CHAPITRE V
VICTOR HUGO CHEF DU CHŒUR ROiMANTIQUE
" Lamartine avait gémi, Vigny avait pensé ; mais 'tous deux avaient, en somme, renfermé leur poésie clans un cadre assez étroit : le premier ne pouvait guère sortir de lui-même ; le second demeurait trop inaccessible pour s'imposer à tous. Ni l'un ni l'autre n'étaient donc en état de prendre la direction du mouvement littéraire. Ce rôle échut à Victor Hugo.
n fut, en quelque sorte, le grand fleuve vers "lequel convergèrent toutes les sources vives du "romantisme. Supposons qu'il ne fût pas venu : il est probable que les tentatives antérieures et postérieures klui, mancjuant de cohésion, auraient donné chacune leur note séparée, et qu'il ne resterait aujourd'hui, de la nouvelle école, qu'un souvenir discordant. Le romantisme doit à Victor Hugo son harmonie : il en a fait jouer simultanément toutes les cordes, dont les puissantes
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vibrations retentiront longtemps encore à nos oreilles.
Nature éminemment réceptive et représentative, il concentra en lui les moindres échos, les moindres spectacles du siècle le plus bruyant, le plus agité qu'on eût jamais vu. Il suivit à pas de géant ce siècle, dans son évolution vertigineuse, s'agrégeant peu à peu toutes les pensées, toutes les images nouvelles conçues autour de lui; et sans fatigue, puisant au contraire des forces au contact de tant d'idées incessamment renouvelées, il en décupla, en son cerveau puissant, la lueur fulgurante. Condensateur merveilleux, il met a profit tout ce qu'il rencontre sur son passage ; une simple indication trouvée chez un autre et recueillie, comme par hasard, s'épanouit chez lui en luxuriante floraison : le grain de blé perdu dans l'ombre, sous le soleil ardent de sa fécondité, devient la gerbe opulente.
Aussi, rien d'original en lui, sinon la forme : il fut un réflecteur puissant, un évocateur admirable, mais un penseur nul. Durant les deux périodes de sa carrière littéraire, dont la première va de 1822 à 1850 et la seconde de 1850 jusqu'à sa mort, il rend à son siècle, fortifiés et agrandis, les éléments qu'il lui a fournis, mais il ne lui donne pas autre chose. Il est et il restera le poète de l'actualité.
C'est par l'actualité, en effet, qu'il entrera dé-
finitlvement dans le mouvement romantique. De 1822 à 1826, il hésite encore ; il n'a avec le Cénacle que d'affectueuses relations : il ne veut pas être classique, mais on le voit, dans une préface, en 1824, refuser le nom de romantique; les règles et Boileau ont toujours une part de son respect. C'est seulement en 1826, alors que ses amis combattent depuis longtemps dans le Globe et dans la Muse française, qu'il se décide à prendre parti, dans la préface des Odes et Ballades : pour la première fois, il se proclame romantique, plaide en faveur de la liberté dans l'art et attaque les limites des genres. Mais son véritable début date des Orientales, parues en 1829. Il s'y sent à l'aise, car ce volume est une œuvre d'actualité dans laquelle éclate le caractère propre du romantisme français : la peinture des formes, en des vers pleins de sensations colorées et sonores. Toutefois, l'actualité n'est ici que dans l'inspiration : le romancero espagnol émeut à ce moment toutes les âmes, et l'Europe tressaille au cri d'indépendance poussé par la Grèce. Mais Victor Hugo ne connaît qu'un Orient de fantaisie et d'imagination, et s'il a vu l'Espagne c'est dans son enfance, à l'âge où les impressions les plus vives sont encore empreintes de confusion. Néanmoins, le livre eut un succès considérable, précisément parce qu'il traduisait les préoccupations du moment, parce que sa
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vision prestigieuse de l'Orient répondait assez exactement à l'idée que s'en faisaient ceux qui ne le connaissaient pas, enfin parce que la puissance des rythmes et l'éclat des images étaient encore une révélation.
