‹ Le bilan littéraire du XIXe siècleChapitre 12 sur 37 · ALFRED DE MUSSET : LA PASSION · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET : LA PASSION

Le tempérament d'Alfred de Musset est un mélange de moquerie sceptique et gouailleuse, de fine mélancolie et de passion vraie, parfois fort douloureuse. Ces trois caractères principaux se rencontrent dans son œuvre qui tient tout entière en deux petits volumes : Premières poésies (1829-1835) et Poésies nouvelles (1836-1852).

Il a naturellement commencé par sacrifier au goût de son temps. L'Orient était à la mode surtout depuis Victor Hugo : il écrivit ses Contes d'Espagne et d'Italie, d'une impertinence de fond et de forme, qui trahissait sa tournure d'esprit gamine et tapageuse. Les romantiques applaudirent; mais leur illusion fut de courte durée ; ils s'aperçurent vite que s'ils avaient considéré Musset comme un intransigeant, parce qu'il s'était moqué des classiques h perruque de son temps, ils n'auraient pas davantage à se

louer de lui. Sa verve mordante ne tarda pas, en effet, à manifester son indépendance : en 1830, les Secrètes pensées de Rafaël attaquèrent d'une façon caustique les excentricités de l'école nouvelle, et les

Romantiques barbus aux visages blêmis

eurent leur tour après les

Classiques bieia rasés à la face vermeille.

Aussi bien les querelles littéraires déplaisaientelles à cet amoureux du libre vagabondage dans tous les sentiers de la poésie. Il le donnait du reste, dès ce moment, à entendre aux deux partis en lutte :

J'ai comballu dans vos camps ennemis.

Par cent coups meurtriers devenu respectable, Vétéran je m'asseois sur mon tambour crevé, Racine rencontrant Shakspeare sur ma table S'eiidorL près de Boileau.

Le voilà bien tout entier : il aimera Racine ; il comprendra Boileau; il les placera, dans son admiration, aussi haut que Shakspeare et que Byron. Il ne connaîtra, en un mot, d'autres entraves que celles du bon sens et de la raison. Ce romantique, vraiment, ressemble fort h un classique égaré.

Cette indépendance, du reste, est si bien dans

son caractère, qu'il la porte partout avec lui : dans sa vie au jour le jour, décousue, sans organisation, faite de caprices, de folies, de naufrages incessants, de retours permanents aux passions qui l'ont perdu; il la porte aussi dans ce dandysme qui lui fait afficher, avec une légèreté quelque peu inconsciente, le détachement de toutes choses, de son pays d'abord :

Vous me demandez si j'aime ma patrie?

Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et l'Italie...

de toute préoccupation politique, considérée comme un devoir civique :

Et si deux noms jamais s'embrouillent sur ma lyre Ce ne sera jamais que Ninette et Ninon.

Au point de vue littéraire, ce ne sont pas seulement les disputes d'écoles, pour lesquelles Musset étale ce superbe parti pris d'indifférence. Dans la poésie, le fond seul lui importe : la forme, il la méprise, il la viole avec joie, se parant d'une rime négligée comme d'une victoire qui renforce l'idée :

Bravo! C'est un bon clou de plus à la pensée.

- En effet, les insuffisances ou les pauvretés de rimes fourmillent- dans son œuvre, à côté des impropriétés et même des incorrections de style. Tout cela est voulu, le plus souvent; mais

ce qui est plus grave, c'est qu'il a comme une impuissance naturelle à s'élever très haut : son aile se fatigue, il ne sait plus composer : il tombe alors dans la déclamation, dans lu rhétorique vague et creuse qui peut faire illusion à vingt ans, mais dont on démêle à trente toute la faiblesse. Ainsi RoUa (1833) est l'œuvre d'un excellent rhétoricien, très sincère au fond, toute pleine de mélancolie et de passion ; mais enfin ce n'est qu'une œuvre déclamatoire, et en soi assez immorale.

Où Musset est passé maître, c'est dans la poésie courte, familière au besoin, s'exprimant sous la forme du conte ou de l'épître, et qui lui permet de s'abandonner au charme d'une causerie dans laquelle il peut déployer les inépuisables trésors de son esprit et de sa grâce. Il rappelle un peu Marot et son « élégant badinage » par les qualités exquises et finement nuancées de ses meilleures pièces. C'est là que sa mélancolie se donne libre carrière, dans l'expression de sentiments intimes, où le sourire du poète se trempe parfois de larmes, où jaillissent avec une fraîcheur d'impression séduisante et comme lumineuse, des physionomies, des coins de nature qu'un mot évoque, qu'un trait esquisse avec précision. Après une lecture^ Une bonne fortune , Une soirée perdue, A la mi-carême, voilà les modèles de ces délicates causeries, toutes fré-

missantes de détails charmants, et dans lesquelles la vie déborde avec la sève intarissable de la jeunesse. Est-il possible d'oublier aussi cette gracieuse et taquine évocation des galantes héroïnes de Versailles, à propos de Ti-ois marches de marbre rose sur lesquelles défilent successivement duchesses hautaines et marquises poudrées, avec les couleurs un peu frêles des pastels de la Rosalba ?

