Deuxans après, en 1818, elle mourait emportée par la phtisie; mais autour de cette blanche et éphémère vision, Lamartine groupa inconsciemment tous ses rêves, toutes ses aspirations, toutes'ses émotions. Il épancha tout cela dans une œuvre, qui n'est pas à proprement parler, un livre, mais la noble et nécessaire confidence d'une âme ardente à sentir, prompte à ennoblir tout ce qu'elle touche et à atténuer les violences de la réalité sous le voile d'une inspiration mélancolique et languissante. Cette œuvre, ce fut le recueil des Premières Méditations paru en 1820, et qui condensait puissamment en lui toute la poésie qu'avaient déjà dégagée chez Chateaubriand, René et le Génie du christianisme.
Ces Premières Méditations étaient bien, pour la forme, comme pour le fond, une œuvre romantique. En effet, le titre, en lui-même, était déjà
tout un manifeste, — inconscient, spontané, si l'on veut, — mais qui rompait définitivement les attaches de la poésie avec la tradition classique. La méditation ne rentrait dans aucun genre consacré par le xvii" siècle ou par l'antiquité. Du premier coup, Lamartine se mettait donc en dehors des règles et au-dessus d'elles, en créant la poésie intime.
Cet ouvrage renfermait, en outre, et pour la première fois, la poésie dans le domaine du sentiment pur. Lamartine ne s'y montre, à vrai dire, ni peintre ni penseur : il fait abstraction du monde et des perceptions extérieures, pour aller puiser au plus profond de lui-même la source de son inspiration.
Lamartine, ignorant qui ne sait que son âme,
disait excellemment un de ses contemporains. Oui, il ne sait que son àme, mais il la connaît admirablement, et c'est là ce qui fait le trait caractéristique de sa poésie : il la laisse s'épancher cette âme, en un flot large et pur, plein de sonorités émotives et de berçantes mélancolies. C'est bien ainsi, du reste, que pouvait s'ouvrir l'ère du romantisme : le trop plein de sentiment, amassé * depuis plus d'un demi-siècle devait, le premier, se frayer un passage entre les éléments divers dont l'accumulation allait donner naissance à l'école nouvelle. Aussi, le
Lac y le Vallon, V Homme, V Isolement, furent-ils accueillis avec un enthousiasme extraordinaire par tous les esprits avides de lyrisme et de rêve.
Lamartine donnait donc satisfaction aux tendances de son époque : il noyait dans la brume de sa poésie toutes les formes précises, toutes les réalités ambiantes, et sa pensée traduite par un soupir, pénétrait d'autant mieux qu'elle était plus suave et plus immatérielle.
Cette poésie spontanée, remplie d'une volupté paresseuse et exquise en même temps, n'allait pas sans quelque danger, puisqu'elle était faite d'un laisser-aller qui touchait de bien près à la négligence dans l'expression. De plus, il n'était guère possible de la recommencer. Lamartine le tenta cependant. En 1823, il fit paraître les Nouçelles Méditations qu'on accueillit avec quelque sévérité, surtout dans le « Cénacle » romantique qui se réunissait alors au fameux salon de l'Arsenal, autour de Charles Nodier. Sans sortir de la poésie sentimentale et vaguement douloureuse, Lamartine avait compris, cependant, qu'il fallait, pour se renouveler un peu, la soutenir au moins d'une idée, fût-elle aussi peu précise que possible : deux thèmes se présentaient naturellement à lui, la mort et l'amour. En disant la première, toujours menaçante, il donna un corps à son angoisse d'être éphémère; en chantant l'amour, source de vie et d'immortalité, il
fixa, pour ainsi dire, le but de ses aspirations infinies. Le Crucifix^ les Etoiles, le Passé, les Préludes surtout, cette « sonate en poésie », furent les plus magnifiques variations que l'on eût jamais entendues sur ce double problème de l'amour et de la mort.
