LA VIE
L'époque classique n'avait eu qu'une conception incomplète de l'histoire : Bossuet l'avait subordonnée h la théologie, Montesquieu à la philosophie; seul, peut-être. Voltaire avait eu une idée exacte de cette science, malgré ses préjugés et ses passions.
Le romantisme devait avoir le goût des études historiques qui, par leur nature, correspondent à tous les éléments dont il est sorti. L'histoire n'est-elle pas, en effet, la recherche de l'individualité en même temps qu'une tendance de la curiosité à se porter sur les choses extérieures et sensibles ? Or, ne l'oublions pas, le romantisme, c'est l'expression de l'individualisme, en même temps qu'une aspiration vers la réalité.
En histoire, comme en poésie, le mouvement préparé dès le xviii" siècle fut en partie secondé par l'influence étrangère : Walter Scott écri-
vait ses romans historiques, sur lesquels on se jetait avec avidité, en attendant qu'on cherchât à les imiter. A ce moment même, du reste, Chateaubriand composait ses Martyrs : la peinture des mœurs barbares des Franks, le cadre historique dans lequel se déroulait, en particulier, l'action du sixième livre, allaient révéler à Augustin Thierry sa vocation à un moment très favorable. Une ardeur extraordinaire tournait en effet l'attention publique vers le genre historique, et en particulier vers l'histoire de France. La Révolution avait déchaîné de toutes parts, comme un souille de patriotisme plus ardent, plus généreux, et les guerres de l'Empire n'avaient fait qu'en accentuer l'intensité. Sous cette inspiration on avait vu paraître, de 1819 à 1829, des collections de mémoires relatifs à Thistoire de France : l'une, celle de Petitot etMonmerqué, n'avait pas moins de 131 volumes ; une autre, celle de Guizot, comptait 29 volumes. Et les publications considérables de documents, pour la plupart inédits, allaient se continuer, pendant des années encore.
On comprend que des œuvres originales paraissant dans un temps où la curiosité était si fort excitée, dussent avoir un retentissement considérable. C'est ce qui se produisit précisément, dès la première heure d'éveil des études historiques en France, alors qu'Augustin Thierry
et Guizot, traduisant pour ainsi dire les aspirations de leurs contemporains, et recueillant une moisson semée depuis longtemps déjà, créèrent parmi nous le genre, dont nous n'avions eu jusqu'alors que des ébauches sans critique et sans vie.
Augustin Thierrv est l'héritier direct des traditions romantiques. Jeune encore, nous l'avons dit, il avait senti s'éveiller en lui la vocation historique, à la lecture des Martijrs, de Chateaubriand, bientôt complétée par celle à'I<^anhoê et du Quentin-Durward, de Walter Scott. En 1817, il entra à la rédaction du Censeur européen^ « la plus grave et en même temps la plus aventureuse en théorie des publications libérales de cette époque. » Il y écrivit plusieurs articles de polémique qui contenaient le germe de ses grands travaux historiques : c'est ainsi que combattant le régime militaire et les tendances aristocratiques de la Restauration, il se révoltait contre les publicistes favorables aux privilèges d'une caste réduite au droit commun par la Révolution. Il passa ensuite au Courrier français, où il donna ses premières études sur l'histoire d'Angleterre; mais à partir de 1821, à la- suite de plusieurs lettres adressées au Censeur et au Courrier, sur la nécessité d'une réforme dans les études historiques, il se consacra définitivement à l'histoire.
■ 150 LE RILAN LITTÉRAIRE
Combattant la tradition des Velly et des Anquetil qui concevaient la société du temps de Clovis et de Charlemasfne à l'imao-e de la leur. Aug. Thierry résolut d'en finir avec ces amplifications sans vie qui prêtaient aux personnages une noblesse de convention, défiguraient par des anachronismes naïfs les mœurs et le costume des âges écoulés. Il conçut alors la pensée d'une reconstitution des différentes époques de notre histoire, avec leurs passions et leur caractère ; et après avoir, comme journaliste, défendu la cause du Tiers-Etat, il entreprit, comme historien, de rechercher ses origines et ses titres de noblesse.
