CHAPITRE XIII
INFILTRATIONS DU ROMANTISME DANS LA LITTERATURE DE COMBAT. — LES POLÉMISTES. LES ORATEURS.
Le grand mouvement politique déchaîné par la Révolution eut un retentissement considérable dans les œuvres littéraires, livres et journaux, qui parurent dans la première moitié du siècle; les conséquences s'en firent également sentir dans les discussions qui passionnèrent les Chambres sous la Restauration et le gouvernement de Juillet. L'Eglise elle-même fut pénétrée comme à son insu, par le courant des idées nouvelles, qui devenaient chez tous, à ce moment, matière à controverses et à discussions passionnées.
A ce déchaînement de passions en luttes, le romantisme offrait un moule brûlant dans lequel on pouvait couler théories et doctrines. Ne représentait-il pas, lui aussi, l'esprit révolutionnaire ? Il avait brisé les entraves étroites des genres littéraires et les règles qui paralysaient
les écrivains ; il avait élargi les cadres de la langue comme ceux de la versification, et ce n'est pas sans raison que Victor Hugo se vantait d'avoir mis « le bonnet rouge aux vieux dictionnaires ».
C'est pourquoi, si l'on peut distinguer, en général, une certaine tendance à rester dans les limites de la tradition classique, parmi les polémistes et les orateurs qui essayèrent d'arrêter le progrès des idées révolutionnaires, on doit signaler chez ceux qui s'employèrent, au contraire, à en développer les conséquences, des aspirations romantiques nettement prononcées, dans la forme dont ils enveloppaient leur pensée.
Entre les polémistes que n'a pas effleuré le souffle du romantisme, les plus remarquables sont, sans contredit, Joseph de Maistre et Paul- Louis Courier.
Au moment même où écrivait Chateaubriand, pour revendiquer le respect du passé, Joseph de Maistre, défendait aussi, mais par d'autres procédés, les mêmes idées sur la nécessité de ramener l'esprit religieux dans les lettres. Physionomie hautaine et sévère, intelligence cultivée mais paradoxale à l'excès, au point de soutenir les opinions les plus aventureuses avec autant de chaleur que des vérités, de Maistre a surtout l'esprit abstrait des philosophes du xviii" siècle. Dépourvu, comme eux, de tout sens artistique et historique, on sent qu'il a grandi au
temps du règne de Voltaire, dont il procède directement. Et cependant, ce philosophe retardataire a la haine de la philosophie du xvin^ siècle dont les principes négateurs l'épouvantent :. il y paraît bien, dans ses Considérations sur la 'France^ publiées en 1796, au déclin de la Révolution. Cette Révolution d'ailleurs, il la comprend comme un fait nécessaire, et il l'explique comme un fait providentiel, ce qui n'est pas, après tout,, une des moindres contradictions de son esprit paradoxal.
En effet, de Maistre qui justifiait le rôle historique du Comité de Salutpublic, fut le théoricien de l'absolutisme le plus impitoyable qui aitjamais existé. Son Essai sur le principe générateur desconstitutions politiques (1810) est, à cet égard,, fort caractéristique. L'auteur y déclare que toute autorité découle de la monarchie, considérée comme d'essence divine. ^lais, dans le livre Du Pape (1819), pour tempérer les actes de la souveraineté, il veut subordonner la puissance desrois à celle de la papauté. Le pouvoir idéal est, en somme, à ses yeux, une sorte de despotisme théocratique.
Cette unité qu'il rêve dans l'autorité conçue comme oppressive, lui est si chère, qu'il enpoursuit la démonstration révoltante, avec une àpreté où il entre bien encore quelque façon de paradoxe. Ainsi, dans les entretiens philosophi-
ques et moraux intitulés Soirées de Saint-Pétersbourg, de Maistre combat cette opinion chère au XVIII® siècle, que l'homme est naturellement bon. i Mais, comment le prouve-t-il? En nous montrant que la Providence crée les hommes pour se nuire réciproquement. Il faut qu'ils versent le sang, si bien que dans les sociétés civilisées ils ont conservé la ffuerre et le bourreau. A l'homme né mauvais, il faut donc un gouvernement despotique pour le contenir. En somme, cette assertion est aussi peu fondée et aussi discutable que celle de Rousseau.
