‹ Le bilan littéraire du XIXe siècleChapitre 24 sur 37 · LES PREPARATEURS DU NATURALISME · texte numérisé non relu

LES PREPARATEURS DU NATURALISME

INFLUENCE DE LA CRITIQUE SUR LE MOUVEMENT NATURALISTE. SAINTE-BEUVE ET TAINE.

Le naturalisnïe français s'est enveloppé, de bonne heure, dans la forme expérimentale, empruntant, comme nous l'avons indiqué, ses procédés et ses méthodes aux sciences delà nature, réduisant et ramenant la psychologie à la physiologie.

Or, l'orientation de la critique vers le milieu de ce siècle a contribué d'une façon toute particulière à préciser le caractère et les aspirations de l'école naturaliste : c'est de |Sainte-Beuve, en partie, et de Taine surtout, que pourront se réclamer les écrivains qui, au théâtre, aussi bien que dansle roman et dans l'histoire, apporteront leur contribution à la renaissance de l'esprit scientifique.

Sans se préoccuper des idées de Nisard, le représentant exclusifet étroit de la pure doctrine

220 LE BILAN LITTÉRAIliE

classique conçue parlexvii° siècle, on peut dire que Sainte-Beuve dépasse de beaucoup la méthode historique précédemment inaugurée par Villemain et Saint-Marc-Girardin qui voient surtout dans la littérature l'expression de la société. Le romantisme lui a mont^'é quelle est l'influence du moi sur l'œuvre d'art ; c'est de là qu'il dégagera tout un système d'après lequel la littérature est aussi et surtout l'expression de la personnalité des auteurs, déterminée par l'hérédité, la cons itution physique et l'éducation; le milieu social dans lequel ont vécu les écrivains n'est plus qu'un simple facteur, sans plus d'influence que les autres, sur la formation d'un génie particulier. Ainsi comprise, la critique littéraire n'est guère entre les mains de Sainte- Beuve, comme il l'a dit lui-même, que « l'histoire naturelle des esprits )).

Et c'est bien là, en effet, une « véritable histoire naturelle)). Ce c[ue cherche Sainte-Beuve au travers d'une œuvre littéraire, ce n'est rien autre chose que l'étude d'un tempérament. Comme il est infiniment curieux, et que son intelligence toujours en éveil s'efforce sans cesse de comprendre ce qui se présente à elle et de l'expliquer, il excelle à soulever, avec délicatesse, le voile de pensées du livre qu'il analyse, afin de retrouver, sous ce voile, l'homme qui l'a écrit, et de pouvoir se livrer sur son âme à ce minu-

tieux examen dont il semble avoir le secret. Les réalités morales l'intéressent, en somme, davantage que les idées littéraires.

Mais pour arriver à pénétrer ces réalités morales, il lui a fallu, en quelque sorte, se livrer sur chacun des individus qu'il examinait, h une série d'expériences d'après lesquelles il a essayé de classer les esprits en familles, comme un savant classe les espèces en races et en variétés. Qu'il ait toujours été 1res heureux dans cette tentative, la chose est au moins douteuse; mais il n'en a pas moins posé les premiers jalons dans la voie où Taine s'engagera plus tard. Comme son plaisir et ses instincts de jouissance littéraire sont, au fond, les seules impulsions auxquelles il obéit, il en arrive forcément, dans ses Causeries du Lundi comme dans son Port-Royal, h perdre de vue la conception à laquelle il semble subordonner sa méthode critique: c'est ainsi que ces deux œuvres capitales présentent un défilé, une simple collection d'àmes individuelles dont chacune pourrait représenter une espèce particulière, mais qu'il est réellement impossible de réunir en familles à la manière des classifications scientifiques; il n'a donné, en réalité, que des groupements historiques.

Seulement, où les aspirations nettement naturalistes de Sainte-Beuve transparaissent à inerveille, c'est dans la façon dont il a su extraire de

222 LE BILAN LITTÉRAIUE

chaque caractère, non seulement les traits psychologiques, mais aussi les particularités physiologiques qui les constituent. On les trouve encore, dans la forme même, clans ce style sans cesse renforcé de termes empruntés au vocabulaire des beaux-arts et des arts industriels.

Il donne ainsi au naturalisme une impulsion très vive et qu'on n'a pas assez remarquée, en ne négligeant aucune information, en puisant h toutes les sources, pour éclairer et fortifier de toutes parts ses jugements. Ce qui a pu faire illusion sur son rôle véritable, c'est la multiplicité des doctrines par lesquelles il a passé : on l'a accusé d'y avoir compromis la vigueur naturelle de son génie, d'avoir manqué de fixité dans ses théories ; on l'a, enfin, considéré comme un esprit dépité de n'avoir su, nulle part, prendre place au premier rang. En réalité, il savait bien, lui qui voyait si clair chez les autres, démêler en lui-même les influences qu'il avait ressenties, et déterminer la principale d'entre elles. « Je suis, écrivait-il, à la fin du troisième volume des Portraits littéraires, je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et bravement par. le xviii" siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie : là est mon fond véritable... Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à

trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation, m'entraînaient à cette série d'expériences qui n'ont été pour moi qu'un long cours de physiologie morale ». On remarquera Ves.ipressionphj/siologie morale : en vérité, Sainte- Beuve ne savait pas si bien dire.