Mais ce poète coloré des rêves d'Orient, est au fond un bourgeois, épris de la vie de famille, une âme très positive que les orages du cœur n'ont jamais beaucoup tourmenté : il n'éprouvera pas les infinies aspirations de Lamartine, non plus que les amertumes de Vigny devant l'impassible nature. Les douces émotions d'une sensibilité sans inquiétude lui suffiront au besoin. Cette tendance s'affirme visiblement, dès 1831, dans les Feuilles d'automne, toutes remplies d'impressions domestiques, de souvenirs attendris, d'effusions sur les enfants qui seront toujours une de ses grandes passions. Mais, cà et là, au milieu de ces « intimités » percent d'autres penchants, à peine esquissés souvent, quelquefois assez gauchement indiqués, mais auxquels il s'abandonnera si complètement dans la suite, qu'il est essentiel de les noter dès maintenant : ainsi, la pièce intitulée Pan marque la première étape de Victor Hugo dans le svmbolisme naturel ; Ce qu'on entend sur la nio?itagne nous révèle son goût déjà orienté vers la poésie apocalyptique. Pour les Pauvres, la Prière pour tous, témoignent d'un esprit déjà préparé à devenir l'apôtre des
revendications charitables et humanitaires. Enfin Il abandonne sans retour son Orient fantaisiste pour des paysages vus de près, la Bièvre, un soleil couchant,
Par là même, Victor Hugo évolue de plus en plus vers ce qu'il a voulu être, c'est-a-dire un écho de tous les bruits du siècle, de toutes ses inquiétudes. Et il y a réussi grâce à l'organisation prodigieuse de son cerveau, capable à la fois d'absorber, d'agrandir, et de refléter en les agrandissant, les impressions le moins saisissables.
Les Chants du Crépuscule, en 1835, nous jettent en pleine mêlée d'événements contemporains. L'actualité y déborde. Pour la première fois, le poète se drape dans ce manteau théâtral de prophète lyrique et de juge suprême, dans les plis duquel il aimait tant à s'envelopper. La vieille satire de d'Aubigné y dépouille sa raideur classique pour faire entendre, elle-même, des accents lyriques. Il est vrai que ce ton ne s'y soutient pas, et que le volume s'achève dans des impressions intimes, d'une virtuosité souvent délicate.
- Les Voix intérieures (1837) comme les Rayons et les Ombres (1840) combinent encore ces deux sources d'inspiration : une invocation à Virgile, un3 pensée sentimentale sur les enfants, s'y rencontrent à côté d'un chant d'espérance sur le
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siècle « grand et fort w, avec une pièce A l'Arc de Triomplie. Au milieu de tout cela, des paysages pittoresques défilent mêlés à ses souvenirs émus des Feuillantines. Mais voici, dans, le premier de ces recueils, un vrai chef-d'œuvre symbolique sous forme de tableau : c'est la Vache où se développe la philosophie propre du poète. La voie est trouvée et il la reprendra plus d'une fois. Dans le second recueil, il revient sur les idées humanitaires indiquées déjà, dès 1831 : Rencontre, les Deiis Guitares, Oceano Nox ne témoignent pas d'une autre inspiration que plus tard les Misérables. Victor Hugo se fait ici, décidément, l'avocat, le peintre des pauvres gens; il ne chante plus, il prêche. A ses yeux, le poète a une mission : éclairer l'avenir et montrer aux hommes la route à suivre. Ce rôle, non seulement il le met en pratique, mais il l'affirme en toute circonstance : il est le Moïse de l'humanité errante dans le désert; il est le prêtre inspiré dont les paroles sont des oracles.