Cette reconstitution pittoresque et vivante du passé, au moyens des « détails les plus minutieux des chroniques et des légendes «, il l'opéra, en don)îant, en 1825, VHistoire de la conquête de V Angleterre par les Normands, puis en composant, de 1833 à 1837, les Récits des temps méroifingiens qui rendirent aux figures des Chlodowig, des Clother et des Hildérik une réalité saisissante et précise.
Ces deux ouvrages sont, on peut le dire, ia partie maîtresse et indiscutable de l'œuvre d'Aug. Thierry.
Les autres travaux qu'il a produits ont un vice essentiel : inspirés par une philosophie toute bourgeoise, ils veulent trop justifier et glorifier
-la classe moyenne dont le milieu de ce siècle marque le triomphe et le règne. Dans cet esprit sont conçus, et les Lettres sur F Histoire de France (1827), et Dix ans cVétudcs historiques 1834), et plus sensiblement encore, V Histoire du Tiers-Etat (1853). Ce n'est donc pas là, malgré des mérites très supérieurs, qu'il faut aller chercher l'initiateur pénétrant que fut Aug. Thierry : on doit plutôt considérer, avant tout, les deux ouvrages dont nous avons parlé plus haut.
Sans doute, la forme manque un peu de poésie, mais par le souci qu'elle atteste dans le choix de l'expression colorée et frappante, elle suffit amplement a traduire la pensée évocatrice de l'auteur. Son style imagé excelle à mettre en lumière, dans une scène, la circonstance principale, le détail cjui éclaire un tableau d'une lueur saisissante et grandiose.
Au lieu des pâles et raides figures peintes par les historiens antérieurs, Augustin Thierry en combinant, dans son œuvre, l'imagination et la critique,' sait, en un mot, nous présenter des tableaux dramatiques et puissants, des phvsionomies bien vivantes : la meilleure partie de son œuvre a l'allure de l'épopée, avec la vérité en plus.
De Barante, avec son Histoire des ducs de Bourgogne publiée en 1824, est également un
des maîtres de l'école pittoresque issue du romantisme. Son livre est composé d'après les chroniques du temps et les documents originaux. Mais l'auteur se contente de décrire, de narrer, sans discuter ni conclure. 11 expose les faits en laissant au lecteur la liberté de ses appréciations. Ce système descriptif présente de grands inconvénients : la moralité de l'action ne s'en dégage jamais et la responsabilité humaine n'y tient aucune place. Ces inconvénients, de Barante les a sentis lui-même; aussi, n'a-t-il pas toujours rigoureusement appliqué son système. D'ailleurs, son sujet abonde en épisodes dramatiques et en peintures dont il a su tirer le plus heureux parti, mais de Barante est plus encore qu'un historien, un imagier qui s'arrête au décor extérieur de l'histoire, dont il opère sous nos yeux le déroulement dramatique, bien que parfois un peu monotone.
Michelet fut ce qu'Augustin Thierry avait voulu être : il est et restera l'un des plus ardents, l'un des plus passionnés, parmi les romantiques, bien qu'il ait eu l'ambition de ne rien retenir d'eux, pas plus du reste que de l'école doctrinaire de Guizot.
Le tempérament de Michelet explique éminemment son œuvre : il est fait^ tout entier, de sensibilité surexcitée et d'imagination toujours prête h quitter le domaine des réalités.
A la doctrine d'Aug. Thierry qui fondait l'histoire sur l'antagonisme des races, montrant ainsi dans la Révolution française la revanche de la classe moyenne contre l'aristocratie des vainqueurs barbares du v" siècle, Michelet oppose une théorie qui explique l'homme par le sol; il appuie l'histoire sur la géographie, et veut prouver que la diversité des races finit par se résoudre, après un lent travail, dans l'unité nationale.
