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LES ÉCRIVAINS DE TRANSITION. LES PROSATEURS

Tels sont, en somme, les poètes et les œuvres qui acheminent la poésie vers un idéal nouveau, et qui forment vraiment la transition entre le romantique et le naturalisme.

Quant au théâtre, nous avons vu de quelle lourde chute il était tombé vers 1840. La banqueroute a été si désastreuse, après tant de brillantes promesses, qu'il lui faudra des années encore pour qu'il puisse reprendre quelque vitalité, mais sous l'inspiration d'une doctrine nouvelle. En attendant, il languit dans la médiocrité et la platitude des pièces de Scribe. Néanmoins la voie est désormais dégagée de toute entrave. « Le drame romantique a déblayé l'emplacement, proclamé la liberté de l'art. Son amour de l'action, son mélange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du décor exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie réelle (1). .

Seulement, s'il est bien évident que « sur le

(1) Emile Zola, Le Naturalisme au théâtre, I, 1.

terrain libre conquis en 1830, il ne peut pousser qu'une formule naturaliste », il n'est pas moins certain qu'au théâtre l'évolution semble plus lente que dans toutes les autres manifestations de la pensée et qu'aucun écrivain de valeur n'a encore donné cette formule, exacte et complète.

C'est donc vers le roman qu'il nous faut tourner nos regards pour suivre la transition qui rattache les Maîtres naturalistes de cette seconde moitié du xix" siècle à leurs précurseurs du siècle dernier. Ici, la filière est presque ininterrompue ; le naturalisme a dans le roman des assises solides, sans doute parce qu'il y trouve plus de facilité qu'au théâtre, pour faire abstraction de ses habitudes d'esprit, pour échapper à la convention, pour observer de près et à loisir la réalité et la vie.

Stendhal est le véritable et le premier anneau qui relie le roman naturaliste actuel à celui du XVIII® siècle. Disciple de Condillac et des encyclopédistes, Stendhal croit que le but de tous les hommes est la recherche du bonheur : étudier la vie, c'est donc, à ses yeux, examiner les moyens employés pour arriver au bonheur. Or, pour se diriger dans cette étude, le procédé dont il use est l'analyse. Car, Stendhal est surtout un psychologue, et Taine a fait très justement remarquer qu'il ne s'intéresse guère qu'à la vie de l'âme; le reste ne compte pas pour lui,

ni les organes autres que le cerveau, ni le milieu extérieur clans lequel baignent ses personnages. Sa conception ne diffère point, sous ce rapport, de celle des siècles classiques.

Mais son analyse atteint un degré d'acuité et de pénétration qu'on n'avait encore rencontré chez aucun écrivain. Il part d'une idée dont il suit l'éclosion, puis l'épanouissement, puis la complication en un groupe d'idées secondaires ; il déroule l'âme de son personnage jusque dans ses moindres replis, attentif aux plus infimes déviations de ce mécanisme délicat dont il excelle à pénétrer tous les mystères : c'est un logicien bien plus qu'un observateur.

Il s'est trouvé, cependant, que ce logicien qui saute à pieds joints par dessus l'observation, pour arriver à la vérité, l'a atteinte, avec son instrument de psychologue : il a ouvert, par la seule force de son génie, de remarquables aperçus sur la vie et sur la réalité, et c'est par là qu'il peut être considéré comme un devancier du naturalisme. Sans avoir le secours des sciences expérimentales, ce psychologue a su, — en dépit même de sa psychologie, — apporter des documents absoluments nouveaux sur l'homme, et faire des analyses si nettes, parfois si cruelles, qu'un grand pas a été accompli avec lui.

Stendhal avait pris pour devise : « Voir clair dans ce qui est. « Cette clairvoyance, il l'a pré-

cisément appliquée avec une acuité extrême, dans son roman, le Rouge et le Noir, où le personnage de Julien Sorel s'étudie lui-même avec tant de pénétration. De même, sa Chai'treuse de Parme renferme une peinture de Waterloo d'une vérité saisissante de mise en scène, d'une transparence de style qui donne absolument l'impression de la réalité. En même temps, la première de ces deux œuvres est une étude sur l'abaissement des âmes dans la société égalitaire issue de la Révolution : les âmes d'élite condamnées à l'inaction, les âmes honnêtes à la médiocrité, les âmes énergiques, comme Julien Sorel, au crime ; telle est la théorie de Stendhal, théorie issue d'une analyse aigûe des éléments de la société contemporaine. — Dans la Chartreuse de Parme, il pénètre la vie et le tempérament des Italiens, qu'il aime tout particulièrement, sans doute parce qu'il a toujours été un homme d'action et de volonté, et que pour lui le caractère italien est tout particulièrement impulsif.