Tous ces germes qui formeront le Victor Hugo complet, s'épanouissent dans \es Contenip/ationSy dont le premier volume est antérieur par la composition à 1843, bien qu'il ait paru seulement en 1856. Le poète y fait preuve d'une inspiration plus ample, tout en justifiant plus souvent sa définition de la poésie « ce qu'il y a d'intime en tout ». Ainsi dans cette première
partie, la Vie aux champs, le Rei>enant accentuent cette note intime et familiale dont nous avons déjà signalé la délicate vibration dans son àme. En revanche, on y sent trop, chez le poète, une conception de l'amour incomplète et sensuelle : La fête chez Thérèse et Les femmes sont sur la terre, donnent juste la mesure de sa médiocre sensibilité amoureuse. En amour on -I' donne tout entier, on s'aliène sans mesuie : \ ictor Hugo a trop d'orgueil, il a de sa mission une trop haute idée pour laisser déborder quelque chose de son cœur dans une passion aussi exclusive.
Sa sensibilité ne va guère qu aux douces et paisibles séductions du foyer, au charme ingénu des enfants. Et sur ce point, elle est très capable de déborder a l'occasion, d'épancher ses douleurs en des accents Ivriques d'une émotion déchirante et d'un art très supérieur en même temps : il y parait bien au premier regard jeté, dans le second volume des Contemplations, sur les pièces douloureuses relatives à la mort de sa fille, sur ces appels désespérés a la justice d'une Providence qui terrassait sa faiblesse et son impuissance.
De même, son amour des humbles s'affermit à ce moment. Il Iç manifeste quelquefois, il est vrai, d'une façon un peu bizarre et par des symboles singuliers :
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J'aime l'araignéo et j'aime l'ortie, Parce qu'on les hait.
dit-il; mais enfin, il faut avouer que ce culte des misérables fut très sincère en lui. II l'exploitera bien un peu dans l'intérêt de sa popularité, mais tout compte fait, l'humanité n'y a rien perdu.
Enfin, Victor Hugo passe maître dans cette poésie visionnaire qui est comme le complément indispensable de son attitude prophétique et théâtrale : il entend déjà des Paroles dans rOj)ihj-c; des souffles mvstérieux trc^ssaillent autour de lui ; des battements d'ailes frémissent à son oreille ; des voix venues de l'Invisible l'inspirent, et bientôt « la bouche d'ombre » parlera du haut d'un trépied plus sacré que celui de l'antique Pythie.
Victor Hugo est, à ce moment, au point culminant de sa vie : son attitude définitive est trouvée ; il ne s'en départira plus. Ses préfaces, devenues plus brèves, sont des oracles littéraires; sa correspondance, jadis pleine de faits, de sourires, de politesses, se fait impérieuse et dogmatique : la statue est dressée désormais au-dessus du siècle qu'elle domine; il ne reste plus qu'à en parachever les détails.
Et cependant, il est à remarquer qu'à ce moment, l'ascendant de ^'ictor Hu";o s'exerce moins encore par la poésie que par le théâtre et
le roman. Depuis Croinwell (1827) jusqu'aux Biirgraçes (1843), il avait soutenu une lutte opiniâtre qui avait concentré une partie de Tattention publique sur ses efforts dramatiques. En même temps, Haii d' Islande, Notre-Dame de Pains, le Rhin, avaient traduit sous différentes formes le pittoresque ou le symbolisme dont son imagination était d'ailleurs remplie.
C'est alors, précisément, que s'ouvrit la seconde période de la carrière littéraire de Victor Hugo. Le coup d'Etat du 2 décembre et la restauration césarienne l'arrachèrent à la vie paisible et brillante qu'il avait menée jusque-là. L'exil souleva en lui des passions de colère et de rancune dont la marée grandissante charria du fond de son âme, des trésors ignorés. La solitude, cette austère compagne du génie, opéra sur cette âme des effets merveilleux : elle clarifia, pour ainsi dire, les idées sociales ou philosophiques qui tourmentaient le poète; elle le mit face à face avec la nature, lui révéla les grâces du printemps, les mélancolies de l'automne, la beauté sauvage des grèves et la douceur des nuits d'été. Elle infusa dans son génie puissant comme un sang nouveau qui le compléta et le transfigura, pour ainsi dire. Mais aussi, elle fit de lui l'Exilé par excellence, en lui donnant, à ses propres yeux, le droit de parler au nom de tous, précisément parce qu'il vivait à l'écart de tous : son
pontificat devint plus solennel que jamais, puisque l'exil avait fait de lui, matériellement, l'homme exceptionnel qu'il avait rêvé d'être; le roc de Jersey devint un véritable piédestal.