De ^laistre, par sa tournure d'esprit paradoxale, en même temps que par sa forme toute classique, reste un isolé au début de ce siècle dont il n'a ni les aspirations ni les frissons enthousiastes. Il n'est pas le seul, du reste, à conserver une place honorable dans cet isole- ^ ment, car on peut mettre près de lui Paul-Louis Courier, bien qu'il lui soit opposé en tout ce qui regarde les idées, et qu'il n'ait peut-être de commun avec lui que la conception d'un art tout classique, — et encore cet art est-il bien différent du sien.
Courier est le type du bourgeois voltairiens d'esprit quelque peu étroit, ennemi des légitimistes avant tout : les émigrés et les prêtres, voilà ses deux grandes haines. Au fond, l'intérêt de ses Pamphlets est assez médiocre ; c'est une
charge à fond contre les abus de pouvoir des hommes de la Restauration : un maire taquine-til ses administrés ? Un curé empêche-t-il ses paroissiens de danser? aussitôt Courier entre en campagne, et le voilà qui, avec une âpreté vigoureuse et mordante, couvre de honte ou de ridicule les oppresseurs de ses paysans.
Mais ce qui fait le talent véritable de ce hardi pamphlétaire, c'est sa langue, c'est son style. Nourri de la substance des auteurs grecs, ce soldat qui occupe ses loisirs à traduire Xénophon, cet érudit qui transcrit à la bibliothèque de Florence un passage inédit de Daphnis et Chloé, écrit lui-même avec une limpidité, une transparence attiques. Sa phrase marche allègre et légère, tantôt suivant le fil d'une narration bien disposée, tantôt s'aiguisant en épigramme. Il sait l'art de nous intéresser à ces querelles de clocher, par un trait d'esprit jeté à propos, par une remarque inattendue. Souvent même, il se dégage avec aisance de ses anecdotes prosaïques, pour prendre son vol en pleine et pure poésie : des échappées s'ouvrent alors vers la nature, sur de frais paysages remplis d'arbres en fleurs, sur des détails rustiques où l'œil se repose avec complaisance. On dirait de ces chœurs d'Aristophane qui jaillissent en notes joyeuses, au milieu de la vulgarité des détails.
Le romantisme devait bientôt entrer en scène,
•dans la littérature de combat. Les esprits avaient subi trop vivement, à la fin du xviii® siècle, l'influence sentimentale, pour que quelques-uns ■d'entre eux n'en fussent pas imprégnés, pour ^insi dire, à leur insu. Lorsque Chateaubriand, par son inspiration toute chrétienne, eut mis d'accord le dogme avec les tendances sentimentales, qui n'avaient exprimé jusqu'alors qu'une vague religiosité, il se trouva que ceux pour lesquels le romantisme eut auparavant représenté le déisme du xviii" siècle, l'adoptèrent avec <?nthousiasme, comme l'allié le plus indispensable du culte restauré, mis en harmonie avec les idées nouvelles. Tel fut l'abbé de Lamennais.
Lamennais fut un écrivain doué, avant tout, d'imagination et de poésie. Génie orageux et passionné, il a, comme Victor Hugo, le sens symbolique très développé. Toutes ses idées, même les plus abstraites, revêtent des formes étranges ou pathétiques, au travers desquelles court un frisson de vie et de passion. Resté chrétien durant la Révolution, Lamennais écrivit, en 1817, son livre intitulé : Essai sur- V indifférence enmdP^ liere de religion. Avec une logique enflammée et parfois débordée par l'imagination, Lamennais y combat à la fois l'athéisme politique, le déisme et le protestantisme, c'est-à-dire toutes les doctrines qui proclament le droit delà raison à choisir des, dogmes à sa convenance. Puis, démontrant
l'impuissance de la raison individuelle, il salue la raison universelle du genre humain et proclame que le consentement universel est la source de toute certitude : l'évidence cartésienne est ainsi attaquée dans son principe, puisque Lamennais remet la certitude à l'accord des témoignages humains. Ces témoignages s'expriment, à ses veux, par l'intermédiaire de la plus haute autorité, celle du pape, dont Lamennais proclame ainsi l'infaillibilité et la puissance souveraine.
Ce livre, écrit avec une éloquence violente, avec la fougue d'un J.-J. Rousseau retournée contre le déisme du xviii" siècle, eut un retentissement immense : il était, en effet, l'affirmation hardie de la supériorité du catholicisme dégagé de l'esprit gallican, dans lequel Lamennais voyait surtout une sujétion au pouvoir établi.
