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LE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE ET LE NATURALISME

En même temps que ces deux initiateurs de la littérature expérimentale, Sainte-Beuve et Taine, attiraient l'attention sur la nécessité d'une orientation littéraire nouvelle, de multiples courants, venus de l'étranger surtout, contribuaient à féconder dans les esprits les j^ermes naturalistes qui ne demandaient qu'à s'épanouir librement. Les ouvrages de l'anglais Darwin pénétraient en France où ils avaient un retentissement immense : le grand naturaliste y formulait l'hypothèse de l'unité originelle desespèces. Il supposait « leur séparation sous l'empire de conditions différentes de vie et de lutte pour la vie, le développement d'organes spéciaux appropriés à ces conditions différentes d'existences. L'homme lui-même ne serait arrivé à son état actuel que par un lent perfectionnement (1) ».

(1) R.VMBAUi), Histoire de la Civilisation.

Les disciples de Darwin ont étendu cette hypothèse à toutes les sciences de la nature, et même aux sciences morales, en sorte que le darwinisme a fini par dominer une partie du mouvement intellectuel de notre temps.

Darwin avait de plus formulé une théorie profonde, d'après laquelle l'évolution des espèces est soumise a deux grandes lois, la lutte pour la vie et la sélection naturelle, reconnaissant ainsi une concurrence incessante entre les plus forts, les plus intelligents, et une sorte de triage éternel des êtres.

Des animaux, Herbert Spencer a appliqué cette loi à l'univers physique, puis à l'humanité, aux races, aux sociétés, aux langues, et il a ainsi édifié une cosmologie qui repose entièrement sur la théorie de l'évolution. En même temps, l'école anglaise contemporaine, en dehors ou au sein même de la doctrine évolutionniste, fondait avec Stuart Mill, Alexandre Bain et Mandsley une psychologie expérimentale qui ne devait pas être sans influence sur les idées de Taine.

De l'Allemagne ont failli nous venir certaines tendances pessimistes, tirées de Schopenhauer par le baron de Hartmann dont les écrits ont eu un moment, chez nous, quelque semblant de faveur : notre littérature s'est promptement débarrassée, il est vrai, de ces brumes ofermaniques qui eussent risqué d'obscurcir la flamme

et la clarté de notre génie national. Mais le matcrialisme scientifique dérivé de Hegel, formulé et i combiné par H.-cckel avec les doctrines évolutionnistes anglaises, et dont les représentants les plus éminents sont Moleschott et Bûchner, a laissé une empreinte suffisante parmi nous, pour qu'il soit nécessaire d'en tenir compte. Du reste, en Allemagne même, un groupe de savants plus prudents limite ses études à l'observation des phénomènes psycho-physiques et contribue ainsi au renouvellement de la psychologie. On s'explique donc que Taine reconnaissant, dans ces courants venus de l'étranger, une force qu'il a lui-même contribué h accroître et h développer, ait ainsi attesté, dans les dernières années du xix^ siècle, toute l'importance qu'il attachait aux résultats de tant d'efforts scientifiques et philosophiques dans leurs rapports avec la littérature. « Depuis vingt ans, grâce aux recherches des psychologues et des physiologistes, nous commençons à connaître les régions souterraines de l'àme et le travail latent qui s'y opère. L'emmagasinement, les résidus et la coml)inaison inconsciente des images, la transformation spontanée et automatique des images en sensations, la composition, les dissociations et le dédoublement durable du moi, la coexistence alternante ou simultanée de deux personnes distinctes dans le même individu, les suggestions à échéance dis-

tincte et datée, le choc en retour, de dedans en dehors, et l'effet physique des sensations mentales sur les extrémités nerveuses, toutes ces découvertes récentes aboutissent à une conception neuve de l'esprit. » (1)

En France, l'illustre Claude Bernard, avec sa reimxrqiiahle Introduciion à V étude de la médecine expérimentale, a engagé le naturalisme dans une voie résolument scientifique, car ses adeptes, considérant que la médecine est encore un art, au même titre que le roman ou le drame, ont pu ■ en appliquer à ces deux derniers genres les principes fondés en partie sur la méthode d'expérimentation. Pour Claude Bernard, en effet, cette méthode appliquée dans l'étude des corps bruts, en physique comme en chimie, doit l'être également dans l'étude des corps vivants, c'est-àdire en physiologie et en médecine. Comme l'expérience n'est ainsi qu'une observation provoquée par un savant qui ne doit avoir aucune idée préconçue, elle aboutit h trouver les relations qui rattachent un phénomène h sa cause prochaine, ou, en d'autres termes, à déterminer les conditions nécessaires à la manifestation de ce phénomène. Sans s'inquiéter du a pourquoi » des choses, la science expérimentale se contente d'en expliquer le « comment ».

Nos littérateurs, considérant tout le parti

(1) Revue des Deux-Mondes, 1" juin 1891.

qu'ils pouvaient tirer d'une telle doctrine, l'ont étudiée, et en ont déo-ag-é une conclusion orioinale : si la méthode expérimentale conduit à la connaissance de la vie physique, elle doit aussi, par voie d'extension, nous amener à connaître la vie passionnelle et intellectuelle.' L'observateur qui est au fond de tout écrivain se contente de fournir les faits. Mais, si ce même écrivain est doublé d'un expérimentateur, il fait alors mouvoir les personnages dans un cadre spécial, de façon a montrer qu'ils obéiront au déterminisme des phénomènes étudiés. D'ailleurs, Claude Bernard lui-même semble avoir pressenti tout l'avantage que la littérature pourrait retirer de sa doctrine. « Dans la pratique de la vie, dit-il cjuelque part, les hommes ne font que laire des expériences les uns sur les autres » ; et ailleurs : « Si nous voulons juger les actes d'un autre homme et savoir les mobiles qui le font agir... nous admettons encore qu'il y a un rapport nécessaire entre les actes et leur cause; mais quelle est cette cause? Nous ne la sentons pas en nous, nous n'en avons pas conscience comme quand il s'agit de nous-mêmes: nous sommes donc obligés de l'interpréter, de la supposer d'après les mouvements que nous voyons et les paroles que nous entendons. Alors nous devons contrôler les actes de cet homme les uns par les autres; nous considérons comment il agit dans telle circonstance,

et, en un mot, nous recourons à la méthode expérimentale. »

Ainsi donc, on peut s'expliquer le progrès accompli par le mouvement naturaliste, dans le cours de ces quarante dernières années. L'écriv£(in a continué l'œuvre du physiologiste, en recevant riiomme des mains de ce dernier ; possédant alors le mécanisme des phénomènes humains, il s'est imposé la tache d'expliquer par la physiologie le jeu des rouages intellectuels et sensuels, sous la double influence de l'hérédité et enfin du milieu qu'il modifie lui-même, en même temps qu'il en subit des modifications incessantes.

Tel est le résultat dernier auquel devait aboutir l'évolution naturaliste, sous l'influence de tant d'actions variées et de courants si différents.

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