L'analyse de Stendhal ne s'applique pas seulement, on le voit, à des caractères individuels, à des faits particuliers ; en raison de son acuité ; même, elle va chercher jusque dans les races, jusque dans les milieux sociaux, les éléments sur lesquels elle s'exercera.

On a comparé Stendhal à Balzac : en réalité, il lui est inférieur. C'est un mécanicien de génie

qui fait fonctionner, sous nos yeux, une machine fort délicate, mais incomplète, puisqu'elle ne comprend que des rouages psychologiques.

Balzac, au contraire, tient compte en même temps de la physiologie ; il sait que tous les organes sont dans un étroit rapport avec le cerveau, que les milieux ont sur lui une influence considérable.

Seulement, comme l'a dit, très justement, un des maîtres de l'école naturaliste, si Stendhal « n'en est pas encore à l'homme physiologique, avec le jeu de tous les organes fonctionnant au milieu et sous l'influence de la nature, il faut ajouter que sa métaphysique n'est plus celle de Racine, ni même celle de Voltaire. Condillac a passé par là, le positivisme apparaît, on se sent au seuil d'un siècle de science. Aucun dogme n'écrase plus les personnages. L'enquête est ouverte et le romancier part à la conquête de la vérité (1) ».

Mérimée suit la même voie que Stendhal. Il y a, d'ailleurs, entre eux, de grandes affinités de tempérament : le flegme, le goût de l'observation, la pénétration psychologique, le mépris des ardeurs romantiques, voilà ce qui les rapproche. Mais, à l'inverse de Stendhal, Mérimée est un pessimiste, un ironiste cruel, qui n'a jamais eu, au fond, que le dédain et le mépris deshommes.

(1) Emile Zola, Les Romanciers naturalistes, .Stendhal, II.

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Je sais bien que, dans cette ironie, dans ce dédain, il y a beaucoup de pose, beaucoup de l'affectation d'un esprit qui craint toujours d'être dupe.

C'est cette même pose qui lui fait prendre des airs détaches vis-a-vis de ce qu'il écrit : il serait très fâche que nous le considérions comme un homme de lettres, bien qu'il le soit, en réalité, plus et mieux que tout autre. Il semble ne vouloir être qu'historien, archéologue, et c'est avec le désir de nous le laisser croire qu'il compose la Chj'onique de Charles IX (1829), comme ses admirables nouvelles, Colomba, T(/niango, Matteo Falcone, la Double méprise , le Vase éi?'usqve, etc. Au fond, il s'y révèle, malgré lui, comme un artiste hors ligne, par la façon dont il ordonne son récit, dont il dresse ses caractères, dont il tire enfin les épisodes les uns des autres, tout cela en quelques pages, en quelques lignes, sans un détail inutile. En outre, ce qui fait que ces œuvres charmantes portent comme la griffe de Mérimée, et ne sont qu'à lui, c'est c^u'elles décèlent une observation très pénétrante, non seulement des différents états de conscience des personnages, comme dans Stendhal, mais encore des influences extérieures sur les mouvements de l'ame, comme dans Balzac. De là, chez ce classique, au sens large du mot, un choix incessant entre les états d'âme et entre les faits, de manière h montrer comment ils réagissent

l'un sur lautre. Ce choix est précisément, chez Mérimée, le produit d'un art très délicat et d'une observation très précise de la réalité.

Car, dans toutes les parties de son œuvre, les détails réels extérieurs ont une importance extrême et résument admirablement une situation, un ensemble de sentiments. Ainsi, dans la Partie de trie-trac, l'inattention du Hollandais qui avant de regarder les dés « tourne d'abord la tête vers la bougie qui vient de couvrir son pantalon nei/fn ; dans la Double méprise, le bouquet donné par Chavernv à la prétendue duchesse; le cierge dans Arsène Guillot. On pourrait multiplier les exemples de ces détails choisis par un observateur délicat, avec un art réfléchi, non seulement dans les nouvelles, mais aussi dans les récits romanesques du même écrivain.

