LA PROSE ROMANTIQUE
l'influence psychologique et sentimentale dans le roman romantique
Nous venons de voir combien le lyrisme de l'école romantique avait puissamment influé sur la poésie comme sur le théâtre. Mais il eut également une action prépondérante en prose, et particulièrement dans le roman. Cette action, toutefois, n'a pas provoqué, en ce genre, un courant unique ; elle s'est, au contraire, exercée en des sens très divers, quoique d'une façon également vive, et en se combinant souvent avec des influences étrangères ou antérieures, qui l'ont déformée en la faisant dévier. On est amené, ainsi, à distinguer trois grandes classes de romans : la première, essentiellement sentimentale et psychologique ; la seconde chargée d'impressions pittoresques et de résurrections historiques ; enfin, la troisième dessine un mouvement de réaction, et toute pleine de lyrisme,
marque une évolution vers l'observation extérieure de la réalité et l'analyse objective (1).
Le roman psychologique et sentimental se rattache indirectement aux Confessions et à la Noiwelle Héloïse de J.-J. Rousseau, d'abord, puis mu René de Chateaubriand. Ce dernier avait été le contemporain du Werlher de Goethe et de VOberniann de M. de Senancour, dont le héros pleurait son « malheur de ne pouvoir être jeune ». Dans ces œuvres différentes s'était manilestée l'exaltation du moi ; l'individualisme avait tout envahi, projetant au dehors ses langueurs maladives, épanchant à l'infini ses douloureuses rêveries.
Bientôt Mme de Staël s'idéalisait elle-même dans Corinne, et dès 1816, retournant à l'inspiration abandonnée depuis ]\Iarivaux, Benjamin Constant écrivait Adolphe : ce livre est, à vrai dire, une autobiographie qui met en scène, avec une rigueur d'analyse et une acuité de précision fort puissantes, une crise morale intense. A l'étude de la passion naissante et lentement développée. Benjamin Constant substitue l'examen lucide des tressaillements d'un amour dont son àme a souffert. Toutefois, par l'absence de complications dans les situations, par le cadre
(1) Nous étudions seulement, dans la seconde partie du présent ouvrage, la naissance et l'évolution de ce troisième courant romantique : U était néanmoins nécessaire de signaler simplement ici son existence, pour l'intelligence de l'ensemble.
très simple de l'action, ce roman est, on peatle dire, vine œuvre encore résolument classique. On sent poindre seulement les tendances nouvelles dans le caractère purement subjectif du roman.
George Sand devait porter à son plus haut degré de perfection le roman lyrique et sentimental. ^
Comme toutes les^BHaiB^^ elle manque d'originalité et de force productive. Mais elle a une puissance de reflet considérable, grâce à laquelle elle assimile, sans en avoir conscience, les idées directrices de son temps, celles que lui présentent ses lectures ou qu'elle reçoit de ses relations. L'imagination la domine en tous sens ; ses sympathies l'entraînent avec une extraordinaire facilité : aussi déclare-t-elle qu'il faut « mettre de son cœur dans ce qu'on écrit. »
Cette vivacité même d'imagination, cette facilité à se laisser emporter vers des états de sentiments très différents, nous amènent ii distinguer dans son œuvre trois manières succes-
sives.
La première va de 1832 à 1840. On est alors en pleine effervescence romantique. George Sand s'y abandonne complètement : elle a lu Rousseau qui l'a passionnée ; de plus, elle sort à peine d'une très cruelle épreuve, la séparation d'avec son mari M. Dudevant. Il est aisé de con-
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cevoir, dès lors, qu'elle se mettra en opposition avec les conventions sociales, avec les lois du monde, avec l'intérêt. Le romantisme offrait précisément à des sentiments de cet ordre l'occasion de s'affirmer, par la hardiesse de ses idées et de ses théories sur la légitimité de l'amour sans frein dans ses expansions. C'est alors qu'elle écrivit ses romans où, sous des flots de lyrisme, perce le mépris d'une société oppressive de la nature et de ses libres manifestations : Indiano (1832), LéUa (1833), Valeiitine (1833), Jacques (1834), Maitprat (1837) où l'on sent déjà plus d'impersonnalité.
La seconde manière s'étend de 1840 jusque vers 1846. La sensibilité de George Sand est toujours très vive ; mais elle sort déjà de son moi pour regarder le monde extérieur. Son cœur cicatrisé n'est plus le seul objet qui retienne son attention : autour d'elle s'est formé un grand courant socialiste et humanitaire, sous l'influence de Barbes, de Pierre Leroux, de Jean Renaud, de Ledru-Rollin, et la littérature commence à en être imprégnée. George Sand n'y résiste pas : elle sent son âme vibrer à cet appel vers la justice et la bonté que lui ont fait présager déjà les philosophes du xviii^ siècle. Dès lors, elle s'engage hardiment dans le roman