Mais la véritable muse d'Alfred de Musset, c'est la passion émue, toujours sincère et la plupart du temps tragique et douloureuse. S'il se moque de l'art et de la forme, c^est qu'à ses yeux, la poésie est, avant tout, afiPaire d'émotion : pour emprunter une de ses comparaisons, le poète, comme le pélican, fouille ses entrailles et les offre en pâture à la foule affamée. L'essentiel est pour lui d'être ému et d'émouvoir :

Vive le mélodrame où Margot a pleuré !

La source de passion la plus vive, celle qui, pour Musset, est éminemment capable de produire des effets troublants, c'est l'amour : il a donc voulu sanctifier l'amour, dans ses manifestations les plus élevéescomme dans les plus dégradantes : c'est une délicieuse élégie en l'honneur de l'amour timide et chaste, que Lucie, cette pièce faite de sensibilité touchante et de grâce ingénue ; mais c'est aussi un chant d'amour, —

et combien sensuel, — que le poète consacre aux beaux yeux de Mimi-Pinson ; enfin Mardocliéy en cette matière, va jusqu'à l'impureté. On s'engage bien loin, dans cette voie, quand on n'a pas la force ou la mesure indispensables pour savoir s'arrêter à temps.

La poésie réellement vécue, telle que la concevait Musset, a trouvé sa plus haute expression dans les Nuits. Il s'y montre absolument original, car il inaugure avec ces immortels poèmes une manière nouvelle dans l'élégie lyrique. Jusque-là, en effet, tous les élégiaques nous avaient donné, pour ainsi dire, l'histoire au jour le jour de leur cœur, notant les détails particuliers, les faits d'ordre intime, susceptibles de piquer notre curiosité et d'éveiller notre sympathie. Musset n'entre pas dans le détail de ces douloureuses confidences : il a réellement trop souffert de ses maux, pour que leur étalage n'exaspère pas sa sensibilité mise à vif. Avec une pénétration psychologique dont aucun autre romantique ne nous donne l'exemple, il analyse tous les sentiments de son âme douloureuse, il décompose ses émotions avec la sûreté d'une main que la passion même ne fait pas trembler. La Nuit de mai ouvre cette phase de poignantes confidences, par une envolée de tristesse encore mélangée d'espérance. Avec \diNuit de décembre y le ton change déjà, car le fer a pénétré plus avant

dans cette blessure dont la hettre à Lamartine nous découvre toute l'étendue. Puis, il semble que le poète cherche l'oubli dans l'amour sensuel et violent que célèbre la Nuit d'août : le tragique réveil, hélas ! ne tarde guère, et les vers orageux de la Nuit de décembre en sont l'attestation lamentable et désespérée.

De cette navrante épopée lyrique se dégage toute la philosophie de Musset : la recherche du bonheur aboutit à la douleur nécessaire et implacable :

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître...

Mais pour échapper, l'homme a du moins un remède : l'oubli, qui est la mort anticipée :

Qu'est-ce que donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir?

Seulement, au sein même de l'oubli, surnage le souvenir dont la possession, du moins, ne nous procure ni amertume ni désillusion. Alors que le bonheur a fui, nous laissant douloureusement accablés, le souvenir nous reste, qui nous réconforte et dont la douceur nous pénètre d'une émotion ineffaçable :

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur?... Un souvenir heureux est peut-être, sur terre, Plus vrai que le bonheur !

En résumé, par la hardiesse de ses idées et les

affectations souvent bizarres de sa versification, Alfred de Musset a justement mérité d'être appelé « l'enfant terrible du romantisme ». 11 est de ceux qui ont eu le bonheur de ne déplaire à personne, grâce à son naturel qui fait de lui le plus classique des romantiques. Les deux partis l'ont également admiré, et l'un des plus intransigeants parmi les critiques de l'école classique, Nisard, tout en signalant « ses jours d'insurrections capricieuse », a fort bien indiqué que « le fond de son talent est la raison », que « tout y vient du cœur, même l'esprit qui, chez tant d'autres, vient de la tête. »

Mais déjà, avec Alfred de Musset, la sève lyrique du romantisme était presque épuisée : ce ne sont point les ïambes d'Auguste Barbier, malgré leur inspiration passionnée, qui lui rendront quelque vigueur. Nous verrons, au contraire, sous l'action de Théophile Gautier et de Sainte-Beuve, le lyrisme romantique évoluer vers la précision naturaliste. Toutefois, au moment où nous en sommes arrivés, la jeune école avait porté sur le théâtre ses hardiesses et ses tendances, son opposition au goût classique et ses formules nouvelles.

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