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L INFLUENCE HISTORIQUE DANS LE ROMAN ROMANTIQUE

En même temps que le roman lyrique et sentimental prenait une place définitive dans la littérature, d'autres écrivains, sous l'inspiration également des doctrines romantiques, allaient demander à l'histoire la matière de leurs ouvrages, sans toutefois se refuser le droit de la transformer au gré de leur imagination ou de leur sensibilité. La forme dramatique, nous l'avons vu, se prêtait peu à ces restitutions du passé qui s'y trouvaient quelquefois à l'étroit. Le roman, au contraire, présente une forme souple qu'on peut étendre ou resserrer à volonté, selon les nécessités imposées par l'histoire ou par la fantaisie même de l'écrivain. Walter Scott ne venaitil pas, en Angleterre de donner d'excellents modèles de romans historiques? L'attention, toujours prête alors à se porter sur les littératures étrangères, devait nécessairement s'appliquer à l'imitation de ces modèles éclatants.

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Sans parler de Haii d'Islande àe Victor Hugo, qui parut en 1823, et qui n'est, en somme, qu'un mélodrame narratif d'assez mauvais goût, il faut avouer également que le Cinq-Mars (1826), d'Alfred de Vigny, est une œuvre absolument inférieure et indigne du grand artiste qu'était Vigny. La tournure sentimentale du livre n'est guère en rapport avec le milieu historique où se passe le sujet; les caractères sont outrés et faux, et le style redondant quoique travaillé, produit à la longue un effet de fatigue et de monotonie.

Mérimée, que nous retrouverons dans une autre forme du roman, s'est aussi révélé dans le roman historique, lorsqu'il écrivit, en 1829, la Clij'oniqiie du Règne de CJiarles IX. L'imagination et la sensibilité sont dominés, chez lui, par le goût et la raison. Aussi, rejette t-il la couleur locale toutes les fois cju'elle est inutile à son récit, et qu'elle ne sert pas à faire ressortir le jeu des passions. Les longues descriptions ne lui plaisent pas : c'est pourquoi on pourrait le considérer comme le plus remarquable des romanciers historiques s'il ne s'était échappé vers la « nouvelle )>, qui reste son titre de gloire le plus indiscutable, et par laquelle il contribua à ouvrir la voie au roman naturaliste.

Mais l'œuvre-type du roman historique, issue en droite ligne des théories romantiques, c'est Notre-Dame de Paris que Victor Hugo fit parai-

tre en 1831. C'est une colossale résurrection du INIoyen âge, d'ailleurs plus symbolique que vraie : avec sa fantaisie prodigieuse, l'auteur évoque le Paris du xv" siècle, aux rues sombres, aux maisons noires, ce Paris encombré de truands, de mendiants déguenillés. Tout cela est vivant, grouillant, parce qu'il n'est pas besoin de psychologie pour descendre dans l'àme d'une foule et pour en saisir les rumeurs confuses. Au dessus de ce fourmillement s'enlève la gigantesque cathédrale, plus vivante encore, figure de pierre où grimacent dans l'ombre des gargouilles des passions intenses, et qui semblent éternelles et étranges comme le monument lui-même. C'est bien elle le centre et le pivot de l'action, sinon l'action elle-même; elle déborde la Ville entière qu'elle écrase de sa masse surhumaine.

Quant aux figures d'hommes, considérées à part, elles n'existent pas : ce sont des silhouettes, souvent . pittoresques, mais rien que des silhouettes. Pas un caractère ne vit réellement dans ce sujet maigre et banal en somme, qui nous expose les aventures d'une bohémienne amoureuse d'un soldat et aimée, à la fois, par un être difforme et par un prêtre. Ce sujet n'est qu'une charpente assez mince destinée à supporter les plus fantastiques évocations qui soient jamais sorties du cerveau d'un poète-romancier.

Pareillement, dans les Misérables, dont les dix

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volumes parurent en 1862, les tableaux d'ensemble sont bien supérieurs aux peintures individuelles. Dans ce chaos, où le roman historique, puis symbolique, alternent avec le roman humanitaire et lyrique, se trouve encadré le récit d'une insurrection parisienne, d'une largeur épique et d'une beauté vraiment supérieures. Mais, quelles pauvres figures que ces abstractions sans consistance représentées sous les noms de Javert le policier, d'Enjolras l'insurgé, et même de Jean Yaljean le repenti!

Il est vrai que dans les deux premiers volumes de l'œuvre, ce caractère de Jean Yaljean est admirablement esquissé. Pour cette fois, au moins, Victor Hugo n'a pas manqué de pénétration et de psychologie : il a très finement noté les différentes phases de la transformation de cette âme qui, touchée par la grandeur morale de l'évèqnc, évolue vers le bien pour aboutir au sacrifice... Quel dommage seulement que ce Jean Yaljean se survive et que les huit autres volumes cherchent encore a nous intéresser à lui !

Pour le reste, il semble que Yictor Hugo ait cherché à incarner toutes ses idées, toutes ses méditations, dans ce roman bourré de narrations, d'anecdotes et parfois aussi de niaiseries inconsistantes, A côté du vivant tableau sur le Paris des barricades, on trouve un épisode de Waterloo qui fait vraiment regretter la belle:

envolée des vers de V Expiation. La révolte du peuple opprimé est opposée à l'égoïsme et à la sottise bourgeoise : vous souvenez-vous de ce passage où l'auteur nous montre, pendant qu'au loin crépite la fusillade, ce satisfait débitant des axiomes à un bambin de quatre ans, en regardant placidement les canards du Luxembourg ? Non, réellement, M. Prudhomme n'est pas plus niais : c'est pourtant là le type des réflexions ordinaires dont Victor Hugo émaille son roman, en forme de digressions légères.

Et, par-dessus tout cela, revient toujours ce symbolisme fade et prétentieux, dans lequel Victor Hugo aime à envelopper les sujets les plus simples : tout est symbole à ses yeux, l'action la plus banale et la plus insignifiante en apparence.

Aussi, malgré le puissant génie verbal, malgré la prestigieuse parure de mots et d'images dont Hugo relève l'incohérence souvent fastidieuse de cette œuvre immense, le roman historique ne devait pas tarder à s'étioler et à mourir. Il allait finir assez tristement dans les feuilletons d'Alexandre Dumas, Monte-Cristo^ la Reine Margot, les Trois Mousquetaires, écrits avec une facilité déplorable par un auteur qui méritait de ne pas gaspiller son talent dans des compositions de cette nature.

Cependant les Miscj-ahles de Victor Hugo contenaient, au milieu de leur fatras souvent indigeste, des germes qu'explique d'ailleurs l'époque tardive à laquelle ce roman a paru : ils sont tout entiers dans les détails d'observation de la réalité, dans des descriptions fouillées de milieux populaires ou bourgeois. Ces traits constatent la présence d'une soudure entre le romantisme finissant et le naturalisme qui, chaque jour, gagne du terrain. Le chef de l'école romantique sacrifie déjà aux exigences d'une autre doctrine.

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