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LE NATURALISME ET SES ORIGINES

Le développement et l'évolution du romantisme avaient rempli la première moitié du xix^ siècle. La seconde moitié est occupée par l'essor et l'épanouissement du naturalisme qui ne fut autre chose, au fond, qu'un mouvement violent de réaction contre les doctrines et les œuvres de l'époque précédente.

De même que le romantisme avait trouvé dans l'organisation nouvelle de la société, par la Révolution, des conditions favorables à son rayonnement, de même le naturalisme rencontra dans les modifications politiques et sociales survenues après 1848, de précieux auxiliaires qui hâtèrent son éclosion et sa marche progressive.

Rousseau et Chateaubriand avaient restauré le sentiment religieux, si bien qu'on avait vu parmi les hommes de 1830, des républicains et

des socialistes ardemment chrétiens :une façon de mysticisme, d'enthousiasme évangélique portait même ceux qui s'étaient séparés du christianisme à considérer la religion de l'humanité et du progrès comme une sorte de culte fait d'extases et d'attendrissement.

Mais, vers 1850, cette source de poésie religieuse se tarit dans les cœurs. Les esprits les plus élevés adoptent, pour foi, le positivisme scientifique : la science est leur religion. En même temps, la foule incline vers le matérialisme pratique ; elle substitue la recherche des intérêts égoïstes à celle des intérêts moraux.

Cette transformation, le second empire l'a favorisée autant qu'il dépendait de lui, parce qu'il y voyait une garantie de son existence et de sa durée. Il a donc poussé tous les égoïsmes à la recherche du bien-être matériel, encourageant exclusivement l'industrie et le commerce, ainsi que les applications des grandes découvertes scientifiques. Ce mouvement entraîne si bien la nation entière, que, symptôme curieux, les Saint-Simoniens eux-mêmes cèdent à son action : On les avait vus, en 1833, rêver la réorganisation de l'humanité par la rénovation du sentiment religieux et transformer leur Ecole en une Eglise dont les missionnaires répandaient les paroles d'Amour et de Foi ; on les retrouve après 1850 en pleine évolution : les rêveurs religieux

deviennent hommes d'action ; ils se jettent avec ardeur dans le mouvement industriel des chemins de fer, préparent ou réalisent l'association des petites Compagnies et frayent la voie au créateur du canal de Suez.

Cette préoccupation des avantages purement matériels finit par gagner le peuple des villes et des campagnes. Chez l'ouvrier surtout, la soif de jouissance, parcimonieusement satisfaite par un gouvernement qui cherchait à l'exaspérer encore ,^ pour en faire un instrument de règne, finit par devenir, à la fois, immorale et dangereuse.

Le danger toutefois, n'était pas immédiat : il devait se faire sentir seulement sous la seconde République, à laquelle l'abominable démoralisation du régime précédent allait créer bien des embarras. En attendant, sous le second Empire^ les questions politiques passaient avant les questions sociales et voici pour quelle raison : en 1830, les libéraux de tous les partis s'étaient résolument séparés de la démocratie parce que la commane victoire sur la royauté de la Restauration avait amené au pouvoir, avec Louis- Philippe, une monarchie qui donnait satisfaction au libéralisme bourgeois, sans toutefois satisfaire les aspirations démocratiques. C'est pourquoi les revendications populaires, sous le gouvernement de Juillet, donnèrent naissance à une question sociale.

Mais, après le coup cFEtat du 2 décembre 1851, on assista à l'organisatiou d'un pouvoir personnel aussi odieux à la bourgeoisie libérale qu'aux classes populaires. Ces deux partis mirent donc trêve à leur antagonisme et s'unirent contre l'Empire, dans une opposition violente, afin d'amener le rétablissement du régime parlementaire. Des rangs de cette opposition sortirent de brillants journalistes et des orateurs de talent qui, de jour en jour, forcèrent le gouvernement à abandonner ses positions.

Après la chute de l'empire, l'union des partis fut de nouveau rompue. Les monarchistes, qui avaient espéré que cette chute se ferait à leur profit, attaquèrent la République avec toutes leurs forces réunies : ils avaient comme alliée l'Église catholique qui, depuis longtemps, s'était attachée aux anciens partis ; elle a payé chèrement, par une impopularité de plus d'un quart de siècle, cette manœuvre imprévoyante qui a failli l'entraîner dans la ruine de ses associés.