C'est ce travail que Michelet explique, comme la vie elle-même dont il fait, suivant sa propre expression, une résurrection véritable. Pour le mener à terme, il réunit en lui deux avantages ordinairement séparés : la science et la poésie. La science, il la puise non seulement dans les documents imprimés, mais dans les textes inédits. Les chartes, les diplômes, les moindres pièces que renferment les trésors des archives, sont pour lui matière à de fécondes réflexions. — C'est alors que la poésie entre en jeu. De ces dossiers innombrables, sortent en puissantes évocations des figures confuses d'abord ; puis, peu à peu, elles s'animent sous la plume sympathique de l'historien, pour vivre d'une vie intense et chaude, qui exprime bien plus les émotions intimes de Michelet que la réalité objective. 11 se fait, en effet, homme des âges écoulés, pour en éprouver les sentiments, les passions et surtout les souffrances. Car ceux qu'il aime avant tout,
ce sont les souffrants, les faibles, les déshérités, le peuple, en un mot, dont il est, et dans lequel son âme frémissante lui montre la orande collectivité anonyme dont les vertus ont fait durer la France durant des siècles.
Mais on ne fait pas impunément de l'histoire la traduction pure et simple de ses impressions personnelles : malgré tout son génie, Michelet n'a pu éviter les écueils d'une pareille méthode. Dans son Histoire de France écrite de 1830 à 1868, et qui fut l'œuvre de sa vie, il s'est assez vite brisé contre eux. — Tout ce qui a trait au Moyen âge, en est admirable de mouvement, de poésie et de vérité : l'incroyant qu'était Michelet avait le sentiment religieux et le sens du symbole si développé, qu'il est arrivé, sans effort, ii comprendre l'esprit mystique et chrétien de cette sombre époque. Mais, à partir de 1843, Michelet dominé par les passions politiques et anti-religieuses, se met à écrire \ Histoire de la Révolution française : le souffle puissant de ce livre est altéré par l'esprit de système qui fait du peuple le héros toujours pur, toujours noble, toujours impeccable, jusque dans ses égarements les plus grands.
Cet esprit de système, il l'apportera désormais dans le reste de son œuvre, lorsqu'il reprendra V Histoire de France au xvi® siècle. Il ne voudra plus voir que ce qu'on a fait pour ou
contre le peuple, à dater de cette époque, et c'est de ce point de vue qu'il jugera les prêtres, les nobles et les rois. Seulement, comme il les hait d'avance, comme il est convaincu a priori que le peuple n'a pas eu de pires ennemis que ces derniers, le jugement qu'il portera sur eux sera nécessairement une condamnation impitoyable et sans appel. En sorte qu'à part des pages magistrales et sugo-estives sur la Renaissance et. la Réforme, on retrouve rarement dans les volumes écrits à partir de ce moment, ces passages qui rappellent l'admiraljle et magique évocation du patriotisme naissant à travers les masses populaires, durant la guerre de Cent ans.
Plus il avance dans son œuvre, plus la haine et la passion l'emportent : il perd absolument de vue la réalité, pour laisser libre carrière à ses hallucinations fantastiques ; lisante, ii chaque pas, hors de l'histoire dans le lyrisme amer de la satire. ^ Et cependant, malgré ces défauts, l'écrivain est si convaincu qu'il vous prend aux entrailles, vous emporte au souffle de son inspiration étrange, mais vivante pardessus tout.
Cette inspiration lyrique de Michelet remplit encore les livres composés dans la retraite, après le coup d'Etat de 1851, qui l'avait chassé des Archives et dépossédé de sa chaire au Collège de France, en même temps que son ami Edgar Quinet. En face de la Nature qu'il avait
toujours adorée, il s'adonna à des travaux dans lesquels il étudiait avec bonheur cette Nature elle-même, pour oublier « la dure, la sauvage histoire de l'homme ». C'est ainsi qu'il composa VOiseau, VInsecte, la Me?', la Montagne, dans lesquels il fixe ses impressions les plus délicieuses, en un style rempli d'une poésie que soutient une science incontestable. Dans ces ouvrages, on retrouve le même souffle parfois qui avait animé VHistoù'e de France : la sympathie ardente de l'auteur pour tout ce qui vit et souffre, y descend de l'homme à l'animal et jusqu'à la plante elle-même.
