LES ÉCRIVAINS DE TRANSITION. LES POETES
Théophile Gautier est, en quelque sorte, le pivot sur lequel tourne notre littérature poétique, pour aller du romantisme au naturalisme. Il est, avant tout, un peintre « pour qui le monde extérieur existe », et dont il a rendu avec impersonnalité, sans émotion comme sans pensée, les formes et les couleurs. Il est, en fait, le premier qui se dépouille de la sentimentalité romantique, mais pour faire tout simplement ce qu'il appelait des « transpositions d'art », c'està-dire pour rendre avec des mots l'impression que d'autres donnent avec la couleur.
Gautier a surtout un œil très exact, l'œil d'un peintre qui comprend toute la valeur de la précision et des détails : voilà pourquoi il renonce à la sentimentalité souvent flottante et indécise des romantiques, comme à leur subjectivisme lyri-
que. De plus, n'ayant nullement le tempérament d'un créateur, il est incapable de tirer de luimême des idées nouvelles et qui lui soient propres : il cherche donc, en toute circonstance, à suivre un modèle, à copier un objet extérieur. Ainsi, ce tempérament se trouve d'accord avec ses goûts particuliers. On s'en apercevra bien, dès qu'il mettra le pied hors de Paris, pour entreprendre ce voyage d'Espagne, dans lequel il se trouva, pour la première fois, en face de la nature, et dont il a traduit les impressions dans le recueil de poésies intitulé Espaha. A A'rai dire, en cette circonstance, ce n'est pas seulement la nature qui le frappe, quelque admirables que soient par leur netteté les paysages dont il donne la description ; mais les musées espagnols, les toiles de Ribéra et de Zurbaran ont été rendus, dans ses vers, avec une objectivité extraordinaire : la vie qui circule dans ces copies en vers ferait croire qu'elle ont été faites d'après la nature même, et non d'après des tableaux déjà composés, au caractère nettement déterminé par le pinceau d'un Maître.
Ce travail de copie, tout entier pour les yeux, il l'accentue encore dans Emaux et Catnèes, œuvre remarquable autant par le fini des détails que par la délicatesse de la touche. Ce sont, tantôt, des visions de statues, de monuments, de paysages, finement ciselés ; tantôt des associa-
tions, non pas d'idées, mais de formes : par exemple les toits de Paris, couverts d'hirondelles, évoquent en lui le souvenir des frises du Parthénon où vont aller nicher ces oiseaux voyageurs ; tantôt encore, il procède en réalisant des idées abstraites ; ainsi les saisons deviennent un quatuor dont chaque musicien a ses airs particuliers et son aspect propre. Par là, Gautier touche au symbolisme, mais h un symbolisme qui n'est qu'à lui, et qui ne ressemble en rien à celui de Victor Hugo ou d'Alfred de Vigny.
A force de traduire toujours les impressions des autres, il en arrivera bientôt à dégager l'art de tout mélange; il le rendra ainsi indépendant soit de la morale, soit même de la pensée : c'est donc la théorie de l'art pour /'«;•« qu'il préconise dans son culte absolu de la forme. Ce culte l'entraîne si loin hors de la pensée que, dans un genre où elle semble cependant indispensable, le roman, il arrive à se servir de son procédé habituel. Toute une partie de son Capitaine Fracasse e?,l ainsi, sur le temps de Louis XIIl, une série de pures estampes qui semblent inspirées par le burin d'un nouveau Callot. « De la forme naît l'idée », écrivait-il d'une façon toute paradoxale, mais qui explique admirablement cependant les procédés de ce prodigieux artiste qui « à force de vivre dans les livres et les peintures, en était arrivé à ne plus trouver la nature vraie. »
202 LE BILAN LITTÉRAIliE
La direction qu'il a imprimée à la poésie, l'a donc, en tous points, éloigné du romantisme. Il avait, d'ailleurs, en lui-même, certaines prédispositions naturelles qui l'en écartaient. « La vue du Parthénon, écrivait-il de Grèce, en 1852, à Louis de Cormenin, m'a ouéri de la maladie gothique, qui n'a jamais été bien forte chez moi ». C'est dire le peu de cas qu'il faisait, dès la première heure, de la couleur locale chère aux romantiques. Le classique qui sommeillait en lui ne pouvait s'éveiller que sous la forme naturaliste qui est, à vrai dire, la forme classique par excellence.
On pourrait, enfin, placer dans le voisinage de Théophile Gautier, parmi ceux qui tiennent encore au romantisme, Auguste Barbier qui, avec un lyrisme passionné, combine l'ode et la satire dans ses ïambes (1831), où il flétrit les bassesses qui déshonorent le lendemain des révolutions. Quelques-unes de ses pièces, la Ciwée, la Popularité, écrites dans une langue forte et colorée, font songer h Juvénal et à Agrippa d'Aubiffué.
A la môme époque, Hégésippe Moreau exprimait dans ses Elégies, d'une grâce trempée de vraies larmes, toutes les délicatesses de son cœur simple et souffrant. De même, Brizeux a su trouver des accents d'une sensibilité discrète et charmante dans sa gracieuse idylle intitulée
Marie (1832), et clans son épopée rustique les Bretons (1846 . On y sent comme un parfum des landes en fleur de sa chère Bretagne, dont il a su comprendre la poésie mélancolique et pure. Si d'autres poètes ont une imagination plus brillante que la sienne, il est, certes, le premier, par les qualités exquises de son inspiration, et par son amour sincère de la nature.