Ainsi, Mérimée ne disserte jamais ; il laisse parler les faitset son œuvre y gagne en relief ce qu'elle semble perdre en profondeur. Elle est donc l'expression de la réalité et elle atteste, par la, le progrès de l'art impersonnel et objectif : c'est pourquoi la véritable place de Mérimée est entre Stendhal et Balzac.

Enhistoire, Alexis de Tocqueville nous semble bien figurer déjà un principe nouveau qui tient le milieu entre l'école philosophique de Guizot et

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l'école érudite expérimentale, dont Fustel de Coulanges sera le représentant le plus éminent. Ses deux œuvres maîtresses, la Démocratie en Amérique (1836-1839), \ Ancien Régime et la Réçolution (1850), ont plus de largeur que les ouvrages de Guizot et dénotent plus d'observation.

Venant aussi après les livres de Thierry et de Barante, elles attestent qu'un changement s'est fait, peu à peu, dans les goûts de la nation. L'esprit critique, avec de Tocqueville, prend la place du romanesque aussi bien que des généralisations philosophiques trop hardies. Pas de récits, pas de descriptions, mais des raisonnements serrés, logiques, des déductions claires et précises, voila ce que l'on trouve dans la Démocratie en Amérique.

L'historien étudie d'abord le milieu sféoarraphique dans lequel s'est développée cette démocratie : c'est déjà, on le voit, la méthode expérimentale appliquée à l'histoire. Puis, après un coup d'œil sur les causes historiques de l'établissement d'une démocratie aux Etats-Unis, il examine, comme le fera plus tard Fustel de Coulanges clans la Cité antique, V état social de la démocratie américaine, avant de considérer son état politique. Et même, par un procédé qu'on retrouvera écralement chez Fustel de Coulancres, Tocqueville s'attachera à montrer les rapports

entre le droit de propriété ou de succession et les conditions sociales et politiques.

Tocqueville ne s'abandonne jamais à l'imagination, pas plus qu'il ne sacrifie au désir de raisonner sans s'appuyer sur des faits. Son livre est, en effet, une œuvre de haute et absolue précision. Toute affirmation est appuyée sur des documents probants, contrôlés avec sévérité et soumis à la méthode critique la plus rigoureuse.

L'ouvrage de Tocqueville sur V Ancien régime et la Rcçoliition est d'une grande orio;inalité, d'une valeur historique considérable et qui lui assure une place tout h fait à part dans l'évolution du genre historique jusqu'à la fin du xix" siècle : c'est la même conscience scrupuleuse, la même intelligence de l'histoire qu'on retrouvera, plus tard, dans Fustel de Coulanges; si le style laissse parfois à désirer, on rencontre, en effet, dans ces trois cents pages d'un texte dépourvu de tout appareil critique, une sûreté d'information qui témoigne de la façon dont l'historien a su tirer parti des textes et des faits: pour arriver à donner une affirmation sur un seul point, il a dû, — et on s'en aperçoit, — compulser parfois plusieurs centaines de textes; un court chapitre a demandé une année entière de recherches. Pour établir, comme il l'a fait, l'état des institutions et de la société sous Louis XV et Louis XVI, Tocqueville a eu recours

à des sources et h des documents qui, en son temps, n'étaient pas à la portée de tous : les pétitions adressées aux intendants, les archives de ces mêmes intendants, tout cela a passé sous ses yeux, avant de former la matière et comme le tissu de son livre.

Il a ainsi attribué aux faits leur véritable valeur, les laissant parler d'eux-mêmes, sans amplifier, sans chercher à en exprimer plus qu'ils ne contenaient véritablement. Enfin, si nous ajoutons que ce dernier ouvrage fait abstraction de toutes les idées reçues jusqu'alors sur la Révolution, que par là même il a contribué à faire passer dans le domaine des théories aujourd'hui universellement acceptées, certaines doctrines que l'absence de documents n'avait pas permis d'établir avant lui, on comprendra sans peine quelle situation éminente Tocqueville mérite d'occuper parmi les historiens.

Il a été, en somme, un précurseur dans ce qu'on pourrait appeler l'histoire expérimentale, puisqu'elle repose sur l'observation des faits et l'étude des documents, et un précurseur, au même titre que Stendhal et Mérimée l'ont été dans le roman, que Sainte-Beuve et Théophile Gautier le furent en poésie : le naturalisme avait grandi et pris des forces sous le patronage inconscient de tous ces écrivains en des genres différents.

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