Ces modifications heureuses apparaissent dans le second volume des Contemplations : le procédé de composition n'a pas varié, mais l'expression s'est consolidée ; la forme a acquis une souplesse et une délicatesse savantes.
Les Châtiments surtout, qui, en 1853, ouvrent cette seconde période, attestent cette transformation. Le lyrisme s'y aiguise en satire pour produire peut-être la plus originale de ses œuvres, celle qui ramasse sous un seul titre toutes les grandes formes de la poésie, depuis l'épopée jusqu'à l'ode. C'est précisément cette combinaison de formes, cette variété de rythmes et de tons, qui permettent de suivre, sans fatigue, l'indignation vengeresse du poète, dans ses différentes manifestations. Et, au moment même où l'esprit s'inquiète de toutes ces visions de sang et de crimes, avec un art extraordinaire le poète nous ouvre quelque perspejctive de nature, dont la fraîcheur et la sérénité nous reposent de cet étalage d'infamies. Il ne nous laisse pas, d'ailleurs, nous attarder longuement à ces fleurs de la route, qu'il a semées près des taches de sang, par un procédé d'antithèse qui lui est familier, aussi bien dans les détails du
style que clans l'organisation générale d'un livre. Mais, s'il nous ramène violemment au sujet, ce n'est plus, cette fois, pour mettre sous nos yeux des scènes de meurtre : non, sa poésie prend alors une forme impersonnelle ou symbolique ; elle se dresse comme la protestation du droit opprimé, en face de l'injustice triomphante.
Sans insister sur les Chansons des rues et des bois (1865), qui ne sont, trop souvent, que les amusements d'un prodigieux virtuose, nous ne dirons qu'un mot, également, de VArt d'être grand-père (1877) : Tamour des enfants y trouve parfois des accents touchants, mais il faut avouer qu'il y a parfois bien de la puérilité dans ces mêmes pièces. Victor Hugo se fait un type de grand-père, pontife et niais; il parle aux tout petits avec une solennité pédantesque et vraiment déplacée.
Enfin, de 1859 à 1876, il achève la Légende des siècles, vaste épopée qui n'a rien de commun d'ailleurs avec l'Iliade ou r Enéide. Elle rappellerait plutôt la Divine comédie. L'épopée n'en est que l'enveloppe, mais \e fond est lyrique.
Il n'est pas impossible, comme nous l'avons fait remarquer, que Victor Hugo soit arrivé à concevoir le plan de cette revue de l'histoire de l'humanité, d'après le classement en trois livres qu'Alfred de Vigny a fait de ses poésies : livre mystique, livre antique et livre moderne. Hugo,
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en effet, cherche à déterminer, dans cette histoire, une série d'époques qu'il présente en de larges tableaux symboliques destinés à exprimer ses idées morales, sociales ou philosophiques : ainsi, tantôt il affirme Dieu, tantôt la justice, tantôt la grandeur du peuple, tantôt enfin la déchéance du prêtre. Au milieu des pires forfaits, il proclame dans la toute-puissance de l'idée, celle de la conscience humaine, pour aboutir à affirmer la loi du progrès, dont la lueur faible encore aux premiers âges de l'humanité, va sans cesse grandissant à travers les siècles.
Telle est, en somme, l'œuvre lyrique de Victor Hugo, œuvre toute pleine d'images qui rendent la sensation physique de la nature, bien plus que sa sympathie pour cette nature extérieure. Et justement parce que cette sympathie n'existe pas, à vrai dire, parce que son âme n'est en aucune façon liée au monde qui l'environne, il peut se mouvoir à l'aise dans ses sensations dont il tire d'étonnantes variations verbales.