La méthode par laquelle Sainte-Beuve voulait faire de la critique une « histoire naturelle des esprits », fut portée à son maximum de rigueur scientifique par Taine, qui l'a également appliquée, et avec une même puissance de raisonnement, à la philosophie et à l'histoire.

C'est par là, d'ailleurs, que Taine peut être considéré comme le théoricien du naturalisme : la rigueur de sa méthode, la force et l'éclat qu'il a su donner à ses idées, lui ont assuré, sur son temps, une action prépondérante et telle qu'aucun autre écrivain, — à part Renan, peut-être, — n'en a exercé une semblable, depuis un demi-siècle.

Avec une patience surprenante, il élabore pendant vingt ans, en lui-même, son livre de ï Intelligence, qui paraît en 1870 et qu'on peut considérer comme le point de départ de sa doctrine : il reprend et féconde les théories de Condillac et des philosophes anglais, Stuart Mill, Bain, Spencer. C'est ainsi qu'il en arrive à formuler cette idée, que la faculté d'abstraction est en somme toute l'intelligence. C'était d'ailleurs, chez lui, la faculté dominante.

Mais, en dehors même de la philosophie, ce livre eut un retentissement profond, dans l'esprit des littérateurs et des artistes, tant par la méthode dont il attestait l'efficacité, que par le but qu'il assignait à toute œuvre écrite en vue de la connaissance de l'homme.

Cette méthode, il veut qu'elle soit, avant tout, expérimentale : le savant, l'écrivain doivent regarder comme les documents les plus précieux, les petits faits, les détails minutieux et intimes. C'est ainsi qu'on arrivera à faire de la psychologie ui]e science applicable, non pas seulement h l'histoire, mais encore, — Taine le dit expressément dans sa préface, — aux « grands romanciers et dramatistes » qui feront sur le présent ce que les historiens font sur le passé. C'est bien à cette pensée de Taine qu'obéiront, comme on le verra, les maîtres du roman et du théâtre naturaliste.

Mais ils s'inspireront aussi, — et plus encore, peut-être, — de sa conception philosophique, d'après laquelle les faits psychologiques sont liés d'une façon intime aux faits physiologiques. Ils trouveront là, comme un souvenir de Condillac et de leurs précurseurs du xviii^ siècle. Pour Taine, en effet, toute idée peut se ramener à une image et toute image h une sensation dépendant des centres nerveux. Or, c'est h exprimer ces sensations que tendent, en littéra-

ture, les analyses minutieuses en dehors desquelles il n'est rien d'intéressant pour un esprit vraiment scientifique. C'est en partant de ce principe que les écrivains naturalistes enregistreront surtout les réactions produites sur le I système nerveux par les mouvements de l'âme, bien plus que ces mouvements eux-mêmes, et se préoccuperont, avant tout, des manifestations extérieures de la passion, beaucoup plus que de l'essence même de cette passion.

Mais pour organiser l'observation, telle qu'il la comprenait, Taine avait besoin de grossir les faits, ou tout au moins de les prendre en dehors des cadres de la vie ordinaire et normale. C'est pourquoi les cas de somnambulisme, de folie, d'hallucination, sont ceux auxquels il s'attache le plus volontiers, comme les plus capables de fournir à l'observateur les détails saillants vers lesquels peuvent s'exercer ses investigations. Sur ce point encore, les écrivains naturalistes ne seront-ils pas ses débiteurs, lorsqu'ils mettront sous nos veux, de préférence, des névrosés, des personnages dont le inui détraqué fournira une ample et féconde matière a leurs études et à leurs analyses?

C'est, d'ailleurs, sur ces données philosophiques que reposera toute la critique de Taine. Il l'indique lui-même assez nettement, en s'appuyant sur ce texte de Spinoza. « L'homme n'est

226 LE BILAN LITTÉBAIRE

pas dans la nature comme un empire dans un empire, com.me une partie dans un tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris (1) ».

Aussi, aux yeux de Taine, la littérature estelle subordonnée, d'abord à la race à laquelle appartiennent les écrivains, puis au milieu historique ou physique dans lequel ils vivent, enfin au moment où ils paraissent et qui est déterminé par les productions littéraires antérieures. Tout problème littéraire se résout, en somme, comme un problème de mécanique : la somme des résultats donnés par un écrivain n'est que le total des forces ambiantes et antérieures. — C'est dans cet esprit et sous l'empire de cette conception que Taine a écrit l'Essai sur La Fontaine et ses fables (1853), V Essai sur Tite-Liçe (1856), enfin V Histoire de la littérature anglaise (1863) et ses divers ouvrages sur la Philosophie de l'art (1865-1869). La race, le climat, la nature du sol, les circonstances historiques, la religion, sont les facteurs essentiels du génie d'un Shakespeare, d'un ^lilton, aussi bien que d'un Tite-Live et d'un La Fontaine,

C'est, du reste, en se plaçant sous le même point de vue, que Taine a envisagé le développement de l'art en Grèce, en Italie et dans les

Page 1