La littérature née après 1850, devait nécessairement se ressentir du milieu dans lequel elle s'était développée. On se dégoûta alors des brillantes fantaisies d'imagination de l'école romantique, dont on n'avait d'abord remarqué que

les côtés éblouissants et la facilité. La défaveur dont l'échec des Burgraçes de Victor Hugo avait donné le signal, s'accentua de jour en jour, si bien qu'une école nouvelle, profitant de cette lassitude générale, attaqua le romantisme au nom de la précision qui lui avait manqué, et lui reprocha de n'être pas revenu, comme il l'avait promis, à la vérité dans la peinture de l'homme et des j passions.

L'art nouveau dont cette école donna la formule s'appela le naturalisme. Les naturalistes déclarèrent qu'il faut peindre la nature avec le seul souci de l'exactitude et de la précision, faire voir et toucher, pour ainsi dire, les sentiments eux-mêmes dans leurs effets sur le corps humain. L'observation scientifique leur a appris que tout mouvement de l'âme produit immédiatement une réaction plus ou moins forte sur les fonctions de la vie animale : il faut donc enregistrer ces mouvements avec précision, notant les gestes, les cris, les râles, les expressions de physionomie qui ne sont que la traduction des sentiments et des agitations de l'âme. Aussi, quoique n'ayant plus son point de départ dans la psychologie, mais dans la sensation et dans les sciences expérimentales, le naturalisme ne raye pas systématiquement, comme on l'a dit, l'âme humaine de la littérature : il arrive, au contraire, à pénétrer plus profondément le mécanisme de ses passions

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en faisant voir, par l'expérience, comment elles se comportent sous l'influence du milieu social.

Le naturalisme est aussi vieux que la pensée humaine; mais il s'est constitué, en France, sous une forme scientifique au xviii® siècle ; cette époque, en effet, est ^caractérisée par le libre examen des faits, dans le monde physique comme dans le monde moral : les philosophes et les savants cherchent alors, pour la première fois, à dégager les lois positives qui régissent ces deux mondes. Dans la littérature, en particulier, le trait dominant de ce mouvement est une expansion de plus en plus libre vers le vrai, puis vers le réel, aussi bien dans la poésie qu'au théâtre et dans le roman.

A les bien considérer, en effet, ces versificateurs qui représentèrent la poésie, dans la seconde moitié du xviii" siècle, ont été assez fortement empreints du caractère scientifique qui fut la marque particulière et originale de l'époque. Mais comme ils ont combiné cette impression scientifique avec l'esthétique du siècle précédent, il en est résulté qu'ils n'ont pu s'affranchir d'une certaine sécheresse. Le souffle leur a fait défaut, parce que cette esthétique, un peu froide en ellemême, ne suffisait pas à vivifier une poésie inspirée par la science. Cette dernière a nécessai-

iL-ment pris le dessus, étouffant sous sa rigide enveloppe toute psychologie, toute analyse du cœur ; elle a bientôt fini même par ne considérer des choses que l'extérieur, que l'apparence. Ainsi, le naturalisme en poésie a échoué au XVIII® siècle, parce qu'il n'a pas su rester humain avant tout, parce qu'il a supprimé l'étude de l'homme en tant qu'être intelligent et moral. Pour avoir méconnu que cette étude était le but même de l'art, quels que soient les moyens employés pour le réaliser, la poésie naturaliste de ce temps ne sut qu'aboutir aux précises mais fades descriptions des Saint-Lambert, des Roucher, des Delille et des Gentil-Bernard.

Mais c'est au théâtre et dans le roman, — deux genres qui, de nos jours, relégueront tous les autres au second plan, — que le naturalisme du xviii^ siècle allait prendre victorieusement sa revanche.

Deux écrivains, surtout, contriljuent alors à donner à ce mouvement une impulsion caractéristique : ce sont Diderot et J.-J. Rousseau.

Diderot ne cherche plus h étudier en lui la nature intérieure, comme on le faisait au xviii" siècle : la psychologie proprement dite ne l'intéresse donc plus; mais comme toutes les impressions agissent sur lui par les organes des sens, c'est sur la nature extérieure et sur les sciences expérimentales que se concentre toute

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son attention. Renversant ainsi les proportions 1 de la conception classique, il impose à la philosophie le système des sciences physiques et naturelles : tout le naturalisme expérimental est en germe dans Cette théorie.