Car Victor Hugo est le grand mailre du {>ei'he : c'est là sa supériorité la plus éclatante et la moins contestable. Pour lui un mot n'a pas seulement une valeur fixe, unique, nettement arrêtée, étymologique ou conventionnelle, mais il renferme, de plus, une image latente, une représentation particulière d'une couleur, d'un bruit. 11 sent si bien cette puissance des mots, qu'il les
rend palpables, qu'il les fait vivre avec une prestigieuse adresse :
Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.
A son souffle évocateur, les mots surgissent en images grandioses, parfois fantastiques, qui provoquent et déconcertent l'attention du lecteur, au point de lui faire oublier l'absence de pensée que dissimulent souvent ces vertigineuses variations verbales.
Victor Hugo, en effet, est impuissant à penser. Il ne sait ni raisonner ni définir; en philosophie., en religion, en politique, il n'a que des ébauches d'idées, et quand il arrive à en concevoir une, il ne dépasse pas la moyenne de ce que peut produire la platitude ou la banalité bourgeoises; il n'a ni sens critique ni sens littéraire : on dirait parfois un bateleur de foire qui fait le prophète; le goût lui fait absolument défaut; il n'a même pas conscience des énormités vulgaires qui détonnent dans son œuvre, au milieu des envolées du plus pur lyrisme. Bien plus, il insiste; il ira même jusqu'à la sottise, s'il craint de n'être pas suffisamment compris : Le calembour n'est-il pas, — c'est lui qui l'a dit — « la fiente de l'esprit qui vole ». A défaut d'esprit, on se contente du résidu, et cela est encore un trait distinctif du bourgeois.
Mais, le plus étrange, c'est que cet esprit
auquel manque la faculté de penser, a l'admira tion de la pensée. Victor Hugo veut être un peii'^ seur; et dans le cliquetis des mots, il s'agite, se démène, accumule péniblement de grandes doctrines, gonfle lourdement de gigantesques métaphores grâce auxquelles il espère se donner à lui-même, tout au moins, l'illusion de la pensée.
Il n'a pensé, en somme, qu'avec son imagination, rattachant les idées à des formes sensibles' dans lesquelles chacun, selon sa capacité intellectuelle, peut enfermer toutes les conceptions que le poète n'a pas eues. Pour lui, il est dispensé de toute opération d'analyse ; il n'a qu'à enfermer sa doctrine dans sa sensation, et pour cela, il lui suffit d'avoir une mémoire supérieure des formes qu'il agrandit ou combine au gré de sa fantaisie. Tout raisonnement se change donc chez Victor Hugo en description, toute pensée devient une vision. Ce primitif égaré dans un siècle de raffinement, n'entend rien aux abstractions, il les transforme en symboles : le moindre phénomène naturel devient pour lui l'expression sensible d'un problème inquiétant.
Et, par lui-même, Victor Hugo est le moins personnel des romantiques. Comme il transforme toute abstraction en une image concrète, il tend toujours à sortir de l'individu pour embrasser l'ordre universel des choses. C'est ainsi qu'il est devenu, par excellence, le chantre et en même
temps l'écho de toutes les angoisses sociales et
[métaphysiques. Ses élans vers Dieu, la bonté, la
pitié, la justice, ses aspirations démocratiques,
J sont comme les idées centrales autourdesquelles
évolue toute sa poésie, en un tourbillon de mots
eil étincelants et suggestifs, mais sans que la pensée
el du poète arrive jamais à les pénétrer, pour les
définir ou les critiquer.