C'est dans cette note, également, que furent composées, en 1830, les Harmonies poétiques, mais avec plus d'aisance encore et de largeur dans la conception des deux thèmes qui avaient inspiré le précédent recueil. En même temps, le christianisme un peu vague des Méditations y prenait une ampleur qui l'amenait h se perdre dans une sorte de sentiment diffus d'optimisme providentiel, de confiance en la nature aimante et bienfaisante.
Cet optimisme, tout imprégné d'attendrissement, se rencontra avec le grand courant humanitaire et philosophique qui, depuis le xviii'^ siècle, travaillait sourdement les meilleurs esprits, et dont l'influence devenait plus évidente de jour en jour. Il se perdit naturellement en lui. Lamartine fut alors tenté de sortir de sa propre personnalité, et de substituer à son lyrisme intime, des émotions d'un ordre plus général, plus humain. Afin d'y arriver, il se dégagea de la forme trop personnelle de l'ode et de l'élégie, et conçut l'idée d'une sorte de poésie philosophique dans laquelle il exprima son impertur-
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bable croyance au bien, à l'harmonie, à la souveraine efficacité de l'effort vers Dieu, pour trouver la paix de l'âme.
Il donna successivement deux fragments de cette épopée humaine sur le problème de la destinée, qu'il avait déjà admirablement esquissé, quoique de façon confuse encore, dans la Mort de Socrate et dans le Dernier Chant de Childe- Harold : ces deux fragments épiques sont Joeelyn (1834) et la Chute d'un ange (1835). Et quand nous disons que ces poèmes sont comme les parties détachées d'un vaste ensemble, nous entendons bien que, dans la pensée même de Lamartine, elles tenaient l'une à l'autre par des liens qu'un peu d'attention peut aisément découvrir. Peut-être même avait-il, primitivement, l'intention de combler le vide qu'il a laissé entre Joeelyn considéré comme début, et la Chute d'un ange comme conclusion d'une immense épopée. L'esprit qui a présidé à la conception des deux poèmes est identique, et de plus, la leçon qui se dégage du dernier est dans une étroite harmonie d'idées avec le premier. L'àme humaine, en acceptant volontairement la douleur, supprime le mal et s'élève jusqu'à Dieu, terme suprême de nos aspiiations : telle est la philosophie qui se dégage de Joeelyn et de la Chute d'un ange, comme un hymne de foi au bien que l'ignorant seul est incapable de
connaître, à la beauté universelle, qui n'échappe qu'aux yeux fermés à la lumière.
On comprend, dès lors, les succès politiques de Lamartine vieillissant : son optimisme devait plaire à cette génération de 1848, dont il exprimait avec chaleur et poésie les utopies généreuses et les rêves consolants.
Mais de pareilles conceptions philosophiques ne pouvaient guère s'exprimer, en poésie, avec précision. Malgré tous ses efforts, Lamartine est donc resté vaorue et nuageux, alors même qu'il a voulu peindre et décrire. Il est impuissant à fixer les différents traits de ses tableaux : ces traits lui échappent, en sorte qu'insensiblement et comme malgré lui, il alisse vers le lyrisme ou la méditation. L'épisode des Laboureurs, dans Jocelyn en est un exemple frappant : au lieu d'une scène rustique, l'auteur nous donne en réalité une ode en l'honneur du travail.
Et qui sait si cette indécision vaporeuse, si cette envolée continuelle en plein rêve, en plein symbolisme nuageux, n'expliquent pas la faveur dont Lamartine semble jouir près des jeunes gens, en cette fin de siècle? Il était inévitable, peut-être, que le relief très accusé de la poésie parnassienne, fatiguât les regards, à la longue, et qu'on lût tenté de les porter vers des formes poétiques aux lignes moins arrêtées, dont les
ondulations capricieuses se perdent dans une brume reposante.
Dans tous les cas, Lamartine avait, du premier efiFort, fait résonner sur la lyre romantique une note qu'elle n'oubliera plus. Son grand mérite fut de l'avoir trouvée, mais on peut regretter qu'il n'ait pas su la varier, précisément parce qu'il était incapable d'en faire entendre une autre que celle-là.