Chacun de ces poètes laisse déjà présager autre chose que le romantisme. Mais il en est un surtout, qui fut en même temps un critique distingué dont nous reparlerons, et qui n'est venu au romantisme, en poésie, que séduit par l'attrait de la nouveauté : j'ai nommé Sainte-Beuve. « Son goût pour le romantisme, court, mais très vif, a excellemment écrit M. Emile Faguet, n'a eu cette vivacité que parce que Sainte-Beuve se trouvait en présence d un état d'esprit aussi éloigné que possible de sa propre nature. Le romantisme lui a plu comme étant chose essentiellement nouvelle en soi et surtout pour lui. 11 ne s'était jamais avisé, et pour cause, qu'on pût avoir tant d'imagination, tant de couleur et tant de puissance verbale. De lii l'attrait fait de curiosité étonnée, et qui devait durer jusquà ce que la curiosité fût épuisée ». (1)
Sainte-Beuve, en effet, occupe une place très particulière dans le mouvement de la poésie à
(Ij E.MlLli Facui;t. Sainte-Beuve. {Reçue de Paris du 1'' fév. 1837.
cette époque. Ses Poésies de Joseph Delorme (1829), ses Consolations (1830), ses Pensées d'Aoi'it{\.'è?>l), sont caractérisées à la fois par un lyrisme tout familier, un souci de la forme, une délicatesse d'analyses qui le mettent déjà en dehors du romantisme. A travers les lieux communs habituels aux romantiques, Sainte-Beuve a fait jaillir comme une source de poésie intime et domestique, toute pénétrée de prosaïsme et même parfois de réalisme. C'est par là qu'il est intéressant, bien plus que par cette poésie pathologique et déliquescente qui donne un caractère si étrange au premier de ses trois recueils. Dans les deux autres, la tendance prosaïque signalée plus haut s'accentue encore ; le vers devient plus plein, plus ferme; l'auteur se préoccupe davantage du détail extérieur, et peut-être estce pour cette raison que le public, tout frémissant alors du lyrisme romantique, n'a pas goûté pleinement en Sainte-Beuve un poète plus rassis, et (|ui s'annonce déjà comme un précurseur. Il a dit lui-même, car il le sentait, que chez lui le prosateur avait fait tort au poète dans l'opinion : son imagination un moment surexcitée au souffle des doctrines nouvelles devait, en effet, de bonne heure, s'aiguiser eu critique et revenir assagie à la précision, en même temps qu'à la prose.
\e pourrait-on, de même, considérer comme
un précurseur, Béranger, ce chansonnier dont la popularité était immense, alors que Victor Hugo et ses compagnons d'armes demeuraient encore ignorés du peuple et méconnus des bourgeois ?
Et pourtant, au point de vue littéraire, Béranger n'appartient à aucune école : ni romantique, ni naturaliste, il est peut-être tout simplement classique, et c'est par là qu'il représente un idéal assez particulier, entièrement en dehors du romantisme, mais qui n'est pas sans analooie avec celui du naturalisme.
Précurseur, il l'est encore, en ce qu'il a maintenu, par son inspiration vulgaire, l'intelligence populaire en dehors du courant artistique de 1830, autant qu'il a dépendu de lui. Par là, il a entretenu dans le peuple un élôit d'esprit fâcheux, un matérialisme dégradant, une conception mesquine de la vie, des passions égoïstes, tous sentiments enfin q]Lii, grâce à lui, sont demeurés à l'état latent, dans l'àme française, où ils s'épanouiront librement, après 1850, quand les circonstances extérieures étudiées plus haut leur seront favorables.
Béranoer a donc été un agent de démoralisation intellectuelle, par la façon étroite et basse dont il conçoit tout ce qu'il touche : sa religion du Dieu des bonnes gens est une grossière et pure niaiserie ; son patriotisme sans grandeur ne voit
dans la France que l'exploitation de la gloire impériale réduite aux proportions d'anecdotes de caserne ; Tamour tel qu'il le peint, sans élévation, sans passion même, n'est qu'une grivoiserie indécente.
Jouir de la vie, tel est l'unique idéal qu'il prêche à un peuple trop disposé déjà à l'écouter, à suivre ses leçons d'égoïsme et de prudence.
J'ai dit qu'il était classique, parce que c'est l'homme seul qui l'intéresse ; mais quel triste psychologe dans cette étude de l'homme ! Quel style incolore et banal dans ces chansons ! Comme pénétration et comme forme, Déranger est à peu près à la hauteur de Scribe, et c'est tout dire. Il n'a pour lui, mais enfin il l'a, que son rvthme vif et allèare, son art d'amener le refrain, son talent savant, plein de calcul et d'étude. Il excelle à imaginer des cadres, de petits drames débordants d'action et de vie, et ces seules qualités ont suffi pour le rendre populaire.
Cependant, ce bourgeois qui parait si éloigné des idées de son temps, qui garde une attitude si rassise, au milieu du débordement des idées romantiques n'a pu complètement se dérober au mouvement qui entraînait alors les esprits vers des horizons nouveaux. Le e^rand courant socialiste qui traversa la littérature, après 1830, lui fit pousser, dans des morceaux comme le
Vieux Vagabond, un cri de révolte contre l'état social : ce ne fut qu'un éclair, mais encore est-il vrai qu'il contribua à accroître la popularité de ce La Fontaine de la chanson.