Il a, pour tout dire, manqué d'intelligence, malgré lui, ce qui, au fond, est excusable ; mais il a manqué de mesure et de tact, parce qu'il l'a voulu, ce qui est réellement impardonnable. Toutefois, au milieu des énormitésqui coudoient les parties sublimes, dans son œuvre, la langue restera, étrange et harmonieuse en même temps, plastique ou sentencieuse, mais jaillissant en un flot de métaphores, nées de sensations perpétuellement renouvelées, et à cause de cela toujours naturelles et saisissantes : il n'est pasjusqu'à l'abus des adjectifs emphatiques, éf range, sornhre ,effrayant,']\\s(\\x aux. associations discordantes de mots, Xo. marmite budget, le pdtre promontoire et tant d'autres qui fixent, de même, l'identité de deux objets, en supprimant tout signe de comparaison; il n'est pas jusqu'à ces violences faites à la langue, qui ne contribuent à agrandir la réalité, à transformer l'image en svmbole et le symbole en mythe. Il fallait être bien maître de son génie verbal, pour le manier ainsi impuné-
BlBUOTHiCA
ment, au point d'en tirer les effets les plus grandioses : Victor Hugo seul parmi les poètes du siècle, fut assez incomplet et assez supérieur pour le tenter.
Ces qualités comme ces défauts, — les premières surtout, — sont sensibles à l'excès dans les derniers recueils publiés par Victor Hugo: il n'est pas jusqu'à sa puissance d'invention rythmique qui n'y atteiofne une ordonnance et un mouvement vraiment incomparables. Les mots expressifs s'organisent en vers conducteurs au milieu desquels les autres rentrent et s'intercalent. Tous ces mots s'enchâssent avec un art étonnant, de façon à former un tout, tantôt délicat et naïf, tantôt sil3yllin et emphatique, mais souvent aussi éloquent jusqu'au sublime. Et à cet ensemble, la rime s'adapte, surprenante et inattendue, mais toujours naturelle et précise. Puis ces vers se groupent, s'entrelacent, s'unissent, pénétrant ridéed'images fantastiques, l'enveloppant comme d'un cercle de flammes. Enfin, chaque poème s'achève, soit en pleine lumière, soit dans une ombre discrète : dans le premier cas, Victor Hugo réunit tout ce miroitement en un seul faisceau, dont l'éclat intense laisse une impression d'éblouissement ; dans le second, il dégrade peu h peu les contours de l'idée et des couleurs, jusqu'à ce que le poème se fonde, pour ainsi dire, dans une sorte de crépuscule brumeux.
Ainsi, tout se fond, chez lui, dans un ensemble puissant et surtout éclatant : la composition des épopées elles-mêmes, la Légejide des siècles, la Fin de Satan, Dieu. (1), ne laissent guère deviner qu^h un examen pénétrant et attentif, les adroites soudures qui juxtaposent, dans ces épopées, des poèmes distincts.
Nous retrouvons Victor Hugo au théâtre où ses qualités mêmes l'ont desservi : il ne lui suffira pas, en effet, de se montrer sur la scène, le merveilleux artisan de mots qu'il fut dans la poésie lyrique; la psychologie, la pensée y sont nécessaires pour faire vivre les personnages. Or, nous avons vu qu'il ne fut ni un psychologue ni un penseur.
Nous le retrouverons également dans le roman où, cette fols, ses qualités verbales lui serviront à masquer, souvent, l'étrangeté et la bizarrerie du fond : son vocabulaire surprenant s'y épanouira tout à l'aise ; les mots grouilleront sous sa plume, pour s'organiser en vastes tableaux.
Ainsi, Victor Hugo reste, en tout et partout, le chef, le roi, le pasteur des Mots : son œuvre est comme le déploiement, la parade prestigieuse de cette armée immense sur laquelle il a véritablement régné en souverain. Les rumeurs
(1) Nous ne disons rien du Pape, de la Pitié suprc/ne, V'Ane, les Quatrc-i'ciils de l'Esprit, dans lesquels le poète sacrifie trop souvent les goûts délicats] du lettré aux caprices d'une imagination désordonnée.
souvent délirantes de ces mots vibi'ent encore en nous, et quand Técole naturaliste recueillera, plus tard, l'héritage du romantisme, la part qu'elle prendra le plus volontiers, celle dont la séduction retiendra le plus longtemps ses chefs eux-mêmes, sera le précieux écrin des richesses verbales forgées par Victor Hugo.