Chez Michelet, le style, comme la pensée, a quelque chose de heurté et d'exubérant. Mais grâce aux images et à la couleur prodiguées parfois d'une manière un peu indiscrète, il rend avec un relief incomparable des idées de génie et des conceptions d'une hardiesse saisissante ; dans son allure parfois éperdue et vertigineuse, ce style a réellement le souffle de la vie puissante : la sève déborde d'un bout à l'autre sur l'œuvre de cet historien qui restera l'un des plus grands maîtres du romantisme en prose.
Pendant qu'Augustin Thierry acheminait l'histoire vers la résurrection pittoresque du passé, Guizot, sans tenir compte, hproprement parler,
des tableaux, des récits ou des descriptions, ne cherchait plus dans les événements et dans les hommes que les signes des idées. En efl'et, ce qu'il voit, avant tout, dans l'histoire, c'est la répétition des mêmes faits, c'est, comme dans la nature, une série de transformations successives et progressives. En tirant ainsi, de l'histoire, les éléments d'une philosophie politique, Guizot reprenait, en partie, la tradition des historiens du xviii** siècle, mais avec un esprit de précision et de critique qui faisait défaut à ces derniers.
Les ouvrages historiques de Guizot sont nombreux. On doit citer, outre ses Essais sur l'Histoire de France (1823), V Histoire de la Révolution d'Angleterre (1828-1848), enfin Y Histoire générale de la Civilisation en Europe et V Histoire de la Civilisation en France. Dans ces deux dernières œuvres, il étudie le développement politique et social, intérieur et moral, de la société et de l'homme, et s'applique à démontrer que l'homme et la société réagissent simultanément
ou alternativement l'un sur l'autre. Pour lui, la civilisation moderne est faite de trois éléments : les traditions romaines qui nous ont donné le type de la monarchie ; les traditions germaniques qui nous ont légué l'esprit d'indépendance et de liberté ; enfin le christianisme auquel on doit, dans l'ordre politique, l'esprit d'associa-
tion et l'idée d'égalité favorable aux classes populaires.
Aussi les deux idées maîtresses de la pensée de Guizot sont la foi religieuse et la foi libérale. Ce sont elles qui font l'unité de son œuvre comme de sa vie ; il cherche à bien les mettre en évidence, à faire partager ses convictions, plutôt qu'il ne veut être et paraître écrivain. Pour lui, ces deux idées sont inséparables, dans l'intérêt de l'ordre et du progrès.
Il ne faut demander à Guizot ni peintures, ni récits : pour lui, l'histoire est une science sociale et pas autre chose. Il relègue les faits et les hommes au second plan, pour dégager des conclusions et des pensées politiques Son style terne et concret n'offre que de rares images et témoigne d'une sorte de défiance envers lacouleur et les métaphores; il est souvent sentencieux, mais au demeurant plein de choses ; la fermeté et la logique en sont les principaux caractères.
Guizot sait dominer un sujet et juger de haut toutes les questions, avec un esprit de rigueur et de prudence qui laisse de côté toutes les hypothèses mal éclairées, a C'est lui peut-être qui, sans y réussir toujours, dit M. Camille Jullian, a fait le plus heureux effort pour n'être jamais qu'historien ». Il échappe ainsi au romantisme, en évitant tout écart d'imagination capable de l'entraîner hors de la science pure : à cet égard.
il est un retardataire, — h moins qu'il ne soit en avance sur sa génération, puisque l'histoire est de plus en plus, à nos yeux, une œuvre scientifique dégagée de toute parure trop hardiment pittoresque, dégagée aussi de tout esprit de svstème.