Mais, bientôt, il s'aperçut que les ultramontains, que le pape lui-même liaient leur cause à celle des rois. Voyant alors que l'autorité pontificale était impuissante à établir le règne de Dieu, par un brusque détour Lamennais demanda à la liberté d'en assurer le triomphe. Le légitimiste de la veille se transforma en libéral.
Pour défendre le catholicisme libéral contre la monarchie bourgeoise, Lamennais fonda, en 1830, le journal VAç>enir avec Montalembert et Lacordaire. Ce fut par un déchaînement de colère que l'Eglise, encore inféodée aux idées
monarchistes, accueillit cette publication. Les trois directeurs de VAçenir durent se rendre à Rome où Lamennais condamné fut obligé de se soumettre. Mais il ne tarda pas à se relever et rompit avec l'Eglise en publiant une profession de foi démocratique, socialiste même, les Paj-oles d'un croyant: en un style d'inspiration toute biblique, il opposait le tableau des misères terrestres à l'image idéale de la cité régénérée par la justice et la fraternité. Dès lors, Lamennais s'inspira de plus en plus des idées socialistes et condensa son système dans V Esquisse d'une philosophie.
Lamennais avait le tempérament d'un prophète : le romantisme, avec ses exaltations et ses fièvres, s'adapta donc sans peine h son âme toute brûlante de passion et d'ardeurs inquiètes.
C'est un fait digne de remarque que le romantisme, à part quelques rares exceptions, a fort peu pénétré l'éloquence parlementaire au xix*^ siècle. Sous la Restauration, la tribune ne ressentit pas les mouvements précurseurs de son éclosion, qui se manifestaient si vivement alors, entons les genres. Sousla monarchie de Juillet, il y fait bien plusieurs apparitions, mais timides, indécises, et en somme, sans résultats.
Il était impossible qu'il en fût autrement. La
Révolution avait donné le pouvoir à la classe moyenne, à une bourgeoisie pratique, étroite, assez égoïste, imbue du goût classique à l'école de Voltaire et de Montesquieu, et à laquelle le romantisme était forcément suspect, précisément parce qu'il était une puissante explosion de l'art. Cette bourgeoisie, soucieuse avant tout de ses intérêts, se préoccupait, au temps de la Restauration, de défendre dans les Assemblées les conquêtes qu'elle avait faites, et qu'elle voyait menacées par les partisans de l'ancien régime. Au temps de la monarchie de Juillet, maîtresse désormais du pouvoir, elle s'ingéniait a le garder, malgré les revendications inquiétantes de la démocratie. Tous ces débats intéressés ne permettaient guère à l'art de se donner carrière dans l'éloquence parlementaire du temps.
On trouve cependant, dans les rangs même de ces dialecticiens à la sensibilité médiocre, à l'imagination éteinte, des hommes d'un talent véritable, des orateurs d'une valeur indiscutable et qu'il serait injuste de ne pas mentionner, par ce seul fait qu'ils forment l'élément de résistance au grand courant littéraire de la première moitié du siècle.
C'est ainsi que Renjamin Constant, grâce à son individualisme poussé aux dernières limites, défendit, même contre le pouvoir, la liberté individuelle, avec une éloquence violente et
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incisive, que sa prodigieuse faculté d'analyse rendait encore plus redoutable.
A côté de lui, Royer-Collard savait émousser les aspérités naturelles de son caractère pour n'apporter, à la tribune, qu'une logique puissante, servie par un langage grave, sévère, qui occupait l'esprit sans satisfaire l'Imagination, mais aussi sans provoquer la fatigue. Soutenant, à la fois, la légitimité d'un gouvernement fort et dvnastique, en même temps que l'expansion démocratique, Il fut le chef d'une école politique qui devait fournir a l'orléanisme ses hommes d'Etat : ses disciples s'appelèrent d'un nom typique, les doctrinaires ; on les raillait cruellement en disant qu'ils auraient pu « tenir tous sur le même canapé » : en réalité, ils incarnaient bien les aspirations et l'intelligence de la bourgeoisie française ; Ils ont été l'Instrument un peu rude «t fruste mais pénétrant quand même, qui a ouvert à cette bourgeoisie l'accès définitif du pouvoir.
On peut encore mentionner, parmi les orateurs de la Restauration, le comte de Serre, dont l'Inspiration souvent fougueuse remporta des succès incontestés ; le général Foy qui, avec un langage imagé, quelque peu démodé aujourd'hui, sut se faire une véritable popularité, par son éloquence patriotique, nourrie des grands orateurs de l'antiquité.