Quant a Rousseau, c'est par certaines parties seulement de son œuvre qu'il tient une place dans l'évolution du naturalisme à ses débuts : tout ce qui touche à la vie intime dans la Nouvelle Héloïse et dans les Confessions est peint avec un réalisme attendri, d'une exactitude minutieuse, qu'on retrouvera seulement, de nos jours, chez les Anglais et chez les Norv giens. Les faits les plus communs, les détails les plus vulgaires de la vie bourgeoise ou campagnarde, sont décrits avec une complaisance toute pittoresque et d'une grâce si aisée, qu'ils ne laissent dans l'esprit nulle impression de fatigue ou de monotonie.

Et sous l'inspiration hardie de ces deux maîtres, voici que le naturalisme prend position, au théâtre d'abord, avec Diderot lui-même qui s'inspire de la violence des drames anglais pour réclamer plus de vérité, c'est-à-dire une continuité d'action plus grande, enfin l'exactitude du décor et le naturel dans la déclamation. Il supprime les coups de théâtre et les remplace par une succession de tableaux destinés à donner l'illusion de la réalité absolue. En outre, il '

substitue la peinture des conditions à celle des caractères, parce que, d'après lui, ces derniers ayant été absolument épuisés par le xyii** siècle, il ne reste plus qu'à les engager dans des conditions diverses qui les modifieront en des sens très différents : c'est encore la réalité extérieure que Diderot veut atteindre sur ce dernier point, et l'on peut dire qu'à cet égard ses Ent?-etiens siij- le Fils naturel et son traité De la poésie dramatique renferment toute la doctrine du théâtre naturaliste contemporain : nous pouvons déjà pressentir Emile Augier.

Pour confirmer ses théories, Diderot fit jouer son Père de famille où l'intention de rendre la réalité absolue se manifeste même par une exagération évidente dans l'indication de l'attitude et des jeux de physionomie des acteurs.

Il fut suivi dans cette voie par Mercier, dont la Brouette du vinaigrier ne mérite pas tout à fait l'oubli, par Sedaine, auteur d'une comédie bourgeoise, le Philosophe sans le savoir, dans laquelle les détails de mœurs sont notés avec une précision significative. Enfin, si nous tenons compte des Deux Amis de Beaumarchais, nous aurons à peu près mentionné toute la filiation des œuvres dramatiques qui tendent à ce moment au naturalisme.

Ce ne sont pas les hommes de talent qui ont fait alors défaut au théâtre pour opérer la trans-

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formation du genre et l'imposer à tous avec des cheis-d'œuvre. Mais les circonstances étaient absolument défavorables : le milieu social et littéraire n'offrait point un terrain dans lequel le naturalisme pût s'épanouir en pleine floraison.

Mais c'est chez les romanciers, surtout, que se manifeste d'une façon croissante le souci de peindre d'après nature : nous en trouvons la preuve dans le Paysan perverti et la Paysanne pervertie de Restif de la Bretonne, ce « Rousseau du ruisseau ». ^^On peut signaler également, dans le même ordre d'idées, le Paysan parvenu de Marivaux.

Toutefois, si bien accentué que fût alors ce courant naturaliste, il fut entravé et comme étouffé, pendant la première moitié du xix® siècle, par le mouvement romantique, qui n'a pas été autre chose, au fond, qu'une réaction du sentiment et de l'imagination contre les tendances scientifiques de l'époque précédente, et dont nous avons étudié la naissance et l'évolution dans la première moitié de cet ouvrage.

C'est seulement, comme nous l'avons indiqué, vers 1850 que se produisit un retour à l'étude de la nature : le naturalisme, fils de l'esprit scientifique, rentra bientôt victorieusement dans la place que lui avait, un instant, disputée le romantisme ; il convient de remarquer, toutefois, qu'il ne réussit pas à éliminer complètement

l'élément romantique du domaine littéraire, puisqu'on en peut suivre les traces jusque chez les Maîtres de l'école nouvelle.

Cette modification, cependant, ne s'opère pas subitement. Au temps même où le romantisme affirmait le plus hardiment ses conquêtes et sa prédominance, des symptômes très nets d'orientation vers un autre idéal littéraire se manifestaient assez librement pour qu'on puisse ranger sur la limite des deux écoles des écrivains ordinairement placés parmi les romantiques. C'est pourquoi nous leur assignons ici une place à part, intermédiaire entre le romantisme auxquels ils appartiennent, par leur formation intellectuelle, et le naturalisme qu'ils laissent présager, par leurs tendances et leurs aspirations.

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