Mais la réputation de ces orateurs pâlit à côté de celle des maîtres de l'éloquence sous la monarchie de Juillet. Certes, l'esprit étroit et positif de la bourgeoisie fait alors plus que jamais passer les questions d'intérêt particulier avant les discussions d'intérêt général. Mais cet abaissement de la « matière oratoire », pour ainsi dire, dans le parti orléaniste, rejette vers les idées générales les légitimistes et donne aux orateurs démocratiques un élan nouveau vers l'enthousiasme et les nobles pensées. L'orléanisme est ainsi cerné entre deux oppositions.
Les légitimistes sont représentés à la tribune par deux hommes de la plus haute valeur. C'est d'abord Berryer, h la fois avocat et orateur politique. Relevant, par la noblesse de son langage, l'impétuosité de son action oratoire, il sut défendre, h la Chambre, les grands principes menacés par la politique vulgaire et apeurée du gouvernement. Puis, c'est le comte de Montalembert, dont l'éloquence brillante mais superficielle foroait les convictions par sa franchise incisive et passionnée.
Lamartine fut le grand représentant de l'éloquence démocratique à ce moment. Avec lui, le romantisme monte à la tribune, développant la pensée en images grandioses, pleines de chaleur et d'impétuosité. A mesure que s'accentue l'égoïsme de la bourgeoisie dirigeante, Lamartine incline
de plus en plus vers les sentiments désintéressés^ vers les idées de justice et d'humanité : au moment où les caractères s'abaissent, où les consciences s'obscurcissent, il cherche à les relever par son ardeur généreuse, à les éclairer des lueurs de son enthousiasme.
Et pendant ce temps, l'orléanisme, pris entre deux feux, trouve d'ardents défenseurs en Casimir Périer, en Guizot, en Thiers.
Tandis que le premier cherche à déconcerter ses adversaires par ses apostrophes véhémcHtes, Guizot, esprit puissant mais dogmatique, voit obstinément dans l'arrivée au pouvoir de la classe moyenne, un fait providentiel, préparé par. des siècles d'histoire (1). Partant de ce principe étroit, il subordonne, avec un esprit de résistance opiniâtre, tous les intérêts h ceux de cette classe. Les religions lui semblent utiles parce qu'elles peuvent avoir l'autorité et la force nécessaire pour abattre les oppositions diverses qui pourraient entraver son triomphe. Or, le triomphe de la classe moyenne, c'est celui de l'argent. « Enrichissez-vous ! », disait Guizot avec une inconscience démoralisante, sans s'apercevoir que ce conseil tendait à substituer l'aristocratie de la fortune à celle de la naissance, abolie par la Révolution. La bourgeoisie^
(1; Voir plus haut ses doctrines historiques à cet égard.
malheureusement, ne mettra que trop aisément cet avis en pratique.
A la rigidité de Guizot, Thiers opposait la souplesse d'un esprit pénétrant et délié et qui cependant n'en était pas moins étroit. C'est avant tout une intelligence claire, pondérée, incapable de raisonner sur les hautes spéculations de la pensée et ne s'éloignant jamais du Romaine des intérêts matériels et des laits. On ne saurait être plus terre à terre : comme moraliste, il est d'une insignifiance caractéristique et dont, malheureusement, il n'a pas toujours eu conscience. Détail curieux : toute la vie de ce bourgeois fut un effort pour arriver à comprendre l'art, auquel son esprit demeura obstinément fermé. Le romantisme passa à côté de lui sans l'effleurer ; il n'y vit jamais qu'une insurrection détestable contre des règles et des cadres que sa cervelle à compartiments admettait comme des auxiliaires indispensables de la clarté. Avec cela, ce petit bourgeois avait des enthousiasmes qu'on ne soupçonnait pas en lui; il avait le culte tout populaire de l'uniforme, des tambours, de la gloire militaire. De plus, il était patriote, chauvin même, comme un homme du peuple, au point qu'il eût volontiers sacrifié à l'honneur les intérêts de la France. Tous ces sentiments se combinent dans ses discours débordants d'arguments et de faits auxquels la méthode précise
et la clarté de l'orateur donnent une valeur et un relief saisissants .
On ne doit pas oublier enfin qu'à la même époque, dans les chaires de la Sorbonne, se firent entendre des voix éloquentes. Sans insister sur le nom de Guizot, aussi froid dans sa chaire que dans ses livres, nous devons nous arrêter près de Victor Cousin, dont l'imagination sut passionner l'histoire de la philosophie, exposée en périodes harmonieuses et élégantes : l'éclectisme allait sortir de ses cours qui menaçaient même d'aboutir au panthéisme. Mais, en 1830, efiFrayé par les progrès de la démocratie, il se « jeta dans les bras des évêques», selon sa propre expression : codifiant alors la philosophie en des programmes qui la faisaient ressembler à un catéchisme à l'usage de l'Université, il voulut faire de ce dernier corps le rempart de la bourgeoisie contre les principes subversifs. La bour eeoisie reconnaissante demeura voltairienne et ne confia pas l'éducation de ses fils à l'Eglise; mais pendant cinquante ans les études philosophiques furent entravées en France.
Yillemain, qui professait à la Sorbonne, dans la chaire d'éloquence française, avec une parole brillante, facile et spirituelle, exposait l'histoire de la littérature au JNIoyen âge et au xviii" siècle. Plutôt historien que critique, il charmait l'imagination en établissant par de larges tableaux,
les rapports de la littérature et de la société. Le nouvel esprit littéraire du siècle l'avait effleuré, car il abandonnait volontiers l'antiquité pour suivre l'inspiration qui portait le romantisme vers le Moyen âge, vers l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie.
Quant a l'éloquence religieuse, elle est brillamment représentée, à ce moment, par le dominicain Lacordaire qui, dans ses Conférences de Notre-Dame, fut aussi romantique que Lamennais dans ses livres.
Romantique, Lacordaire l'est à la fois par le fond de ses prédications et par la forme qu'il leur donne. Il veut, en effet, réagir contre les idées traditionnelles dans lesquelles s'enferme l'Église, et pour lui rendre la direction des consciences, il cherche à la jeter dans le mouvement des idées contemporaines : aussi, abordet-il simultanément dans ses Conférences les questions politiques, sociales et philosophiques. Sans s'inquiéter des clameurs de l'épiscopat, mais en affirmant toujours sa soumission à la papauté, il ne néglige aucun sujet contemporain et s'attache même à démontrer que le christianisme a seul assez d'efficacité pour trouver la solution du problème social.
L'éloquence dé Lacordaire est, avant tout, imagée et pathétique ; mais elle manque un peu d'ampleur et de poésie, comme de précision et
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de logique d'ailleurs. Ses sermons provoquaient, avant tout, les inquiétudes vagues des contemporains sur les questions les plus troublantes du moment : par là, ils ont quelque chose de l'action lyrique qui caractérise les grands écrivains romantiques de cette époque.
En embrassant d'un coup d'œil les différentes manifestations littéraires de cette première moitié du siècle que nous venons de parcourir, il est aisé de voir que le romantisme a exercé son action sur chacune d'elles. Sur tous les points, la rénovation a été complète, comme l'a fait excellemment remarquer Alfred de Vigny, dans son discours de réception à TAcadémie française (1845). « La poésie épique, lyrique, élégiaque, le théâtre, le roman, reprirent une vie nouvelle, et entrèrent dans les voies où la F'rance n'avait pas encore osé poser le pied... Tous les genres d'écrits se transformèrent, toutes les armures furent retrempées. Il n'est pas jusqu'à l'histoire et même la chaire sacrée qui n'aient reçu et gardé cette empreinte ». La langue et la métrique furent entièrement renouvelées par cette révolution. Aux termes abstraits et généraux de l'époque classique furent substituées les expressions propres et techniques même ; on ne se contenta plus des mots vagues, mais on distin-
gua des nuances délicates qui contribuèrent à préciser la valeur des idées. A l'alexandrin rigide et monotone succède alors un vers à coupes variées ; la rime devient plus éclatante et les anciens rythmes du xvi'^ siècle sont remis en honneur.
Le romantisme était venu au monde, promettant beaucoup, espérant plus encore. Le fracas que l'on fit autour de lui contribua, peut-être, à le discréditer en partie, avant qu'il ait produit tous ses fruits, et l'empêcha même de les porter. Il avait, du moins, brisé tous les obstacles qui,' avant lui, entravaient la liberté de l'art. De plus, il renfermait le germe d'une autre révolution littéraire qui allait remplir la seconde partie du siècle, en cherchant vei^s la science le chemin que le romantisme avait espéré trouver du côté de l'imaffination.